‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 19 sur 68 · D'ÉMILIE TANT · texte numérisé non relu

D'ÉMILIE TANT

sera temps. Joseph fait pleurer Benjamin : serviteurs de Joseph, ne révélez pas son secret à ce frère chéri! Joseph le trompe ; la tromperie est à l’épreuve de toute sa pénétration et de toute son industrie. Benjamin et ses frères sont plongés dans une douleur irrémédiable. Ce n’est qu’un jeu de Joseph; les pauvres frères n’y voient rien, sinon un mal sans ressource; ne dites rien, il remédiera à tout, il les réveillera lui-même, et ils admireront sa sagessse à faire voir tant de maux et de désespoirs, dans le plus réel sujet de joie qu’il y ait jamais eu pour eux au monde.

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Dieu donne d'autant plus généreusement à l'âme dans l’état d'abandon, qu’il semble la dépouiller davantage.

Mais avançons toujours dans la connaissance de l’action divine et de ses amoureuses tromperies. Ce qu’elle ôte à la bonne volonté, selon l’aperçu, elle le lui donne, pour ainsi dire #rcognilo. Elle ne la laisse jamais manquer : c'est comme quelqu'un qui soutiendrait un ami, par des largesses dont il laisserait paraître qu’il est l’auteur, mais qui ensuite, pour l'intérêt de ce même ami, faisant semblant de ne plus vouloir l’obliger, ne laisserait pas de toujours l’assister également sans se faire connaître. L’ami, qui ne soupçonnerait pas cette ruse et ce mystère d'amour, se sentirait piqué. Que de réflexions ! que de raisonnements sur la conduite de son bienfaiteur! Mais que le mystère commence ensuite à se dévoiler, Dieu sait les divers sentiments qui s’élèveraient en même temps dans son âme, de joie, d’attendrissement, de reconnaissance, d'amour, de confusion, d’admiration ! N’en au-

rait-il pas plus de zèle et d’ardeur pour son ami? Et cette épreuve ne l’affermirait-elle pas dans son attachement pour lui, en le rendant plus aguerri, par la suite, contre de semblables surprises.

L'application est aisée. Plus on semble perdre avec Dieu, plus on gagne; plus il retranche du naturel, plus il donne du surnaturel. On l’aimait un peu pour ses dons; ses dons n’étant plus aperçus, on en vient enfin à ne laimer que pour lui-même. C’est par l’apparente soustraction de ces dons sensibles qu'il prépare ce grand don, le plus précieux et le plus étendu de tous, puisqu’il les renferme tous. Les âmes qui se sont une fois soumises totalement à son action, doivent toujours tout interpréter favorablement : oui, tout, füt-ce la perte des plus excellents directeurs, füt-ce la méfiance qu’elles se sentiraient malgré elles pour ceux qui s'offrent plus qu'on ne désire. Car, en général, ces sortes de guides qui courent d’eux-mémes après les âmes, méritent un peu qu’on se méfie d'eux. Ceux qui sont vraiment animés de l'esprit de Dieu, ne marquent pas, pour l'ordinaire, tant d'empressement et de suffisance ; ils s'appellent moins eux-mêmes qu’on ne les appelle; encore même marchent-ils toujours avec une certaine défiance.

Que l’âme qui s’est donnée totalement à Dieu traverse sans crainte toutes ces épreuves, qu’elle ne se laisse pas ravir sa liberté. Pourvu qu'elle soit fidèle à l’action divine, cette action toute-puissante saura faire en elle des merveilles, en dépit de tous les obstacles. Dieu et l’âme font en commun une œuvre dont le succès, tout en dépendant entièrement de l’action du divin ouvrier, ne peut être compromis que par l'infidélité de l’âme.

Quand l'âme va bien, tout va bien, car ce qui est de

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Dieu, c’est-à-dire sa partie et son action, est pour ainsi dire le contre-coup de la fidélité de l'âme. C’est le beau côté de l'ouvrage, qui se fait à peu près comme les superbes tapisseries qui se travaillent point par point et à l'envers. L’ouvrier qui sy emploie ne voit que son point et son aiguille; et tous ces points remplis successivement font des figures magnifiques, qui ne paraissent que lorsque, toutes les parties étant achevées, on expose le beau côté au jour; mais pendant le temps du travail, tout ce beau et ce merveilleux est dans l'obscurité.

Il en est de même de l’âme abandonnée : elle ne voit que Dieu et son devoir. L’accomplissement de ce devoir n’est, à chaque moment, que comme un point imperceptible ajouté à l’ouvrage ; et cependant c’est avec ces points que Dieu opère les merveilles, dont on a quelquefois des pressentiments dans le temps, mais qui ne seront bien connues que dans le grand jour de l’éternité.

Que la conduite de Dieu est pleine de bonté et de sagesse ! Il a tellement réservé à sa seule grâce et à sa seule action tout ce qu'il y a de sublime, de relevé, de grand et d’admirable dans la perfection et dans la sainteté : et il a tellement laissé à nos âmes, aidées du secours de la grâce, ce qui est petit, clair, facile, qu'il n’y à personne au monde à qui il ne soit aisé d’arriver à la perfection la plus éminente, en accomplissant amoureusement les devoirs communs et obscurs.

S IV

Dieu conduit d'autant plus sûrement l’âme dans l’état d'abandon qu'il semble l'aveugler davantage,

C’est surtout à l'égard des âmes qui s'abandonnent pleinement à Dieu que s’accomplit la parole de saint Jean:

Vous n'avez pas besoin qu'on vous insiruise, mais l'onction divine vous insiruit de tout. Pour savoir ce que Dieu demande d'elles, elles n’ont qu'à consulter cette onction, sonder leur cœur, écouter ce qu'il dit; il est l'interprète de la volonté de Dieu, selon les occurrences. Car l’action divine déguisée lui révèle ses desseins, non par idées, mais par instinct. Elle les lui découvre, soit par nécessité, ne lui permettant pas de prendre d’autre parti que celui qui se présente; soit par un premier mouvement et une sorte de transport surnaturel, qui le pousse à agir sans réflexion ; soit enfin par une impression d’inclination ou d’éloignement, qui lui laisse toute sa liberté, mais qui ne le porte pas moins à s’approcher ou à s'éloigner des objets. Si l’on s’en tient aux apparences, c’est là sans doute un srand vide de vertu, de $e laisser aller ainsi à l’incertain. Si on en juge selon les règles ordinaires, rien de fixe, d'uniforme ni de concerté dans la conduite; c’est néanmoins, dans le fond, Je plus haut point de la vertu d'en être là et ce n’est qu'après s’être longtemps exercé qu'on y parvient ordinairement. La vertu de cet état c'est la vertu toute pure, c’est la perfection même. On est comme un musicien qui joindrait à un long exercice une parfaite connaissance de la musique; il serait si plein de son art que, sans y penser, tout ce qu’il ferait dans l’étendue de son art en aurait la perfection ; et si l’on examinait ensuite ses compositions, on y trouverait une conformité parfaite avec ce que prescrivent les règles. On se convaincrait qu'il n'aurait jamais mieux réussi que quand, libre des règles qui captivent le génie, lorsqu'on les suit trop scrupuleusement, il aurait agi sans contrainte ; et ses impromptus, comme autant de chefs-d'œuvre, feraient l'admiration fes connaisseurs.

Ainsi l’âme, longtemps exercée dans la science et dans la pratique de la perfection, sous l’empire du raisonnement et des méthodes dont elle s’aidait pour seconder la grâce, se forme insensiblement une habitude d'agir en tout par l'instinct de Dieu Il semble alors qu’elle n’a rien de mieux à faire que ce qui se présente d’abord, sans cette suite de raisonnements dont elle avait besoin autrefois. Il ne lui reste plus que d’agir à l'aventure, ne pouvant que se livrer au génie de la grâce qui ne peut l’égarer. Ce qu’elle opère dans cet état de simplicité n'offre rien que de merveilleux pour les yeux éclairés et pour les esprits intelligents. Sans règle, rien de plus exact; sans mesure, rien de mieux concerté; sans réflexion, rien de plus approfondi; sans industrie, rien de mieux ménagé; sanseffort, rien de plus efficace ; et sans prévoyance, rien qui s’ajuste mieux aux événements qui surviennent.

La lecture spirituelle par action divine donne souvent l'intelligence que les auteurs n’ont jamais eue. Dieu se sert des paroles et des actions des autres pour inspirer des vérités qui n’ont point été découvertes. S'il veut éclairer par ces moyens, il est de l'abandon de s’en servir; et tout moyen, appliqué par l’action divine a une efficacité qui surpasse toujours sa vertu naturelle et apparente.

C'est le caractère de l'abandon de mener toujours une vie mystérieuse, et de recevoir de Dieu les dons extraordinaires et miraculeux par l’usage des choses communes, naturelles, fortuites, de hasard, et où il ne paraît rien que le cours ordinaire des humeurs du monde et des éléments. Ainsi les sermons les plus simples, les conversations les plus communes et les livres les moins relevés deviennent à ces âmes, par la vertu de l’ordre de Dieu, des sources d'intelligence et de sagesse. C'est pourquoi elles ramassent

avec soin les miettes que les esprits forts foulent aux pieds. Tout leur est précieux, tout les enrichit ; elies sont dans une indifférence inexprimable pour toutes choses et n’en négligent aucune, respectant tout et en tirant leur utilité.

Quand Dieu est en toutes choses, l’usage qu’on en fait par son ordre n’est point usage des créatures, mais c'est jouissance de l’action divine qui transmet ses dons par ces différents canaux. Ils ne sanctifient point par eux-mêmes, mais seulement comme instruments de l’action divine, qui peut communiquer et communique très-souvent ses gràces aux âmes simples, par des choses qui paraïitraient opposées à la fin qu'elle se propose. Elle éclaire avec de la boue comme avec de la plus subtile matière, et l'instrument dont elle veut se servir est toujours l'unique. Tout lui est égal. La foi croit toujours que rien ne lui manque, elle ne se plaint point de la privation des moyens qu'elle croit être utiles pour son avancement, parce que l’ouvrier qui les met en œuvre y supplée efficacement par sa volonté. Cette volonté sainte est toute la vertu des créatures.

Dieu défend d’autant plus puissamment l’âme dans l’état d'abandon, qu'elle est moins capable de se défendre.

L’unique et l’infaillible mouvement de l'action divine applique toujours l'âme simple à propos , et celle-ci correspond en tout très-sagement à son intime direction. Elle veut tout ce qui arrive, tout ce qui se passe, tout ce qu’elle sent, hors le péché. Quelquefois cela se fait avec connaissance, et quelquefois sans connaissance, étant mue

par des instincts obscurs à dire, à faire, à laisser les choses sans avoir d’autres raisons.

Souvent l’occasion et la raison qui la déterminent ne sont que d’un ordre naturel, l’äme simple n’y entend aucun mystère : c’est un pur hasard, une nécessité, une convenance ; ce n’est rien à ses yeux ni à ceux des autres. Et cependant la divine action, qui est l'intelligence, la sagesse et le conseil de ses amis, se sert en leur faveur de toutes ces choses si simples. Elle se les approprie, les oppose si industrieusement à tous ceux qui font des projets pour leur nuire, qu'il est impossible qu'ils en viennent à leurs fins.

Avoir affaire à une âme simple, c’est en quelque sorte avoir affaire à Dieu. Quelle mesure prendre contr> le Tout-Puissant, dont les voies sont inscrutables? Dieu prend en main la cause de l’âme simple, il n’est pas nécessaire qu’elle étudie vos intrigues, qu’elle oppose inquiétude à inquiétude, en épiant soigneusement toutes vos démarches ; son Époux la décharge de tous ces soins ; elle vous le met en tête, et se repose sur lui pleine de paix et de sécurité.

L'action divine délivre l’âme et l’exempte de tous ces moyens bas et inquiets, si nécessaires à la pradence humaine. Cela est bon pour Hérode et pour les pharisiens; mais les Mages n’ont qu'à suivre en paix leur étoile : l’enfant n’a qu'à se reposer entre les bras de sa mère ; ses ennemis avancent plus ses affaires qu'ils ne lui nuisent; plus ils tàcheront de les traverser et de le surprendre, plus il agira tranquillement et librement. Il ne les ménagera point, il ne leur fera point bassement la cour pour détourner leurs coups : leurs jalousies, leurs méfiances, leurs persécutions lui sont nécessaires. Jésus-Christ vivait ainsi

dans la Judée, il vit encore dans les âmes simples de la même manière ; il y est généreux, doux, libre, paisible, sans crainte, sans besoin de personne, voyant toutes les créatures entre les mains de son Père, empressées à le servir, les unes par leurs passions criminelles, les autres par leurs saintes actions : celles-ci par leurs contradictions, celles-là par leur obéissance et leur soumission. L'action divine ajuste merveilleusement tout cela; rien ne manque, rien n’est de trop, il n’y a de bien et de mal que ce qu’il faut.

L'ordre de Dieu applique à chaque moment l'instrument qui lui est propre ; et l’âme simple, élevée par la foi, trouve tout bien, et ne veut ni plus ni moins que ce qu’elle a. Elle bénit en tout temps cette main divine qui sait si à propos lui fournir les moyens et la délivrer des obstacles. Elle reçoit ses amis et ses ennemis avec la même douceur, car c’est la facon de Jésus de traiter toutle monde comme instrument divin. On n’a besoin de personne, et cependant on a besoin de tous ; l’action divine rend tout nécessaire, et il faut recevoir tout de sa part, prenant chaque chose selon sa qualité et sa nature, y correspondant avec douceur et humilité, traitant les simples simplement, et les grossiers avec bonté. C’est ce qu’enseignait saint Paul, et ce que Jésus-Christ pratiquait encore mieux.

Il n'appartient qu’à la grâce d'imprimer cet air surnaturel, qui se particularise et s’approprie si merveilleusement à la nature de chaque personne. Cela ne s’apprend point dans les livres, c'est un vrai esprit prophétique et l'effet d’une révélation intime, c'est une doctrine du Saint-Esprit. Pour la concevoir, il faut être dans le dernier abandon, le dégagement le plus parfait de tout dessein, de tout intérêt, quelque saint qu'il soit. Il faut n'avoir devant les

yeux que l’unique affaire au monde, à savoir de se laisser aller passivement à l’action divine, pour s’adonner à ce qui regarde les obligations de son état; laissant agir l’'Esprit-Saint dans l’intérieur, sans regard sur ce qu’il opère, étant bien aise même de ne pas le connaître. Alors on est en sûreté: car tout ce qui arrive dans le monde n’est que pour le bien des âmes parfaitement soumises à la volonté de Dieu.

$ VI

L'âme dans l’état d'abandon, au lieu de craindre ses ennemis, trouve en eux d’utiles auxiliaires.

Je crains plus ma propre action et celle de mes amis que celle de mes ennemis. Il n’y a point de prudence égale à celle de ne point résister à ses ennemis, et de ne leur opposer qu'un simple abandon; c'est avoir le vent en poupe , il n’y à qu’à se tenir en paix. Il n’y a rien de plus sûr à opposer à la prudence de la chair que la simplicité ; elle en élude admirablement toutes les ruses, sans les connaître, sans y penser même. L’action divine lui fait prendre des mesures si justes, qu’elle surprend ceux qui la veulent surprendre. Elle profite de tous leurs efforts, elle s'élève par où on l’abaisse. Ce sont des galériens qui mènent au port à toutes rames. Toutes les contrariétés lui tournent en bien; et en laissant faire ses ennemis, elle en tire un service continuel et si suffisant, que tout ce qu’elle doit craindre, c’est de se mettre elle-même de la partie, et de travailler à un ouvrage dont Dieu veut être le principe, dont ses ennemis sont les instruments, et où elle n’a rien à faire qu’à voir en paix ce que Dieu fait, et à suivre avec

simplicité les attraits qu'il lui donne. La prudence surnaturelle de l'Esprit divin, principe de ses attraits, atteint très-infailliblement le point et les circonstances intimes de chaque chose, et y applique l'âme, sans qu’elle le sache, et si à propos, que tout ce qui s'oppose à elle ne manque jamais d’être détruit.

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