A LA SŒUR ANNE-MARGUERITE BOUDET DF LA BELLIÈRE
Exercice de l’abandon dans les congolations,
Ma chère Sœur.
Ce que vous me dites sur les circonstances extraordinaires dont a été accompagnée votre vocation, est plus utile que vous ne pensez; car un directeur, qui voit un
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coup de Providence dans une vocation, a le droit d'en conclure que Dieu a des desseins particuliers sur l’âme qu’il a si singulièrement appelée, et qu’il désire trouver en elle un dévouement proportionné à la prédilection qu'il lui témoigne.
Je remercie Dieu de cette première grâce, et je le remercie plus encore de la seconde, qui consiste à vous faire sentir et reconnaitre cette faveur singulière. Je conclus de l’une et de l’autre que vous êtes du nombre fortuné de celles dont Dieu attend une fidélité particulière, et qui risqueraient beaucoup, si elles ne répondaient pas aux prévenances de l’Époux céleste, et si elles blessaient la divine jalousie de son amour.
Il est certain que, dans la vie intérieure, il faut s’attendre à des vicissitudes continuelles. C’est la loi à laquelle Dieu a assujetti toutes les choses passagères en cette vie; et cette loi est tellement universelle, qu'un état toujours constant deviendrait par cela seul fort Suspect. Que fautil donc faire maintenant qu'il plait à Dieu de vous combler de lumières et de caresses ?
19 Il faut vous attendre et vous préparer aux rudes absences de l’Époux : comme durant l'absence, il faudra vous soutenir par l’espoir du retour du divin amant.
29 Il ne faut pas trop vous livrer à ces goûts et à ces douceurs, crainte de vous y attacher. Vous devez user à l'égard de ces mets célestes de la même modération et de la même sobriété dont use une personne mortifiée, à l'égard des viandes, dans un délicieux festin.
30 Votre manière présente d'oraison est bien plus de la grâce que de vous. Laissez donc agir la grâce, et demeurez dans l'attitude d’une humble docilité, tenant avec calme et simplicité votre regard intérieur amoureusement
tixé sur Dieu et sur votre propre néant. Dieu opère alors de grandes choses dans votre âme, sans que vous sachiez ce que c'est, ni comment il opère. Gardez-vous bien de toute curiosité ; contentez-vous de connaître et de sentir que c’est une opération divine; fiez-vous-en à Celui qui travaille en vous, et abandonnez-vous totalement à lui, afin qu'il vous forme et vous faconne intérieurement comme il lui plaira. Ne vous sufit-il pas que vous soyez à son gré et à son goût ?
4° Dans ces heureux moments, n’ayez d'autre crainte que celle de vous attacher plus aux dons et aux grâces, qu’au donateur et au bienfaiteur. Ne les estimez, ne les goûtez ces grâces et ces faveurs, qu’autant qu’elles peuvent vous enflammer du divin amour, et vous être des aides et des secours pour acquérir les vertus solides, qui plaisent à l'amant céleste : l'abnégation de vous-même, l'humilité, la mortification, la patience, la douceur, l’obéissance, la charité et le support du prochain. Sachez que le démon n’est point l’auteur de ces faveurs, et qu’il ne pourra jamais vous tromper, quand vous ferez servir ces goûts et ces douceurs à l'acquisition de vertus solides, que la foi et l'Évangile nous enseignent et nous prescrivent. Laissez faire Dieu; ne mettez point d'obstacles à sa sainte opération par votre activité naturelle; et soyezlui fidèle jusque dans les moindres choses, sous peine d’exciter et même d’irriter sa divine jalousie.
5° Les idées les plus simples et qui portent le plus à la sainte enfance et filiale confiance, sont toujours les meilleures dans la prière. Oh ! que les prières simples, familieres et respectueuses tout ensemble, sont agréables à Dieu et toutes-puissantés auprès de lui! Oh! que je vous souhaite ka continuation de ce ce simple et humble don
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d’oraison, qui est le grand trésor de la vie spirituelle!
6° Vous ne comprenez pas, dites-vous, comment s’est fait le passage d’une antipathie si forte à un amour si parfait de votre état! c’est, ma chère Sœur, que, par diverses opérations intérieures, votre âme a été, pour ainsi dire, refondue, à peu près comme on fait refondre un vieux pot d’étain ou d'argent, pour en faire un tout neuf, beau, clair, brillant. I] se fera encore bien d’autres refontes dans vôtre âme, si vous êtes bien détachée dans les consolations, fidèle à la grâce, et toute résignée au bon plaisir de Dieu dans les sécheresses, peines et désolations.
7° Je sens comme vous que Dieu veut que peu à peu vous mouriez à tout, pour ne plus vivre qu’en lui, pour lui et par lui: c'est-à-dire pour n'avoir plus ni pensées, ni désirs, ni desseins, ni vues, ni prétentions, ni affections, ni joies, ni craintes, ni espérances, ni amour que pour Dieu seul. Mais avant que d’en venir à cet entier détachement, qui est et qui s'appelle une mort mystique, il vous faudra souffrir de cruelles agonies. Dès maintenant il faut vous y préparer, comme anciennement les vierges et autres fidèles se préparaient au martyre, puisque c'est ici effectivement un vrai martyre, qui naît de l'amour et qui tend à consommer l'amour. Mais ayez bon courage : Dieu vous soutiendra ; et pour cela, il vous donnera de temps en temps le loisir de respirer à l'aise, par des goûts célestes et de délicieuses douceurs, qu'il jettera dans votre âme comme une manne céleste, pour la nourrir et la fortifier, dans la pénible traversée du désert.
8° Oh! l’heureux poids et l’heureux attrait, que celui qui vous rappelle sans cesse au dedans de vous! Oh! la sainte demeure, et la retraite bénie que le céleste Époux s’est bâtie lui-même au-dedans de vous, où il vous appelle
fréquemment ; où l'amant et l’amante se parlent cœur à cœur, dans le plus profond et le plus aimable silence, sans le bruit des paroles, et la confusion des pensées volages ! Voilà, âme fortunée, quel doit être votre séjour continuel ; et quand vous sentez que vous en êtes un peu sortie, tàchez tout doucement d'y revenir, et de rentrer au plus tôt dans votre divin rendez-vous. Voilà en quoi la fidélité vous est plus nécessaire,
9° Pour ce qui est de votre extrême faiblesse et misère, au temps des sécheresses et de l'absence de l'Époux céleste, n’en soyez nullement surprise, et moins encore troublée ou aflligée outre mesure. Cela arrive à toutes les bonnes âmes , et Dieu le fait ainsi pour nous bien faire sentir, par cent expériences personnelles, ce que nous sommes sans lui, afin que nous rapportions à lui seul toute la gloire du bien que nous faisons par sa grâce, sans nous attribuer à nous-mêmes autre chose que le mal.
10° Dans les premiers temps qui suivent l'entrée d’une âme dans la voie du saint recueillement, vous ne sauriez croire combien il importe , non-seulement de s’interdire toute vaine joie et toute satisfaction trop naturelle, toutes les curiosités et les conversations inutiles, mais encore les trop longs discours, même de piété. C’est souvent un piége du démon, pour nourrir l’orgueil, Pamour-propre, la vaine estime de soi-même, pour nous tirer peu à peu hors de nous, et nous conduire à l'oubli de Dieu, en parlant même de Dieu et de notre intérieur. On n'échappe à ce danger que lorsque, par de constants efforts, on a acquis l'habitude de la véritable vie intérieure et qu'on s’est accoutumé à parler de cœur, plutôt que par l'esprit.
119 Conservez done précieusement ce grand goût de la solitude et du silence, Ce désir vous suffit à présent ; dans
la suite, le temps propre viendra pour le mettre en pratique.
120 Il est certain aussi que tous les commerces familiers de lettres, même les plus innocents, sont un obstacle à la perfection, surtout dans la jeunesse. Un de vos anciens directeurs vous à déjà donné cet avis, et vous vous êtes très-bien trouvée de lui avoir obéi. Ce petit sacrifice a beaucoup plu à Dieu, et vous aura sans doute obtenu des grâces pour en faire un second que je juge nécessaire. Ce n’est pas que je voie dans les rapports que vous avez conservés la moindre ombre de péché, mais ce que je vois, c’est d’abord qu'il faut tàcher de faire de continuels progrès dans la voie du détachement : c'est, en second lieu, que les grâces spéciales dont Dieu vous à comblée lui donnent le droit d'attendre de vous une fidélité toute spéciale. Après avoir tout pesé en vue de Dieu et de l'intérêt de votre âme, voici qu’elle serait ma pensée : je voudrais que vous dissiez simplement à cette personne ce qui en est : que vous avez un directeur dont vous voulez suivre les avis, et qui prétend que les plus innocents commerces de lettres sont pour vous de petits sacrifices à faire ; qu’il le veut et l'exige de la sorte, quoiqu'il sache bien qu'il n’y a pas le moindre danger de part 2t d’autre ; quoique vous lui ayez déclaré que c’est avec un honnête homme, un bon religieux, un parent; que, malgré tout celà le directeur s'obstine, qu’il maintient son interdiction, sous peine de vous refuser ses soins, el que vous n’osez, ni ne voulez lui désobéir. Il me semble que cette déclaration faite avec une douce énergie suffira pour rendre à votre âme toute sa liberté.
13° Je connais bien ce misérable amour de nous-mêmes dont vous me parlez, et son fruit naturel, qui est 1a racher-
che instinctive et indélibérée de nos petites aises et com modités. Cet amour est si profondément enraciné en nous, que les seules opérations de l'amour divin, son contraire, peuvent peu à peu l’amortir. Il vous suffit, pour le pré sent, de vous en affliger et de vous en humilier devant Dieu.
L'oraison qu’il vous donne est un feu divin qui consume insensiblement toutes les mauvaises inclinations, comme le feu consume la paille. Ainsi ayez confiance en Dieu, et attendez ayec patience que cette malheureuse paille soit entièrement consumée.
LETTRE XV
A LA MÈRE LOUISE-FRANÇOISE DE ROSEN Même sujet.
Ma chère Sœur,
Je ne vois dans l’état de votre âme, tel que vous me l’'exposez dans votre lettre, rien qui puisse étre pour vous sujet d'inquiétude.
10 Ce sentiment de reconnaissance, de joie, d’anéantisse: ment, qui vous tient unie à Dieu durant plusieurs jours, sans nulle dissipation, n’est qu'une opération semblable à tant d’autres que vous avez déjà éprouvées. Vous n’avez qu'à accepter ce don avec une humble gratitude, et moi je n’ai qu'à vous féliciter de la grâce que Dieu vous fait.
20 Il esfcertain qu’il y a un langage du cœur que Dieu
seul entend, et qu’on lui parle par les seuls désirs et les autres mouvements intérieurs, comme on parle aux hommes par la voix et par les paroles articulées. C’est ce qui s'appelle la prière cordiale, tout intérieure et purement spirituelle. C’est alors que le Saint-Esprit tient école dans l’intérieur, au fond de l’âme; qu’il l'écoute, lui parle, l’instruit, la meut, la tourne, la façonne à son gré. Ce sont des opérations d'esprit à esprit, où la personne même n'entend presque rien, ce semble, et d’où pourtant elle sort avec certaines impressions, qui l’ont toute renouvelée. Ici encore, il n’y a qu’à recevoir en simplicité le don de Dieu; et puisqu'il lui plaît de se communiquer à l’âme en secret et comme ##cognilo, il faut que celle-ci s’abstienne soigneusement de contrarier ses desseins par des recherches inquiètes et une indiscrète curiosité.
30 Votre impression et votre sentiment sur la félicité des Saints est fondé sur la vérité, puisqu'il est de la foi, que l'essentiel de ce souverain bonheur n’est qu'une espèce de flux et de reflux du bonheur méme de Dieu dans l’âme des Saints, selon la capacité de leur cœur, proportionnée à la mesure de leurs mérites. Quand il plaît à Dieu, il en fait éprouver quelque petit échantillon sur la terre, pour attirer l'âme à lui, en inspirant du dégoût pour tout le reste ; et voilà le bon effet de ces impressions passagères, et par où il est permis de les estimer et de les goûter avec modestie et sobriété intérieure.
4° La comparaison de la pierre qu’on taille et qu'on polit à coups de marteau et de ciseau est très-juste. Il n’y a qu'à se laisser tailler et façonner, et puis à ne pas détruire par des sentiments et des actions contraires la forme et la figure qui a été donnée et imprimée par le divin ouvrier.