‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 36 sur 68 · LIVRE DEUXIÈME EXERCICE DE LA VERTU D'ABANDON · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME EXERCICE DE LA VERTU D'ABANDON

LETTRE I

A LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE DE MAHUET (1731) Principes et pratique de l'abandon.

Ma chère Sœur,

Le Seigneur m'a donné pour vous quelque chose de meilleur que ce que vous demandiez, et à quoi vous ne pensiez pas : ce sont quelque principes généraux de conduite pour toute la vie, avec la manière la plus simple de les pratiquer.

1 Principe. — Le grand ressort de toute la vie spirituelle, c’est la bonne volonté, c’est-à-dire, le désir sincère d’être à Dieu, pleinement et sans nulle réserve : par conséquent, on ne saurait trop souvent renouveler ce saint désir, pour s’y affermir et le rendre constant et efficace.

2e Principe. — Ce ferme désir d’être à Dieu doit faire naître en nous la résolution de ne penser qu’à lui, ce qui se pratique de deux manières : il faut d’abord s’accoututumer à ne s’entretenir jamais volontairement et avec réflexion dans les pensées qui ne regardent point Dieu, directement ou indirectement, comme sont les devoirs de son état en géneral et en particulier. Le meilleur moyen pour chasser les pensées inutiles n’est pas de les combattre et moins encore de s’en laisser troubler et inquiéter ; mais seulement de les laisser tomber, comme une pierre dans la mer; peu à peu, l’habitude de laisser tomber ces pensées, facilite cette pratique salutaire.

La seconde manière de ne penser qu'à Dieu est une sorte d’oubli général de toutes choses, auquel on arrive à force de laiser tomber les pensées inutiles; de sorte que durant quelque temps, on passe les journées entières sans penser, ce semble à rien, comme si on était devenu stupide. Souvent même Dieu met certaines âmes dans cet état, qu'on appelle le vide de l'esprit et de l’entendement ; cela s'appelle encore être dans le rien. Cet anéantissement de notre esprit, nous dispose merveilleusement à recevoir celui de Jésus-Christ. C’est la mort mystique aux opérations de notre propre activité, qui rend notre âme apte à subir les opérations divines. Ce grand vide de l'esprit en produit Souvent un autre encore plus pénible : celui de la volonté; en sorte que l’on n’a, ce semble, nul sentiment, ni pour les choses de ce monde, ni pour Dieu même, et qu'on se trouve également insensible à tout. Souvent même, c’est Dieu qui opère ce second vide dans certaines âmes. Ilne faut donc pas chercher à sortir de cet état, puisqu'il nous dispose à recevoir les plus précieuses opérations de Dieu; c'est une seconde mort mystique qui

doit précéder l'heureuse résurrection à une vie toute nouvelle, il faut donc estimer et chérir ce double vide, ce double anéantissement si dur à l'amour-propre, à l'esprit d'orgueil, et vous accoutumer à vous trouver dans cet état, avec une sainte joie de l’esprit intérieur.

3° Principe. — Il faut borner toute notre attention à remplir dans toute leur étendue les saintes volontés de Dieu, en lui abandonnant tout le reste, c’est-à-dire le soin de tous nos intérêts temporels, et même spirituels, comme celui de notre avancement dans la vertu. Voici la pratique de ce double abandon :

Quant au premier, toutes les fois qu’on sent dans son cœur un désir, une crainte, des vues, des projets quiregardent nos intérêt, où ceux de nos parents et amis, dire à Dieu : Seigneur, je vous sacrifie tout cela ; je vous abandonne tous ces misérables intéréts. Il en arrivera tout ce qu'il vous plaira, tout ce que vous voulez. Cependant, comme il est des occasions où la raison veut qu’on pense et qu'on agisse, ou pour soi-même ou pour les autres, parce qu'on ne doit jamais tenter la Providence, voici ce qu'il faut dire alors : Seigneur, s’il est expédient qu'en telle ou telle rencontre, je pense et j'agisse, je vous supplie de m'en donner la pensée quand il en sera temps: alors je ne ferai rien que suivant ce que vous daignerez m'inspirer, et j'accepte par avance, le bon ou le mauvais succès. Après cet acte intérieur, il faut laisser tomber, comme une pierre, tous ses désirs, ses craintes, etc., sans plus s’en embarrasser, persuadé que Dieu donnera, en temps et lieu, la pensée et le mouvement d'agir selon ses saintes volontés et sa divine impression.

Quant à la pratique du second abandon, qui est celui de son avancement dans la perfection, c’est l’article le plus

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délicat, le plus mal pratiqué par les personnes spirituelles, celui où l’on commet le plus de fautes, qui ne font que nous troubler et nous retarder dans les voies de Dieu. En voici la pratique très-simple, que Jésus-Christ lui-même donna à sainte Thérèse dans une apparition : « Ma Fille, lui dit-il, ne pensez jamais qu'à me plaire, à m’aimer et à faire ma volonté ; et j'aurai soin de tout ce qui vous regarde, soit pour le Corps, soit pour l'âme. » Pouc bien saisir cette grande maxime, il faut vous regarder comme un homme qui entrerait au service d’un roi, d’un Salomon, par exemple, le plus grand, le plus sage et le meilleur de tous les rois: si peu que cet homme eût de noblesse dans les sentiments, de délicatesse dans le cœur; si peu même qu’il eût de bon sens et de véritable habileté, voici comment il parlerait à son maître : Seigneur, je sais que vous êtes un prince également puissant et bon, libéral et magnifique : je me livre donc à vous sans réserve : je veux vous servir, sans savoir ce que je dois y gagner chaque jour, ou au bout de l’année, ni même à la fin de ma carrière. Je vous promets de ne penser qu’à vos intérêts; et, pour les miens, je les abandonne entièrement à votre discrétion, ou plutôt à votre bonté et libéralité. Appliquez-vous souvent cette comparaison bien imparfaite et bien basse, par rapport au grand Maitre que nous servons ; et soyez bien convaincue que, comme le grand roi ne pourrait souffrir de se voir surpasser en libéralité par un de ses serviteurs, notre Dieu tout puissant et infiniment bon se laissera encore moins surpasser par ses misérables créatures. Voici maintenant la pratique de ce principe et la conséquence à tirer de cette conviction :

1° IL me vient des désirs empressés d'acquérir le don d'oraison, l'humilité, la douceur, l’amour de Dieu: là.

dessus, je réponds : ne pensons point tant à nos intérêts : mon affaire, c'est de m'occuper simplement et tranquillement de Dieu, d'accomplir sa volonté dans ce qu'il demande à présent. Voilà ma tâche; je laisse tout le reste au soin de Dieu: mon avancement est son affaire, comme la mienne est de m'occuper sans cesse de lui et d'exécuter ses ordres.

90 II me vient dans l'esprit : mais, je suis encore si imparfaite, si remplie de défauts et de misères, d’infidélités et de faiblesses; dans combien de temps m’en verrai-je délivrée ? Je réponds aussitôt: par la grâce de Dieu, je n'aime point mes défauts ; je suis résolue de les combattre, mais je n’en serai délivrée que quand il plaira à Dieu; c’est son affaire ; la mienne, c’est de haïr ces défauts, et d'en faire une matière de combat, de patience, de pénitence, d’humilité, jusqu'à ce qu’il plaise à Dieu de m’en rendre victorieuse.

30 Il me vient en pensée : mais je suis si aveugle que Je ne connais pas même mes fautes, quand il faut en gémir devant Dieu et m'en confesser:; je répons aussitôt: mais je désire de connaître ces défauts; je ne vis plus dans une dissipation volontaire ; j'emploie tout doucement quelque peu de temps à m’examiner. Voilà ce que Dieu demande : il me donnera plus de lumières et de connaissances, quand il le jugera à propos; c'est son affaire ; j'ai mis en ses mains tout mon progrès spirituel ; c'est donc assez, pour le présent, que je m’accuse de quelques fautes journalières, comme Dieu me les fait connaître, en y joignant un péehé de ina vie passée.

40 [I] me vient en pensée : mais 4i-Je Jamais fait en ma vie une bonne confession ? Dieu m’a-t-il pardonné ? suis-je en bon ou mauvais état? quel progrès ai-je fait dans

l’oraison et dans les voies de Dieu? Aussitôt je réponds : Dieu a voulu me cacher tout cela, afin que je m’abandonne à l’aveugle à ses miséricordes ; je me soumets et j'adore ses jugements ; je ne veux connaître que ce qu'il veut, et marcher dans toutes les ténèbres où il voudra me plonger : c'est son affaire de savoir où j'en suis; la mienne est de m'occuper de lui seul, de le servir, de l’aimer le moins mal que je pourrai ; il aura soin de tout le reste ; je m'en décharge sur lui.

5° Mais je lui demande depuis si longtemps certaines grâces ; j'emploie pour cela l’intercession des plus puissants Protecteurs, de la très-sainte Vierge, de saint Joseph, des saints Apôtres, de tout le Ciel; et il semble que rien ne peut le fléchir. — Il est le Maître ; que toutes ses volontés s’accomplissent en moi ; je ne veux de grâces, ni de mérites, m de perfection qu'autant qu’il lui plaira; sa seule volonté me suffit; elle sera toujours constamment la règle de mes désirs.

LETTRE II

A LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE VIOMÉNIL (1731) Plan général du combat spirituel.

« Dieu a laissé l’homme dans la main de son conseil ; la « vie ou la mort, le bien ou le mal sont devant lui; ce « qu’il choisira, lui sera donné. » Par ces paroles, l'Écriture nous fait comprendre que l’homme est libre, et que son salut dépend du bon usage de sa liberté. Il est vrai que, depuis le péché originel, la liberté est affaiblie pour

le bien et, au contraire, beaucoup fortifiée pour le mal ; mais avec le secours de la grâce, qui ne lui manque jamais, il est toujours en son pouvoir de fortifier la liberté du bien, qui est naturellement très-faible, et d’affaiblir la liberté du mal, malheureusement trop forte.

Il y a trois sortes de biens auxquels notre liberté affaiblie se porte avec une grande peine et avec beaucoup de difficultés :

1° Le bien essentiel au salut, dont l’omission constitue une faute mortelle ;

20 Le bien commandé par un précepte moins grave, et dont l’omission serait une faute vénielle;

30 Le bien parfait, que nous ne pouvons négliger sans diminuer nos mérites.

Toutes les inclinations qui affaiblissent en nous la résolution d'accomplir nos obligations essentielles, la haine, le désir de vengeance, la colère, les attachements déréglés, l'avarice, l'envie, etc., sont autant de principes de ruine spirituelle. Il en est de même, à proportion, des inelinations qui nous portent au péché véniel et à l’imperfection volontaire; car, qui néglige les petites fautes, tombera peu à peu dans les grandes, dit le saint Esprit ; et ne füt-on lâche, dans la poursuite de Ia perfection, qu’en un seul point, on n’y arrivera jamais.

Mais aussi, toutes les victoires qui fortifient notre volonté pour le bien sont des principes de prédestination et de salut.

Notre soin continuel doit donc être de fortifier sans cesse notre faible liberté pour le bien, et de vaincre notre penchant au mal. Nous avons trois moyens pour assurer et hâter le succès de cette œuvre.

Le premier est de faire à Dieu de grands sacrifices en

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surmontant généreusement nos répugnances dans ce qui nous coûte le plus;

Le deuxième est de faire tous les petits sacrifices, journaliers dont les occasions sont fréquentes et continuelles, et cela avec une fidélité constante, généreuse, universelle.

Le troisième moyen, le grand moyen, c’est la prière ; mais une prière humble, simple et formée par l'opération du saint Esprit : car c’est lui, dit saint Paul, qui nous apprend à prier, qui gémit en nous, qui prie en nous, avec des cris et des gémissements ineffables. Le Publicain en est un excellent modèle. Il priait en silence et dans une humble componction. Les plus grands pécheurs et les plus imparfaits, peuvent faire cette oraison ; et c’est ainsi que du fond de l’abime de leur misère ils s’élèveront par degrés, s’ils sont fidèles, à la plus haute sainteté.

LETTRE II

À MADAME DE LESEN (1731) Premier travail de Dieu dans l'âme,

Je ne sus nullement surpris du premier effet de la méditation des grandes vérités ; j'en remercie le Seigneur et vous en félicite. Vous aviez besoin de ces vifs sentiments, et je crois qu'ils doivent durer pour produire en vous cet esprit de componction et d’humiliation, qui doit être le fondement de votre édifice spirituel, et le commencement de votre enfance spirituelle. Le trouble qui a accompagné ces sentiments était de trop: mais je me trompe, il était

involontaire et peut-être nécessaire et un effet de la justice divine. Les mêmes sentiments, quand ils reviendront seront plus doux et plus tranquilles à l’avenir.

J'avais déjà compris indépendamment de votre lettre, que Dieu vous avait fait de grandes grâces; j'avais déjà entrevu que vous n’y aviez pas assez répondu, et voilà ce que je comprends mieux que jamais:

1° Que votre âme est comme une grande salle, mais toute dégarnie ou assez mal meublée ;

20 Qu'elle ne sera jamais propre à loger le souverain Seigneur, si lui-même ne fournit et n’arrange les meubles précieux et convenables à un tel hôte ;

3° Qu'il ne fera jamais ses arrangements et n’enrichira votre âme de ses dons que durant le silence et le repos de l’oraison.

Vous n’avez donc qu’à tenir la salle bien balayée et bien propre, avec le secours de la grâce ; puis, laisser faire celui qui prend à sa charge les beaux meubles dont elle doit être enrichie et qui les veut ranger lui-même à son gré.

N’allez donc pas vous inquiéter mal à propos, dans un ouvrage ou vous gâterez tout, si vous vous en méêlez. Laissez donc faire, tenez-vous comme un tableau qu'un grand maître se dispose à peindre; mais, armez-vous de courage, car je prévois qu'il faudra quelque temps pour piler et broyer les couleurs, et puis pour les placer, les mélanger, les nuancer. Il vous suffit de tenir la toile prête, bien poncée et fixée sur ces deux pivots immobiles : humiliation jusqu'à l’anéantissement de soi-même, résignation par un abandon total, jusqu'à perdre toutes nos volontés dans celle de Dieu.

LETTRE IV

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