A LA SŒUR CHARLOTTE -ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX
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Ce que vous me dites sur la paix et la tranquillité de votre intérieur m'a fait beaucoup de plaisir : car il faut vous souvenir toute votre vie, qu’une des principales causes pour lesquelles certaines bonnes âmes avancent peu, c'est que le démon jette continuellement dans leur intérieur des inquiétudes, des perplexités et des troubles, qui les rendent incapables de s'appliquer sérieusement, doucement et constamment à la pratique de la vertu. Le grand principe de la vie intérieure est dans la paix du cœur: il la faut conserver avec tant de soins que, du moment qu’elle reçoit quelque atteinte, il faut Dan tout autre soin pour s'appliquer à rétablir cette sainte paix, tout comme durant un incendie, on quitte tout pour aller éteindre le feu. Lisez, de temps en temps, sur cet important sujet, le traité de la paix de l’âme qui ge trouve à la fin du petit livre appelé le Combal spirituel, et que les anciens nommaient, très-justement, le Sentier du Paradis, pour nous faire entendre que la principale voie qui mène au ciel c’est cette bienheureuse paix de l’âme. La raison de cela est que la seule paix et tranquillité d’esprit donne beaucoup de force à l'âme, pour la porter à tout ce qu’elle veut, au lieu que le trouble et l'inquiétude rend l’âme faible et languissante, et comme malade. On ne sent alors nul goût, nul attrait à la vertu, mais tout au con-
traire, un dégoût, un découragement, dont le démon ne manque jamais de profiter. C’est pour cela qu’il emploie toutes ses ruses pour enlever cette paix, sous mille prétextes spécieux, tantôt sous prétexte d'examen ou de douleur de ses péchés ; tantôt sous prétexte qu’on abuse continuellement des grâces, qu'on n'avance nullement par sa faute ; que Dieu se retirera enfin, et cent autres artifices, dont il y a peu de personnes qui sachent bien se défendre. C’est pourquoi les maîtres de la vie spirituelle, pour faire reconnaître les véritables inspirations de Dieu et celles qui viennent du démon donnent ce grand principe, que les premières sont toujours douces et paisibles, portant à la confiance et à l'humilité ; tandis que les autres sont vives, inquiètes, turbulentes, portant au découragement et à la défiance, ou même à la présomption et à la volonté propre. Il faut donc constamment rejeter tout ce qui ne porte pas un caractère de paix, de soumission, de douceur, de confiance, toutes choses qui sont comme les marques du sceau de Dieu : ce point est d’une grande conséquence pour toute la vie.
Vous me demandez quelques principes pour fixer les pensées de l'esprit pendant la journée; à cela je réponds : 1° qu'il vaut mieux aller à Dieu et à la vertu, par les sentiments du cœur que par les pensées de l'esprit; et que c’est un avis important, de nourrir le cœur et de faire jeûner l'esprit: c'est-à-dire désirer Dieu, soupirer après Dieu, aspirer au saint amour de Dieu, à une intime union avec Dieu, sans s'amuser à tant de pensées et de réflexions de l'esprit, qui souvent dessèchent le cœur, et se tournent en une espèce de dissipation, en un pur amusement et en de vaines complaisances sur ses propres pensées et
ses réflexions. Ainsi il vaut beaucoup mieux s'occuper du
désir d'être à Dieu sans réserve, du désir de la vie intérieure, d’une profonde humilité, de la ferveur du don d’oraison, de l'amour de Dieu, du désir d'avoir l'esprit de Jésus-Christ, et la pratique des vertus qu'il a enseignées par ses paroles et par ses divins exemples, etc., que de faire là-dessus même milie réflexions inutiles. Quand on ne sent aucun de ces désirs, le seul désir de les avoir, la seule affection du cœur suffit pour tenir une âme recueillie et unie à Dieu. Ainsi, encore un coup, la seule tendance du cœur vers Dieu ou vers certaines vertus, pour plaire à Dieu, vous avance plus que toutes vos réflexions et grands raisonnement.
On appelle cela tendre à Dieu, par goût, par attrait, par sentiment ; et cette manière est plus douce et plus sûre et plus efficace que toutes les plus belles lumières, à moins que Dieu ne les donne par une pure effusion de sa grâce et une faveur spéciale ; et alors même ces lumières sont jointes à un certain goût et attrait intérieur qui touche, qui charme le cœur, sans quoi, on n'avance guère ordinairement,
2° Dieu met souvent les âmes dans le vide de l'esprit, dont nous avons parlé; et alors, il serait bien inutile de vouloir avoir des pensées distinctes, puisque Dieu les ôte. Il serait même dommageable de faire des efforts pour penser et réfléchir beaucoup; d'où je conclus qu’en tout état, le meilleur est de se tenir en paix devant Dieu, acquiesçant de cœur à ce qu’il donne ou qu'il ôte, comme il lui plait, sans faire autre chose que de conserver au fond de l’âme le désir sincère d’être à Dieu, sans réserve, d’aimer Dieu ardemment et de s'unir à Dieu intimement, ou bien, comme nous avons dit, de conserver le désir d’avoir ces désirs.
3° Comme Dieu donne des lumières et des pensées quand il lui plaît, dans l’oraison ou hors de là, quand on sent que ces lumières et ces pensées viennent d’une manière douce et suave, on s’y arrête tout autant de temps qu’on y sent du goût, de l'attrait ou du repos, prêt à les voir s’évanouir, quand il plaira à Dieu, sans jamais faire effort pour retenir ces pensées et ces lumières : car ce serait vouloir s’en rendre propriétaire et aller contre cette dépendance continuelle, où Dieu veut tenir les âmes qu'il appelle à la vie intérieure. Et c’est particulièrement pour les tenir dans cette continuelle dépendance, qu’en certains temps, Dieu ne fait que donner et ôter tour à tour, presque continuellement, d’où il arrive à ces âmes un changement intérieur presque continuel. C’est par ces divers changements et variations continuelles que Dieu exerce lui-même les âmes à la parfaite soumission d'esprit et de cœur, en quoi consiste la vraie perfection; À peu près comme une mère sage et ferme qui, pour rompre les volontés propres d’un enfant et le rendre ainsi parfaitement souple et docile, lui donne et lui ôte tour à tour ce qu’il aime le plus, le caresse, le gronde, le flatte, le menace, et, en moins d'une heure, lui fera faire ou lui défendra cent choses différentes. Voilà justement la conduite intérieure de Dieu sur les âmes chéries, qu’il veut élever lui-même à la pure et solide vertu. Oh! si on comprenait bien cette conduite amoureuse de Dieu, quelle paix, quelle soumission, au milieu de toutes les vicissitudes spirituelles, et les changements de l’état intérieur! D'où je tire la conséquence dont je vous ai souvent parlé, qu'en certaines situations, la plus efficace voie de l’avancement intérieur, c’est la simple voie d'acquiescement à toutes les volontés de Dieu. J'adhère à tout, Seigneur! Je veux tout ce que vous vou-
lez, je me résigne à tout! Cela s'appelle ne vouloir rien et vouloir tout, rien de soi-même et tout par résignation; cela s'appelle encore marcher devant Dieu dans la plus grande simplicité. Cette voie, dans un certain sens, n’a rien de génant, parce que cette simple adhésion à toutes les volontés de Dieu, vient comme de soi-même par goût, par attrait, et enfin par une douce habitude.
Vous êtes surprise de ce qu'après avoir fait de bon cœur certains sacrifices à Dieu, la tentation sur cela même revient plus violemment, jusqu'à vous troubler. Ilest expédient que cela arrive pour prévenir les vaines complaisances de l’amour-propre qui gâterait tout. Contentez-vous donc de ce que Dieu vous a porté d’abord, par sa grâce, à lui faire ces sacrifices, et tenez- vous ferme contre la tentation de rétracter ces sacrifices déjà offerts. Dieu prétend par là vous tenir dans l'humilité, car l'esprit est naturellement si enclin à s’enfler de tout, à s’applaudir de tout et à s’approprier tout bien et toute vertu par de vaines complaisances que, sans le secours de ces secondes épreuves de notre misère et faiblesse, nous nous flatterions d’avoir beaucoup de part dans la victoire, et perdrions ainsi tout le fruit que nous aurions gagné. En sortant de la vérité, et nous tirant de notre néant, nous marcherions dans la vanité etle mensonge, si opposés à Dieu, quiest la vérité essentielle.
C’est ainsi que l’expérience actuelle et presque continuelle de notre faiblesse devient la gardienne des vertus que la grâce nous fait pratiquer. De là vient qu’à mesure qu’on avansre, Dieu donne, et plus de lumières et de plus vifs sentiments de notre misère et pauvreté, pour conserver par là, en nous, le trésor de grâces et de vertus qu'il produit, et qui nous serait enlevé par nos ennemis, si Dieu ne les enterrait dans l'abime d’une extrême misère
bien connue et vivement sentie. Ceci vous fera comprendre d’où vient que les personnes les plus saintes sont toujours les plus humbles, et celles qui ont de plus bas sentiments d’elles-mêmes : c’est que par notre pente rapide à la vanité, nous forcons Dieu à cacher, à nos propres yeux, le peu de bien que nous faisons par sa grâce, tout notre avancement spirituel et les vertus dont il nous enrichit à notre insu. C’est là une preuve bien touchante et de l'excès de notre misère, et de la sagesse et bonté de notre Dieu, réduit, pour ainsi dire, à nous cacher $es plus grands bienfaits, de peur que nous ne les perdions, en nous les appropriant par de vaines et presque imperceptibles complaisances. De là cette grande maxime : qu’une misère bien connue et bien sentie vaut mieux qu'une vertu angélique qu’on s’approprie par de vaines complaisances; et cette maxime bien gravée dans une âme, la tient toujours en paix, au milieu des plus vifs sentiments de sa misère, puisqu'elle les regarde, ces sentiments, comme de trèsgrandes grâces de Dieu, ainsi qu’ils le sont, en effet.
LETTRE XIV