‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 3 sur 68 · II · texte numérisé non relu

II

Les devoirs de chaque moment sont les ombres sous lesquelles se cache l’action divine. -

La vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre, dit l'Ange à Marie. Cette ombre, derrière laquelle la vertu de Dieu se cache pour produire Jésus-Christ dans les âmes, c’est ce que chaque moment présente de devoirs, d’attraits et de croix.

Ce ne sont là, eneffet, que des ombres, comme celles auxquelles nous donnons ce nom dans l’ordre de la nature, et qui se répandent sur les objets sensibles comme un voile qui nous les cache. Ainsi, dans l’ordre moral et surnaturel, les devoirs de chaque instant, sous leurs obscures apparences, recèlent la vérité du divin vouloir, qui seule mérite notre attention. C’est ainsi que Marie les envisageait. Aussi ces ombres s’écoulant sur ses facultés, bien loin de lui faire illusion, remplissaient sa foi de Celui qui est toujours le même. Retirez-vous, Archange, vous êtes une ombre, votre moment vole, et vous disparaissez. Marie vous passe; elle va toujours en avant; vous êtes désormais loin d'elle; mais l'Esprit-Saint qui vient de la pénétrer, sous le sensible de cette mission, ne l’abandonnera jamais.

Îl y a peu de traits extraordinaires dans ce qui parait au dehors de la très-sainte Vierge. Au moins, ce n’est pas

ce que l’Ecriture y fait remarquer. Sa vie est représentée très-simple et commune à l'extérieur. Elle fait et souffre ce que font et souffrent les personnes de son état. Elle va visiter sa cousine Elisabeth; les autres parents y vont aussi. Elle se retire dans une étable; c’est une suite de sa pauvreté. Elle retourne à Nazareth; la persécution d’'Hérode l’en avait éloignée; Jésus et Joseph y vivaient de leur travail avec elle. Voilà le pain quotidien de la sainte famille. Mais de quel aliment divin ce pain sensible nourrit la foi de Marie et de Joseph ? Quel est le sacrement de tous leurs sacrés moments ? Quels trésors de grâces renferme chacun de ces moments sous l'apparence commune des événements qui les remplissent ? Ce qu’il y a de visible est semblable à ce qui arrive au reste des hommes : mais l’invisible que la foi y découvre et y démêle, ce n’est rien moins que Dieu opérant de très-grandes choses. O0 pain des Anges, manne céleste, perle évangélique, sacrement du moment présent ! tu donnes Dieu sous des apparences aussi viles que la crèche, le foin et la paille ! Mais à qui le donnes-tu ? Æswrientes reples bonis. Dieu se révèle aux petits dans les plus petites choses; et les grands, ne s’attachant qu'à l'écorce, ne le découvrent pas même dans les grandes.

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Combien la sainteté deviendrait plus facile si on l’envisageait à ce point de vue.

Si l’œuvre de notre sanctification nous offre des difficultés en apparence si insurmontables, c’est que nous ne savons pas nous en faire une juste idée. En réalité, la

sainteté se réduit à une seule chose, la fidélité à l’ordre de Dieu. Or, cette fidélité est également à la portée de tous, soit dans sa pratique active, soit dans son exercice passif.

La pratique active de la fidélité consiste dans l’accomplissement des devoirs qui nous sont imposés, soit par les lois générales de Dieu et de l'Eglise, soit par l’état particulier que nous avons embrassé, Son exercice passif consiste dans l’acceptation amoureuse de tout ce que Dieu nous envoie à chaque instant.

Laquelle de ces deux parties de la sainteté est au-dessus de nos forces ? Ce n’est pas la fidélité active, puisque les. devoirs qu’elle nous impose cessent d’être des devoirs dès que leur accomplissement est réellement au-dessus de nos forces. L'état de votre santé ne vous permet pas d’entendre la messe? vous n'êtes plus obligé de l'entendre. Ainsi en est-il de tous les préceptes positifs, c’est-à-dire de tous ceux qui prescrivent des devoirs à accomplir. Il n’y a que ceux qui défendent de faire des choses mauvaises en elles-mêmes qui ne souffrent aucune exception, puisqu'il ne saurait jamais être permis de faire le mal.

Y a-t-il donc rien de plus facile et de plus raisonnable 2... Quelle excuse alléguer!.. C’est là cependant tout ce que Dieu exige de l’âÂme dans l'ouvrage de sa sanctification. Il l'exige des grands et des petits, des forts et des infirmes : en un mot, de tous, en tout temps et en tout lieu. Il est donc vrai qu’il ne demande de notre part que l’aisé et le facile, puisqu'il suffit de posséder ce fonds si simple pour arriver à une éminente sainteté.

Si, par delà les commandements, il nous montre les conseils comme un but plus parfait à atteindre, il a toujours soin d'en accommoder la pratique à notre position

et à notre caractère. II nous donne, pour signe principal de notre vocation à les suivre, les attraits de la grâce qui nous en facilitent la pratique. Il ne pousse chacun que dans la mesure de ses forces et dans la direction de ses aptitudes. Encore une fois, que pourrait-on imaginer de plus équitable ?

O vous tous, qui tendez à la perfection, et qui êtes tentés de vous décourager à la vue de ce que vous lisez dans la vie des Saints, et de ce que certains livres de piété prescrivent ! O vous, qui vous aécablez vous-mêmes par les idées terribles que vous vous formez de la perfection, c'est pour votre consolation que Dieu veut que j'écrive ceci: Apprenez Ce que vous paraissez ignorer.

Ce Dieu de bonté a rendu aisées toutes les choses nécessaires et communes dans l’ordre naturel, comme l'air. l'eau et la terre. Rien de plus nécessaire que la respiration, le sommeil, la nourriture ; mais aussi rien de plus facile. L’amour et la fidélité ne sont pas moins nécessaires dans l'ordre surnaturel; il faut done que la difficulté de les acquérir ne soit pas aussi grande qu'on se la représente, Voyez votre vie : de quoi se compose-t-elle ? d'une foule d'actions de bien peu de conséquence. Or, ces choses même de si peu de conséquence, Dieu veut bien s'en contenter. C’est la part que l'âme doit avoir dans l'ouvrage de sa perfection. Il s'en explique lui-même trop clairement pour quonen puisse douter : « Craignez Dieu et observez ses commandements ; car c'est là tout l'homme.» C'est-à-dire voilà tout ce que l'homme doit faire de son côté; voilà en quoi consiste sa fidélité active. Qu'il remplisse sa partie, Dieu ferale reste. La grâce se le réservant à elle seule, les merveilles qu'elle opérera passent toute

D’'ABANDON ÿl

l'intelligence de l’homme. Car ni l'oreille n’a entendu, ni l'œil n’a vu, ni le cœur n’a senti ce que Dieu conçoit dans son idée, résout dans sa volonté, exécute par sa puissance, dans les âmes qui s’abandonnent à lui.

La partie passive de la sainteté est bien plus facile encore, puisqu'elle ne consiste qu'à accepter ce qu’on ne saurait le plus souvent écarter, et à souffrir avec amour, c'est-à-dire avec consolation et suavité, ce qu'on souffre trop souvent avec ennui et dépit.

Encore une fois, voilà la sainteté tout entière. Voilà le grain de sénevé dont on ne recueille pas les fruits, parce qu'on ne sait pas le reconnaître dans sa petitesse. Voilà la drachme évangélique, le trésor qu’on ne trouve pas, parce qu’on lé suppose trop éloigné pour le chercher.

Ne me demandez pas quel est le secret de trouver ce trésor. De secret, il n’y en.a point. Ce trésor est partout, il s'offre à nous, en tout temps, en tout lieu. Les créatures amies et ennemies le versent à pleines mains, et le font couler par toutes les facultés de nos corps et de nos âmes, jusqu'au centre de nos cœurs. Ouvrons notre bouche, et elle sera remplie. L'action divine inonde l'univers ; elle pénètre toutes les créatures ; elle surnage au-dessus d'elles; partout où elles sont, elle y est; elle les devance, elle les accompagne, elle les suit; il n’y a qu'à se laisser emporter par ses ondes.

Plût à Dieu que les rois et leurs ministres, les princes de l'Eglise et du monde, les prêtres, les soldats, les bourgeois, les laboureurs, en un mot tous les hommes, connussent combien il leur serait facile d’arriver à une éminente sainteté! Il ne s’agit pour eux que de remplir les simples devoirs du christianisme et de leur état, d’'embrasser avec soumission les croix qui y trouvent attachées, et de £e

soumettre avec foi et amour à l’ordre de la Providence pour tout ce qui se présente à faire et à souffrir incessamment sans qu'ils le cherchent. C’est là cette spiritualité qui a sanctifié les patriarches et les prophètes, avant qu’on y eüt mis tant de facons et qu’il y eùt tant de maïitres (1). C’est là la spiritualité de tous les âges et de tous les états, qui ne peuvent être assurément sanctifiés d’une manière plus haute, plus extraordinaire, plus aisée que par le simple usage de ce que Dieu, le souverain direc-

teur des âmes, leur donne à chaque moment à faire ou à souffrir.

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La perfection ne consiste pas à connaitre l'ordre de Dieu, mais à s’y soumettre,

L'ordre de Dieu, le bon plaisir de Dieu, la volonté de Dieu, l’action de Dieu, la grâce, tout cela est une même chose en cette vie. C’est Dieu travaillant à rendre l’âme semblable à lui. La perfection n’est autre chose que la coo-

(1) Ce serait mal comprendre la pensée de l'auteur que de suppo— ser qu’il veuille pousser les âmes à s'engager sans directeur dans les voies spirituelles, Lui-même dit expressément ailleurs que, pour être en état de se passer de directeur, il faut avoir été longtemps et habilement dirigé. Encore moins cherche-t-il à dégoûter des prati— ques en usage dans l'Église pour l’extirpation des vices et l’acquisi— tion des vertus. Ce qu’il veut dire et ce qu’on ne saurait trop rappeler aux chrétiens, c'est que la première de toutes les directions est la conduite de la Providence, et que la plus nécessaire et la plus sanctifiante de toutes les pratiques est l’accomplissement fidèle et l’amoureuse acceptation de tout ce que cette paternelle Providence nous ordonne de faire et de sonffrir, x

pération fidèle de l’âme à ce travail de Dieu. Ce terme se produit en nos âmes, s’y accroît, s y augmente, et se consomme à leur insu et en secret.

La théologie est pleine de conceptions et d'expressions qui expliquent les merveilles de ce terme, en chaque âme, selon toute son étendue. On peut savoir toute cette spéculation, en parler admirablement, écrire, instruire, diriger les âmes; mais si l’on n’a cette spéculation que dans l’esprit on est à l'égard des âmes qui reçoivent le terme de l’ordre de Dieuetdesa divine volonté, sans en savoir toute la théorie, sans en connaître toutes les parties, et sans en pouvoir parler ; on est, dis-je, comme un médecin malade à l'égard des personnes simples qui sont en parfaite santé.

L'ordre de Dieu, sa divine volonté, reçue avec simplicité par une âme fidèle, opère en elle ce terme divin sans qu’elle le connaisse, comme une médecine prise avec soumission opère la santé dans un malade, qui ne sait et n’a que faire de savoir la médecine. Comme c’est le feu qui échauffe et non la philosophie ni la connaissance de cet élément et de ses effets, c’est aussi l’ordre de Dieu, c'est sa volonté qui opère la sainteté dans nos âmes, et non la curieuse spéculation de ce principe et de ce terme. Lorsqu'on a soif, pour se désaltérer, il faut laisser les livres qui expliquent les choses, et boire. La curiosité de savoir n’est capable que d’altérer davantage. Ainsi, lorsqu’on est altéré de la sainteté, la curiosité de savoir n’est capable que de l’éloigner. Il faut laisser la spéculation, et boire en simplicité tout ce que l’ordre de Dieu présente d'actions et de souffrances. Ce qui nous arrive à chaque moment, par: l’ordre de Dieu, est ce qu'il y a de plus saint, de meilleur et de plus divin pour nous.

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Les lectures et les autres exercices ne nous sanctifient qu'autant qu’ils sont pour nous les canaux de l'action de Dieu.

Toute notre science consiste à connaître cet ordre du moment présent. Toute lecture qui se fait autrement que par l’ordre de Dieu est nuisible; c’est la volonté de Dieu et son ordre qui est grâce, et qui opère au fond de nos cœurs, par nos lectures comme par toutes nos autres œuvres. Sans lui, les lectures ne sont que des espèces ou apparences vaines, qui, destituées à notre égard de la vertu vivifiante de l’ordre de Dieu, ne servent qu'à vider le cœur, par la plénitude même qu’elles causent à l’esprit.

Cette divine volonté s’écoulant dans l’âme d'une simple fille ignorante, par le moyen de quelques souffrances ou de quelques actions très-communes, opère au fond de son cœur ce terme mystérieux de l'être surnaturel, sans remplir son esprit d'aucune idée propre à l'enorgueillir. Au lieu que l’homme superbe, qui n'étudie les livres spirituels que par curiosité, la volonté de Dieu n'étant pas unie à sa lecture, ne recoit que la lettre morte dans son esprit ; et il se dessèche et s'endurcit toujours davantage.

L'ordre de Dieu, sa divine volonté est la vie de l'âme, sous quelque apparence que l’âme se l'applique ou qu’elle la recoive.

Quelque rapport que cette divine volonté ait à l'esprit, elle nourrit l'âme, etelle la fait croître toujours, en lui dônnant ce quil y a de meilleur à chaque moment. Ce n'est ni ceci ni cela qui produit ces heureux effets, c’estce qui est de l'ordre de Dieu, au moment présent. Ce qui était le

meilleur au moment passé ne l'est plus, parce qu'il est destitué de la volonté de Dieu, qui s'écoule sous d'autres apparences, pour faire naître le devoir du moment présent ; et c'est ce devoir, quelque apparence quil ait, qui est présentement ce qu'il y a de plus sanctifiant pour l'âme.

Si la divine volonté fait un devoir présent de lire, la lecture opère au fond de l’âme le terme mystérieux. Si la divine volonté fait quitter la lecture pour un devoir de contemplation actuelle, ce devoir opère au fond du cœur le nouvel homme, et la lecture serait alors préjudiciable et inutile, Si la divine volonté retire de la contemplation actuelle pour faire entendre les confessions, etc., et cela pendant des temps considérables, le devoir forme Jésus- Christ au fond du cœur, et toute la douceur de la£&ontemplation ne servirait qu'à l’y détruire,

C’est l’ordre de Dieu qui est la plénitude de tous nos moments. Il s'écoule sous mille apparences différentes, qui, devenant successivement notre devoir présent, forment, font croitre et consomment en nous l’homme nouveau, jusqu’à la plénitude que la divine sagesse nous a destinée. Ce mystérieux accroissement de l’âge de Jésus-Christ, en nos cœurs, est le terme produit par l’ordre de Dieu; c’est le fruit de sa grâce et de sa volonté divine.

Ce fruit, comme nous l'avons dit, se produit, s’accroit, et se nourrit par la succession de nos devoirs présents, que la même volonté de Dieu remplit. En accomplissant : ces devoirs, nous sommes toujours assurés de posséder la meilleure part, car cette volonté sainte est elle-même la meilleure part : il n’y a qu’à la laisser faire, et à s’y abandonner à l’aveugle, avec une confiance parfaite. Elle est infiniment sage, infiniment puissante, infiniment bienfai-

sante.pour les âmes qui espèrent en elle totalement et sans réserve, qui n’aiment et ne cherchent qu’elle seule; et qui croient, avec une foi et une confiance inébranlables , que .ce qu’elle fait à chaque moment est le mieux , sans cher- . cher ailleurs le plus et le moins, et sans s'arrêter à considérer les rapports de tout le matériel de l’ordre de Dieu : ce qui n’est qu'une pure recherche de l’'amour-propre.

La volonté de Dieu est l’essentiel, le réel et la vertu de

-toutes choses; c’est elle qui les ajuste et les rend propres à l'âme : sans elle, tout est vide, néant, mensonge, vanité, lettre, écorce et mort. La volonté de Dieu est le salut, la : santé, la vie du corps et de l’âme, quelque apparence que porte le sujet sur lequel elle s'applique.

Il ne faut donc pas regarder les rapports que les choses ont à l'esprit et au corps pour juger de leur vertu, car ces rapports sont de peu d'importance; c’est la volonté de Dieu qui donne aux choses, quelles qu’elles soient, l’efficacité pour former Jésus-Christ au fond de nos cœurs. Il ne faut point donner de loi à cette volonté, ni lui poser des limites, car elle est toute puissante.

Que l'esprit ait les idées qu'il lui plaira, que le corps sente ce qu'il pourra, ne füt-ce pour l’esprit que distractions et troubles, ne fût-ce pour le corps que maladies et morts, cette divine volonté est toujours, cependant, pour le moment présent, la vie du corps et de l’âme; car enfin, lun et l’autre, dans quelque état qu'ils soient, ne sont jamais soutenus que par elle. Le pain sans elle est un poison; par elle le poison est un remède salutaire. Les livres sans elle ne font qu'aveugler, et l'embarras par elle devient une lumière. Elle est le tout, le bon, le véritable en toutes choses. En tout elle donne Dieu; et Dieu est l'être

* infini qui tient lieu de tout à l’âme qui le possède... .

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