CHAPITRE IV
DE L'ASSISTANCE PATERNELLE DONT DIEU ENTOURE LES AMES QUI S'ABANDONNENT A LUI
SI
- Dieu soutient d'autant plus efficacement l’âme dans l'état d'abandon, qu'il lui laisse moins sentir son appui.
Il y a un genre de sainteté où toutes les communications divines sont lumineuses et distinctes. Dans la voie passive de foi, tout ce que Dieu communique tient de sa nature et de ces ténèbres inaccessibles qui environnent son trône : ce ne sont que sentiments confus et ténébreux. L'âme qui s’y trouve appréhende souvent, comme le Prophète, d’aller donner tête baissée contre quelques écueils, en marchant au travers de cette obscurité. Non, âme fidèle, ne craignez point, car c'est là votre voie et la conduite de Dieu .ur vous; il n’y a rien de plus sûr et de plus infaillible que les ténèbres de la foi. Mais de quel côté aller quand la foi est si obscure? Allez partout où vous voudrez; on ne peut plus s’égarer quand on n’a plus de chemin à chercher, et que l'obscurité rend tout égal; on ne peut plus tendre à aucun terme, on n’a aucun
objet devant les yeux. — Mais tout me fait peur; il me semble à chaque moment tomber dans un précipice. Tout me peine; je sens bien que j'agis par abandon; mais il me semble que je ne puis faire quelque chose qu’en cessant d'agir par vertu. J'entends toutes les vertus qui se plaignent que je m’éloigne d'elles. Plus ces vertus me paraissent agréables et m’attachent, plus l'impression obscure qui me pousse parait m'en éloigner. J'aime la vertu, mais je cède à l'attrait; je ne vois pas qu'il me mêne bien, mais je ne puis m'empêcher de le croire. L'esprit court à la lumière, mais le cœur ne veut que les ténèbres. Toutes les personnes, tous les esprits lumineux plaisent à mon esprit; mais mon cœur-ne goûte que les entretiens et les discours où il n’entend rien, et tout son état et sa voie est une impression du don de la foi, qui fait aimer, goûter des principes, des vérités, des chemins où l'esprit n’a ni objet, ni idée; où il tremble, frémit et chancelle. L’assurance est, je ne sais comment, au fond de mon cœur ; et celui-ci va comme il est poussé, convaincu de la bonté de l'impression, non par évidence, mais par sentiment de foi. C’est qu'il est impossible que Dieu mène une âme sans lui imprimer une certitude de la bonté de sa voie, certitude d’autant plus grande qu’elle est moins aperçue. Et cette certitude est victorieuse de toutes les censures, de toutes les peurs, de tous les efforts, de ‘toutes les idées de l'esprit. L'esprit à beau crier, citer, chercher mieux ; l’épouse sent l’Epoux sans le sentir; car, lorsqu'elle le veut toucher, il disparait. Elle sent la droite de l'Epoux qui l’environne ; et elle aime mieux s’égarer en s’abandonnant à sa conduite, qui la mène sans raison et sans ordre, que de s'assurer en prenant avec effort les routes marquées de la vertu.
Allons donc, mon âme, allons à Dieu par l'abandon; pour la vertu qui vient de notre industrie et de nos propres efforts, avouons notre impuissance. Mais que cette absence de vertu propre ne diminue en rien notre confiance. Notre guide divin ne nous réduirait pas à l'impuissance de marcher à pied, s’il n'avait la bonté de nous porter dans ses bras. Qu'avons-nous besoin de lumières, d'assurances, d'idées, de réflexions, Seigneur ? que nous servirait de voir, de savoir, de sentir, puisque nous ne marchons pas, mais que nous sommes portés sur le sein de la Providence ? Plus il y aura de ténèbres, d’abimes, d’écueils, de morts, de déserts, de craintes, de persécutions, de sécheresses, de disettes, d’ennuis, d’angoisses, de désespoirs, de purgatoires, d’enfers en notre route, plus notre foi et notre confiance seront grandes. Il suffira de jeter les yeux sur vous pour être assuré dans les plus grands périls. Nous oublierons les chemins et leurs qualités ; nous nous oublierons nousmêmes ; et, tout à fait abandonnés à la sagesse, à la bonté, à la puissance de notre guide, nous ne nous souviendrons plus que de vous aimer, que de fuir, non-seulement le péché évident, quelque léger qu’il puisse être, mais tout ce qui en porterait l'apparence ; de remplir les obligations du devoir. Voilà le seul soin, cher amour, que vous laissez à vos petits enfants; vous vous chargez de tout le reste. Plus tout le reste est terrible, plus ils attendent et ils voient votre présence; ils n’ont soin que d’aimer, sans s’inquiétér du reste; et ils remplissent leurs petits devoirs, semblables à un enfant qui, sur le sein de sa mère, s'occupe à ses seuls amusements, comme s’il n'avait au monde que sa mère et ses jeux. L'âme doit outrepasser tout ce qui lui fait ombre; la nuit n’est pas le temps d'agir, mais de se reposer. La lumière de la raison ne peut qu’ac-
croître les ténèbres de la foi; le rayon qui les perce doit venir d'aussi haut qu'elles.
Dans cet état, Dieu se communique à l’âme comme vie, mais il n’est plus devant ses yeux comme voie et comme vérité. L'épouse cherche l'Epoux durant la nuit:il est derrière elle, il la tient entre ses mains, il la pousse. Elle le cherche devant et le fuit. Il n’est plus objet et idée, il est principe et source. Il y a dans l’action divine des ressources secrètes et inspirées, merveilleuses et inconnues, pour tous les besoins, les embarras, les troubles, les chutes, les renversements, les persécutions, les incertitudes, les doutes des âmes qui n'ont plus de confiance dans leurs actions propres. Plus la scène est mêlée, plus on espère de charme dans le dénoûment. Le cœur dit : tout ira bien, c’est Dieu qui conduit l'ouvrage, rien ne fait peur. La peur même, la suspension, la désolation sont des versets des cantiques ténébreux. On est ravi de n’en pas omettre une syllabe. On sait que tout se termine au Gloria Patri ; ainsi on suit la voie de son égarement; les ténèbres même servent de conduite, les doutes d’assurance ; et plus Isaac est en peine de trouver de quoi faire le sacrifice, plus Abraham remet tout entre les mains de la Providence, et attend tout d'elle.
SR
Les désolations que Dieu fait éprouver à cette âme ne sont que d’amoureux artifices dont elle se réjouira un jour.
Les âmes qui marchent dans la lumière, chantent des cantiques de lumière , celles qui marchent dans les ténè-
bres, chantent le cantique des ténèbres. Il faut laisser , ES
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chanter à l’une et à l’autre, jusqu’au Pouf, la partie et le motet que Dieu lui donne. Il ne faut rien mettre dans ce qu’il remplit, il faut laisser couler toutes les gouttes de ce fiel des divines amertumes, quand il enivrerait.-Ainsi faisaient Jérémie et Ézéchiel : toutes leurs paroles n'étaient que des soupirs et des sanglots, et la consolation ne se trouvait jamais que dans la continuation de leurs lamentations. Qui aurait arrété le cours de leurs larmes nous aurait dérobé les plus beaux endroits de l'Écriture. L'esprit qui désole est le seul qui puisse consoler : ces différentes eaux coulent de même source.
Quand Dieu étonne une àme, il faut qu'elle tremble ; quànd il la menace, elle est effrayée; il n’y a qu’à laisser se développer l'opération divine, elle porte dans toute son étendue le mal et le remède. Pleurez, chères âmes, tremblez; soyez dans l'inquiétude et à Pagonie; ne faites point d'effort pour changer ces divines frayeurs, ces célestes gémissements. Recevez dans le fond de votre être les ruisseaux dont Dieu a porté la mer dans sa sainte àme. Allez toujours, semant des larmes, tant que le souffle de la grâce les fera couler, et insensiblement le méme souffle les fera sécher. Les nuées se dissiperont, le soleil répandra sa lumière, le printemps vous covvrira de fleurs ; et la suite de votre abandon vous fera trouver l’admirable variété que porte l’action divine dans toute son étendue.
En vérité, c’est bien en vain que l’homme se trouble! tout ce qui se passe en lui est semblable à un songe. Une ombre suit et détruit l’autre. Les imaginations se succédent dans ceux qui dorment; les unes affligent, les autres consolent. L’âme est le jouet de ces apparences, qui se dévorent les unes les autres; et le réveil fait voir qu’elles
n'avaient rien qui dût arrêter l’âme. Il dissipe toutes les impressions, et on ne tient compte ni des périls ni des bonheurs du sommeil.
Seigneur, ne pourrai-je pas dire que vous tenez endormis tous vos enfants sur votre sein, pendant toute la nuit de la foi; que vous vous divertissez à faire passer dans leurs âmes une infnité et une infinie variété de sentiments, qui ne sont au fond que de saintes et mystérieuses réveries? Dans l’état où la nuit et le sommeil les mettent, elles éprouvent de véritables et douloureuses craintes, des angoisses et des ennuis, que vous dissiperez et convertirez, au jour de la gloire, en de véritables et solides joies.
C’est au point et à la suite de ce réveil que les âmes saintes, rendues à elles-mêmes et dans une pleine liberté de juger, ne pourront se lasser d'admirer les adresses, les inventions, les finesses et les tromperies amoureuses de J'Époux. Elles comprendront combien ses voies sont impénétrables, qu’il était impossible de deviner ses énigmes, de le surprendre dans ses déguisements, ni d'admettre aucune consolation, quand il voulait répandre la frayeur et l'alarme. À ce réveil, les Jérémie etles David verront que ce qui était en Dieu et dans les anges un sujet de joie les avait désolés inconsolablement.
Ne réveillez point l'épouse, esprits forts, industries, actions humaines; laissez-la gémir, trembler, courir, chercher. Il est vrai, l’Époux la trompe, il se déguise ; elle rêve; et ses peines ne sont que des peines de nuit et de sommeil ; mais laissez-la dormir; laissez l'Époux travailler sur cette âme chérie, et représenter en elle ce que lui seul sait peindre et exprimer ;: laissez-lui développer la «suife de cette apparence ; il la réveillera quand il en