A LA MÊRE LOUISE-FRANÇOISE DE ROSEN
Divers attraits de la grâce.
Ma chère Sœur,
Les dispositions au sujet desquelles vous me consultez de sont pas rares parmi les âmes que Dieu appelle, comme vous, à s'unir à lui par un amoureux abandon. Tantôt, me dites-vous, vous vous sentez portée à adorer la divine majesté avec une humilité mélée d'amour et par des actes très-distincts, très-savoureux, qui naissent en quelque sorte d'eux-mêmes, avec un contentement qui remplit l'âme tout entière. D’autre fois vous êtes portée à demeurer dans un grand repos, avec une vue très-simple de Dieu présent, et sans pouvoir former d'actes distinets qu'après un violent effort, même durant la sainte messe ; et alors vous vous croyez obligée de prendre un livre et de vous faire violence pour sortir de cette apparente inaction qui vous inquiète : ce sont bien là les traits principaux des deux états que vous dépeignez dans votre lettre et
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au sujet desquels vous désirez que je vous donne mon avis : Voici ce que j'en pense.
Il est certain, d’abord, que chacune de ces deux dispopositions est un don du ciel; mais la seconde me paraît la meilleure. Premièrement, parce qu’elle est plus simple, plus profonde, plus spirituelle et plus éloignée des sens ; par conséquent, plus digne de Dieu qui est un pur esprit, et qu'il faut adorer en esprit et en vérité. En second lieu parce qu’elle est un exercice de pure foi, qui contente moins l’âme, qui la rassure moins, et où, par conséquent, il y a plus de sacrifice et de pur abandon à Dieu. En troisième lieu, parce que, dans celle-ci, c’est le Saint-Esprit qui agit, avec l’agrément et le consentement de l’âme, au lieu que dans la première, qui tient plus de l’oraison ordinaire affective, c’est l’âme qui agit avec la grâce de Dieu. Or, vous comprenez bien que là où ii y a plus d’action de Dieu et moins de la créature, les opérations ne peuvent qu'être plus parfaites.
De là il suit qu’il n’y à, dans ce second état, aucun danger sérieux de perdre le temps ; ni par conséquent, aucun motif de croire qu’on ne satisfait point au précepte d’entendre la messe. Vous pouvez vous en tenir sans le moindre scrupule, à cette décision. Que si, de plus, vous voulez mes conseils sur la conduite à tenir lorsque vous éprouverez ces divers attraits, je vais vousles donner. Premièrement, toutes les fois que le second attrait se fait sentir avec force, et vous absorbe, en quelque sorte, malgré vous, vous devez vous y laisser entraîner doucement ; autrement, ce serait résister à l'inspiration et aux opérations secrètes que le Saint-Esprit voudrait faire en vous, et cela pour agir selon votre propre sens, par amour-propre, pour être plus contente et plus rassurée, Or il faut en tout
chercher, non pas notre propre contentement, quelque spirituel qu’il soit, mais le pur contentement de Dieu.
Lorsque cet attrait n’est pas si fort, nisi pressant, vous devez pourtant le seconder, et vous tenir dans un profond silence, pour donner plus de place aux opérations intimes du Saint-Esprit Je vous donne ce conseil au moins pour le temps des longues oraisons. Car, lorsque vous n'avez que peu de temps à prier, comme dans les courtes visites du Saint-Sacrement, le matin ou le soir, il vaudrait mieux alors ménager et cultiver le premier attrait dont vous m'avez parlé, Vous pouvez faire alors vos actes formels et aperçus d’adoration et d’amour de Dieu. Mais je vous rappellerai le conseil que donne saint François de Sales à une personne de la même voie: je voudrais que ces actes exprès et aperçus se fissent sans beaucoup de sensibilité ni d'efforts, en sorte qu'ils fussent coulés, filés, distillés par la fine pointe de l'esprit, selon l'expression du même Saint; car c’est un principe reçu, que les opérations les plus simples, les plus au-dessus des sens, les plus profondes, sont les plus spirituelles, et par conséquent les plus parfaites.
Prier selon votre première disposition, c’est prier par actes formels, successifs et aperçus ; prier selon la seconde c’est prier par actes pratiques, et nullement signifiés ni aperçus, sinon confusément; ou autrement, c’est prier par une simple mais actuelle disposition; or, cette simple et actuelle disposition du cœur renferme tout et dit tout à Dieu, sans pourtant le dire expressément. Les divers noms qu’on donne à cette manière de prier, vous le feront parfaitement comprendre : on l’appelle oraison d'attention amoureuse à Dieu; oraison de simple regard ; oraison de pure foiset de simplicité qui tend vers Dieu ; oraison de
recueillement amoureux de Dieu; oraison de remise et d’abandon à Dieu, qui naît de l’amour de Dieu, etqui fait naître toujours un plus grand amour pour Dieu. Vous voyez par là que cette disposition vaut mieux que la premiére; il en faut donc faire votre exercice capital, sans pourtant négliger la première en certains moments, comme je vous l'ai dit ci-dessus. Tout à vous en Notre Seigneur.
LETTRE XXII