‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 4 sur 68 · S VI · texte numérisé non relu

S VI

L'esprit et les autres moyens humains ne sont utiles qu’autant qu’ils servent d’instrument à l’action divine

L'esprit, avec tout ce qui en dépend, veut tenir le premier rang entre les moyens divins; il faut le réduire au dernier, comme un esclave dangereux. Le cœur simple, sil sait l’'employer, peut en tirer de grands avantages; mais il peut aussi beaucoup nuire s’il n’est assujetti. Quand l’âme soupire après les moyens créés, l’action divine lui dit au cœur qu’elle lui suffit; quand elle y veut renoncer mal à propos, l’action divine lui dit que ce sont des instruments qu'il ne faut ni prendre ni laisser de soi-même, mais qu’il faut recevoir d'elle, et ajuster avec simplicité à l’ordre de Dieu, usant de tout comme n’en usant pas, étant privé . de tout comme ne manquant de rien.

L'action divine, étant d’une plénitude sans bornes, ne peut s'emparer d’une âme qu’autant que cette âme est vide de toute confiance dans son action propre; car cette confiance est une fausse plénitude qui exclut l’action divine.

Voilà l’obstacle le plus propre à l’arréter : celui qu’elle trouve dans l’âme elle-même; car pour les obstacles extérieurs, elle sait, quand il lui plaît, les changer en moyens. Tout lui est également propre et tout lui est également inutile. Tout est rien sans elle, et le rien est tout par elle. Que la méditation, la contemplation, les prières vocales, le silence intérieur, les actes des puissances, sensibles ou distincts ou moins aperçus, la retraite ou l’action, soient ce que l’on voudra en eux-mêmes; le meilleur de tout cela

.pour l'âme, c’est tout ce que Dieu veut au moment pré-

sent; et l’âme doit regarder tout cela avec une parfaite indifférence comme n'étant rien du tout.

Ainsi, ne voyant que Dieu en toutes choses, doit-elle les prendre et les laisser toutes à son gré, pour ne vivre, ne se nourrir et n’espérer qu'en son ordre, et non dans les choses qui n’ont de force et de vertu que par lui. Elle doit dire à chaque moment et à l’égard de tout, comme saint Paul : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Et non ceci et cela, mais : « Tout ce que vous voudrez! » L'esprit aime cela, le corps ceci; mais, Seigneur, je ne veux que votre sainte volonté. L’oraison, l’action, la prière vocale ou mentale, en acte ou en silence, en foi ou en lumière, en distinction d’espèces ou en grâce générale : tout, Seigneur, n’est rien, car votre volonté est le réel et l'unique vertu de tout cela. C’est elle seule qui est le point de ma dévotion, et non les choses, quelque élevées et sublimes qu’elles soient, parce que c’est la perfection du cœur et non de lPesprit qui est le terme de la grâce.

La présence de Dieu qui sanctifie nos âmes est cette habitation de la Sainte Trinité qui s'écoule au fond de nos cœurs, lorsqu'ils se soumettent à la divine volonté : car la présence de Dieu, qui se fait par l’acte de la contemplation, n’opère en nous cette union intime que comme les autres choses qui sont de l’ordre de Dieu. Elle tient pourtant le premier rang entre elles, parce qu’elle est le moyen excellent de s'unir à Dieu, lorsque la divine volonté ordonne qu’on en fasse usage,

I n’y a donc rien que de légitime dans l'estime et dans Pamour que nous avons pour la contemplation et les autres exercices de piété, pourvu que cette estime et cet amour remontent tout entiers au Dieu infiniment bon qui veut bien se servir de ces moyens poiu se donner à nos âmes.

On reçoit un prince lui-même en recevant sa suite. Ce serait lui faire injure que de ne témoigner aucune affection à ses officiers, sous prétexte de le posséder seul.

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11 n’y a de paix stable que dans la soumission à l’action divine.

L'âme qui ne s'attache pas uniquement à la volonté de Dieu, ne trouvera pas plus son contentement que sa sanctification dans les divers moyens qu’elle pourra essayer et dans les exercices même les plus excellents. Si ce que Dieu choisit lui-même pour vous ne vous suffit pas, quelle autre main que la sienne pourrait vous servir à souhait? Si vous êtes dégoûté d’une viande que la divine volonté elle-même a préparée, quelle nourriture ne sera pas insipide à un goût si dépravé? Une âme ne peut être véritablement nourrie, fortifiée, purifiée, enrichie, sanctifiée que par cette plénitude du moment présent. Que voulez-vous donc davantage ? Puisque vous y trouvez tous les biens, pourquoi les chercher ailleurs? L’entendez-vous mieux que Dieu? Puisqu’il ordonne que ce soit ainsi, comment pourriez-vous désirer que ce fût autrement? Sa sagesse et sa bonté peuvent-elles se tromper? Du moment qu'une chose leur plait, ne devez-vous pas étre convaincu qu’elle est excellente? Pensez-vous trouver la paix en vous mettant en lutte avec le Tout-Puissant ? N'est-ce pas au contraire cette lutte, que nous renouvelons trop souvent, sans presque nous l'avouer à nous-mêmes, qui est la cause de toutes nos agitations ?

Il est juste, en effet, que l’âme qui n’est pas satisfaite par la plénitude divine du moment présent, soit punie

par l'impuissance de se trouver contente d’aucune autre chose. Si les livres, les exemples des Saints, les discours spirituels ôtent la paix, s’ils remplissent sans rassasier, c’est une marque qu'on s’est écarté du pur abandon à l’action divine, et qu’on se remplit de ces choses par propriété. Leur plénitude alors ferme l'entrée à Dieu ; il s’en faut vider comme d’un obstacle à la grâce. Mais quand action divine ordonne ces choses, l’âme les recoit comme le reste, c’est-à-dire comme ordre de Dieu. Elle les laisse telles qu’elles sont, et n’en prend que le simple usage, pour être fidèle ; et dès que leur moment est passé, elle les abandonne pour se contenter du moment suivant. Il n’y a en effet de vraiment bon pour moi que l’action émanée de l’ordre de Dieu. Je ne puis trouver ailleurs aucun moyen, quelque bon qu’il soit en lui-même, qui soit plus approprié à ma sanctification et plus capable de me donner la paix.

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La perfection des âmes et l'excellence des divers états se mesurent sur la fidélité à l’ordre de Dieu.

L'ordre de Dieu donne à toutes choses, à l’égard de âme qui sy conforme, un prix surnaturel et divin; tout ce qu’il impose, tout ce qu’il renferme, et tous les objets sur lesquels il se répand, deviennent sainteté et perfection; car sa vertu n’a point de bornes; elle divinise toutes les choses qu’elle touche.

Mais, pour ne s’écarter ni à droite ni à gauche, il faut que l’âme ne suive aucune inspiration qu'elle croirait avoir recue de Dieu, avant de s'être assurée que cette inspiration ne l’éloigne point des devoirs de son état. Ces

devoirs sont la manifestation la plus certaine de l’ordre de Dieu, et rien ne leur doit être préféré; il n’y a là rien à craindre, rien à exclure, ni à distinguer. Les moments employés à l’accomplissement de ses devoirs sont pour l’âme les plus précieux et les plussalutaires, par cela même qu'ils lui donnent l’assurance indubitable qu’elle accomplit le bon plaisir de son Dieu.

Toute la vertu de ce qui s’appelle saint est dans cet ordre de Dieu : ainsi il ne faut rien rejeter, rien rechercher, mais prendre tout de sa part, et rien sans lui. Les livres, les avis des sages , les prières vocales, les affections intérieures, si l’ordre de Dieu les ordonne, tout cela instruit, tout cela dirige, unit. Le quiétisme est dans l’erreur quand il dédaigne ces moyens et tout le sensible, car il y a des âmes que Dieu veut faire aller toujours par cette voie; et leurs états et leurs attraits le marquent assez clairement. En vain l’on se figure des façons d'abandon d'où toute la propre activité soit exclue; quand l’ordre divin fait agir, la sainteté est dans l’activité.

Outre les devoirs imposés à chacun par son état, Dieu peut encore demander certaines actions qui ne sont pas renfermées dans ces devoirs, quoiqu’elles ne leur soient point opposées. L'attrait et l'inspiration sont alors la marque de l’ordre divin ; et le plus parfait pour les âmes que Dieu conduit de la sorte est d'ajouter aux choses commandées les choses inspirées; mais avec les précautions que l'inspiration exige, pour ne point porter atteinte aux devoirs de l’état, ni aux choses de pure Providence.

Dieu se forme les Saints comme il lui plait ; c’est son ordre qui les fait tous, et tous seront soumis à cet ordre : cette soumission est le véritable abandon, c’est le plus parfait.

Les devoirs de l’état et ce qui vient de la Providence

est commun à tous les Saints; c'est ce que Dieu marque à tous généralement. Ils vivent cachés dans l’obscurité, car le monde est si funeste qu'ils en évitent les écueils ; mais ce n’est pas en cela qu'ils font consister leur sainteté; elle est tout entière dans leur soumission à l'ordre de Dieu. Plus cette soumission devient absolue, plus aussi ils se sanctifient. Il ne faut pas croire que ceux en qui Dieu fait éclater les vertus par des actions singulières et extraordinaires, par des attraits et des inspirations non suspectes, aillent moins, pour cela, par la voie de l’abandon. Dès que l’ordre de Dieu leur fait un devoir de ces œuvres éclatantes, ils ne seraient pas abandonnés à Dieu et à sa volonté, et elle ne serait pas maitresse de tous leurs moments, et tous leurs moments ne seraient pas volonté de Dieu, s'ils se contentaient des devoirs de leur état et des choses de pure Providence. Il faut qu'ils s'étendent et qu’ils se mesurent selon l'étendue des desseins de Dieu, dans cette voie qui leur est tracée par l'attrait; il faut que l'inspiration leur soit un devoir, et qu'ils y soient fidèles. Et comme il y a des âmes dont tout le devoir est marqué par une loi extérieure, et qui s'y doivent tenir renfermés , parce que l’ordre de Dieu les y resserre; il faut de même que les autres, outre le devoir extérieur, soient encore fidèles à cette loi intérieure que le Saint- Esprit leur grave dans le cœur.

Mais qui sont les plus saints ? C'est vaine et pure curiosité de chercher à le savoir. Chacun doit suivre la route qui lui est tracée. La perfection consiste à se soumettre pleinement à l'ordre de Dieu, et à ne laisser rien échapper de ce qui s’y trouve de plus parfait. La comparaison des divers états considérés en eux-mêmes, ne nous avance en Yien, puisque ce n’est point dans la quantité ou dans

la qualité des choses ordonnées qu'il faut rechercher la sainteté. Si l’amour-propre est le principe qui nous fait agir, ou s'il n’est pas rectifié lorsqu'on s'aperçoit de ses recherches. on sera toujours pauvre dans l'abondance que l'ordre de Dieu ne remplit pas. Cependant, pour décider en quelque sorte la question, je pense que la sainteté répond à l'amour qu'on a pour le bon plaisir de Dieu; et que plus cette volonté et cet ordre sont aimés, de quelque nature que soit le matériel qu’ils ordonnent, plus aussi il y a de sainteté. Et cela se voit en Jésus, Marie et Joseph; car dans leur vie particulière il y à plus d’amour que de grandeur, et plus de forme que de matière : et on n'écrit pas que ces personnes si saintes aient cherché la sainteté des choses, mais seulement la sainteté dans les choses.

I] faut donc conclure qu’il n'y a pas de voie particulière qui soit la plus parfaite; mais que le plus parfait, en général, est la soumission à l'ordre de Dieu, soit dans l’accomplissement des devoirs extérieurs, soit dans les dispositions intérieures.

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