A UNE POSTULANTE
Abandon dans les épreuves auxquelles est soumise la vocation.
Tout ce que vous m'avez dit et écrit me fait connaitre que Dieu vous appelle véritablement à la religion, et en particulier à l'ordre de la Visitation.
Votre attrait intérieur pour cet institut, et les raisons que vous apportez, ne permettent pas de douter de cette double vocation ; je dis double vocation, car comme il y en a une pour la religion en général, il y en a une aussi pour telle ou telle communauté en particulier. Il ne s’agit plus que d’être fidèle à l’appel de Dieu, et d'assurer par là votre prédestination.
Or, cette fidélité demande de vous trois choses : il faut
(1) Cette postulante était mademoiselle de Serre, devenue depuis sœur Catherine-Angélique. (Voir l’abrégé de la vie de cette chère sœur dans l'Année sainte des Religieuses de la Visitation-Sainte-Marie, tom, VIII, p. 787.)
La lettre présente est de l’année 1731,
d’abord que malgré toutes les oppositions extérieures ou intérieures, vous tâchiez de conserver dans votre cœur cet attrait de Dieu, avec le désir sincère de le suivre, quand celui qui vous le fait éprouver vous fournira lui-même les moyens de vous consacrer réellement à son service, comme vous le faites par avance d’esprit et de cœur. Votre second devoir est d’espérer contre toute espérance, comme il est dit d'Abraham ; c’est-à-dire de croire fermement que, comme Dieu est tout-puissant, et que rien au monde ne peut lui résister, il saura bien, en son temps, vaincre tous les obstacles et les oppositions des hommes.
Tous les esprits et les cœurs sont entre ses mains; etil les tourne comme il veut, sans qu’il lui en coûte que cette seule parole : Je le veux. C’est par cette seule parole : fab, qu’il fit sortir toutes les créatures du néant ; ainsi quand le temps sera venu, il n’a qu’à dire : fat, et tous les obstacles de votre vocation seront anéantis. Cependant il permet ces obstacles, pour éprouver votre patience, votre foi en lui et votre ferme espérance en son puissant secours. Ainsi, ne vous troublez point, mais continuez à espérer fortement en Dieu. Ne vous inquiétez et ne vous tourmentez point; mais soumettez-vous généreusement à Dieu; acceptez toutes les épreuves qu’il vous envoie, en lui disant sans cesse : Seigneur, que toutes vos saintes volontés s'accomplissent en moi, dans le temps et de la manière qu’il vous plaira; je veux tout ; j'accepte tout ; je vous sacrifie mes propres intérêts, mes volontés et tous les désirs de mon cœur pour n’en avoir jamais &autres que ceux de vous obéir et de vous plaire en tout.
Votre troisième devoir est une grande fidélité à tous vos exercices ordinaires de piété; prières, lectures, médita-
tions, messes, confessions, communions, examens, recueillement intérieur, fréquentes élévations de cœur à Dieu; sans jamais abandonner le moindre de ces exercices par chagrin, par trouble, par dégoût, ennui, sécheresse ou quelque autre raison que ce soit. Ces épreuves sont nécessaires pour vous accoutumer à vous détacher de tout et à vous tenir unie à Dieu, qui seul doit étre votre lumière, votre appui, votre consolation et votre force. C’est apparemment pour vous faire mieux pratiquer cet abandon si méritoire, que Dieu a permis qu’on vous défendit d’aller à la Visitation, afin que ne recevant plus de consolation que de lui immédiatement, vous vous attachiez purement et uniquement à lui seul. Il faut donc obéir à ses ordres, en obéissant à ceux qui ont droit de vous commander de sa part. Si le commandement devait porter préjudice à votre âme, soyez assurée que Dieu ne permettrait pas qu’il subsistât longtemps. Il saura bien écarter l'obstacle quand il faudra; ainsi reposez-vous doucement et sans la moindre inquiétude entre les bras de son aimable Providence, comme fait un petit enfant sur le sein de sa mère.
LETTRE XXIII
À LA MÊME Même sujet L'augmentation du désir de vous consacrer à Dieu est
une nouvelle grâce de sa miséricorde. Souffrir toute la peine de ne pouvoir accomplir ces ardents désirs, pourvu
qu’on la supporte avec résignation, c’est bien répondre à la grâce et en mériter l’accroissement. La peine intérieure qu'on éprouve pour se maintenir dans cette résignation est une espèce de martyre qui aura sa récompense tôt ou tard. Dieu accomplira le pieux dessein qu'il vous inspire; les délais sont pour éprouver votre fidélité. Si, en attendant, vous avancez en âge, vous ne devez pas vous en faire une peine, puisque vous avez déjà le meilleur de ce que vous souhaitez, qui est le vif désir de vous consacrer à Dieu. Ce désir, auprès de Dieu, vaut bien le sacrifice, ou pour mieux dire c’est déjà un sacrifice, et un double sacrifice, puisque vous lui êtes déjà sacrifiée d'esprit et de cœur, et que vous lui sacrifiez encore vos plus ardents désirs, en attendant patiemment le temps destiné par sa Providence. Peut-être que ce dernier sacrifice vaut encore mieux que le premier, puisque, dans le dernier, il y a un plus grand renoncement à votre propre volonté. Ainsi tenez-vous en paix et fort tranquille, en la présence de Celui qui voit le fond du cœur, et qui prend tous vos bons désirs pour les effets. Il n’a nul besoin de tout ce que vous pouvez lui sacrifier ; mais il aime le cœur qui est préparé et disposé a toute sorte de sacrifices.
La crainte de la mort et des jugements de Dieu est bonne, pourvu qu'elle n’aille pas jusqu’à vous troubler et à vous inquiéter, ce qui serait une illusion du démon. En effet de quoi vous troubleriez-vous ? serait-ce de n'avoir pas encore fait ce que vous n’avez pu faire ? Dieu demandet-il l'impossible? Serait-ce, comme vous ajoutez, de n’avoir rien fait encore pour le ciel ? Prenez garde encore ici; ce point est fort délicat, car il semble qu’on voudrait acquérir des mérites pour s’y confier. Ce n’est point là la véritable confiance qui ne peut étre fondée que sur la miséri-
corde de Dieu et les mérites infinis de Jésus-Christ. Toute autre confiance serait vaine et présomptueuse, puisqu'elle s’'appuierait sur notre néant et sur je ne sais quelles misérables œuvres qui ne sont rien devant Dieu. Sans compter donc en aucune manière sur nous-mêmes, il faut tàcher d'accomplir avec la grâce de Dieu, tout ce qu'il demande de nous, et n’espérer ensuite que dans sa bonté et dans les mérites de Jésus-Christ son Fils.
Vous avez raison de dire qu'il faut plus de vertu pour se sauver dans le monde que dans la religion, d’où je conclus évidemment qu’on a besoin d'une plus grande vocation, d’une vocation plus marquée pour s'engager dans le monde, que pour se consacrer à Dieu dans l’état religieux ; mais il y a des grâces particulières pour le temps qu'on demeure, malgré soi, dans le monde. Dieu est comme obligé alors de nous y soutenir. Ainsi, ne craignez rien; vous êtes déjà dans la religion d'esprit et de cœur. Tâchez de conformer à l'esprit et aux règles de ce saint état vos pensées, vos sentiments, vos exercices; mais que tout se fasse en paix et tranquillité d'esprit, par une humble résignation et une parfaite confiance en la bonté paternelle et en la puissance du céleste Époux que vous avez choisi, et qui vous regarde aussi de son côté comme son épouse bien-aimée.
LETTRE XXIV A LA MÊME Même sujet
Vous avez raison de regarder comme une des plus grandes grâces le dessein que Dieu vous a inspiré. C’est
une des plus sûres marques de la prédestination de Dieu sur une âme, que de Pattirer à son divin service. De là dépend non-seulement son salut éternel, mais encore le bonheur temporel, puisque l'expérience apprend qu’on ne peut trouver de paix ni de vrai contentement en ce monde que dans le service de Dieu. D'ailleurs, la malignité du siècle est telle qu'il est bien difficile de servir Dieu parfaitement hors de la religion. Il en coûte tant dans le monde pour être véritablement à Dieu, qu’on perd souvent courage et qu’on abandonne les meilleurs desseins. J1 faut donc remercier le Seigneur sans cesse d’une telle grâce, qu’il vous a gratuitement accordée, de préférence à tant d’autres qui se perdent dans le monde, en y menant une vie pleine de croix et de misères.
Il faut, en second lieu, vous confier en la bonté de Dieu, et espérer fermement qu'il fera réussir en son temps ce qu’il vous inspire. C’est souvent pour notre plus grand avantage qu’il diffère l'accomplissement de nos plus saints désirs. Sa Providence a des desseins cachés et infaillibles, pour faire réussir, malgré tous les obstacles, des choses qui paraissent entièrement impossibles. Dieu permet souvent que ses ouvrages soient traversés, pour faire mieux éclater sa puissance, et nous convaincre certainement qu’il est le maître absolu de tous les événements, et que, comme sans lui on ne peut rien faire, avec son secours on vient à bout de tout ce qui paraît impossible à nos yeux.
Il faut, en troisième lieu, vous résigner entièrement à toutes les volontés de Dieu, en lui disant souvent que vous voulez dépendre en tout de lui, que vous ne voulez avoir d'autre volonté que la sienne. Aïnsi quand il arrivera quelque chose qui paraîtra contraire à vos plus saints désirs, il faut d’abord en faire le sacrifice et vous tenir en
paix. Car rien n’est si contraire à l'esprit de Dieu et aux impressions de la grâce que les troubles intérieurs que produisent nos grands empressements pour les choses même les meilleures et les plus saintes. Il faut modérer cette ardeur indiscrète, cette trop grande vivacité, en faisant tous vos efforts pour ne vous attacher en tout qu’à la volonté immuable de Dieu, et renoncer à la nôtre, quelque sainte, quelque raisonnable qu’elle vous paraisse. Il n’y a en effet, de vertu solide et de véritable sainteté que dans le seul acquiescement à la volonté de Dieu. Si vous sentez quelquefois de la répugnance à vous soumettre à ce que Dieu veut, il faut aussitôt recourir à lui intérieurement par la prière, et le supplier de conformer en tout votre volonté à la sienne, en vous donnant la force de surmonter vos répugnances et l’amour-propre qui veut se satisfaire lui-même dans les choses les plus saintes. Cependant, comme l’ordre de Dieu demande que nous fassions tout ce que nous pouvons pour faire réussir les bons désirs qu’il nous à inspirés, voici ce que vous devez faire : 1° Fréquenter les sacrements le plus que vous pourrez et le mieux que vous pourrez; 2 Vivre dans une grande pureté de conscience, pour éviter les moindres fautes qui pourraient éloigner Dieu de vous; 3° Faire chaque jour à loisir et avec une grande attention, des lectures spirituelles qui vous tiennent lieu de la méditation, quand vous ne pourrez la faire; 4° Pendant le cours de la journée, élever le plus souvent que vous pourrez votre esprit et votre cœur à Dieu, surtout quand vous éprouvez des peines, des ennuis, des chagrins, et des dégoûts, pour les lui offrir et lui en faire de continuels sacrifices. Par là, vous obtiendrez sans cesse de nouvelles grâces et inspirations du ciel, auxquelles il vous importe infiniment d'être fidèle, puisque
D’'ABANDON DCE
c'est à cette fidélité que Dieu attache d'ordinaire les plus grands dons, et surtout celui de la persévérance,
LETTRE XV
À LA MÊME
Mêrre sujet.
Cette espèce de martyre que vous souffrez sera trèsagréable à Dieu, si vous le souffrez avec patience et une parfaite résignation ; car toute la perfection consiste dans l'entière conformité à la volonté de Dieu en tout et pour tout; c’est-à-dire qu'il ne faut jamais vouloir autre chose que ce que Dieu veut. Or, il est de foi que Dieu veut tout ce qui nous arrive, hors le péché : car à l'exception du péché, rien n’arrive en ce monde que par les ordres secrets de sa Providence. Supposé cela, je ne comprends pas comment vous pouvez tant souffrir de voir votre sacrifice différé, puisque Dieu y mettant des obstacles, il ne veut actuellement de vous que le désir de lui faire ce sacrifice, en temps et lieu, lorsqu'il en donnera lui-même les moyens et la facilité. Mais prenez garde que, comme en toute chose nous cherchons à contenter notre propre volonté, l'impuissance de le faire inquiète l’amour-propre, nous fait perdre la paix intérieure, et cause toute sorte de troubles. C'est une marque évidente que nous cherchons plutôt à contenter l’amour-propre que Dieu, à faire notre propre volonté plutôt que celle de Dieu. Car si nous ne cherchions précisément qué cette volonté divine, nous serions toujours
contents et tranquilles, par cette seule pensée : Dieu ne veut actuellement que ce qui dépend de moi, c’est-à-dire de désirer lui faire mon sacrifice; et, pour être conforme à sa volonté, ce désir doit être paisible, tranquille, soumis à tous les ordres de sa divine Providence.—Mais si jamais je ne puis venir à bout d'accomplir mes saints désirs ? — Eh bien, je serai assurée par là même que Dieu ne le voudra pas, et je serai contente de faire sa sainte volonté; car alors il sera évident que Dieu n’a voulu de moi que le seul désir de mon sacrifice, et non pas le sacrifice même. C’est ainsi que Dieu agit à l'égard d'Abraham, dont il récompensa la résolution aussi généreusement que s’il eût réellement sacrifié son fils Isaac. Il en a été de même pour tant de saints et de saintes, qui ont eu un très-véritable et ardent désir de sacrifier leur vie par le martyre, sans jamais en avoir pu trouver le moyen. Dieu ne l’a pas permis ni voulu, et il s’est contenté de ce sacrifice de désir, qui devant lui a le même mérite que le sacrifice actuel et réel. — Mais si je suis par là forcée à demeurer au milieu du monde, que deviendrai-je ? — Vaines craintes, vaines alarmes, que le démon jette dans l'esprit pour ôter la paix du cœur. Il faut s'abandonner entièrement à Dieu, se confier en lui. Il est assez puissant pour pouvoir nous soutenir dans le monde, et assez bon pour le vouloir, lorsque c'est par la destination de sa Providence que nous y demeurons.
Vous ne sauriez donc mieux pratiquer le recueillement et l’'äbnégation, qu'en renonçaat à votre propre volonté en tout, mais particulièrement à vos désirs trop ardents, trop vifs et trop empressés pour saints qu'ils puissent être : car cette ardeur immodérée et ces empressements inquiets marquent beaucoup d’imperfection et d’amour-propre. Ces
défauts se montrent encore plus clairement dans l’inquiétude avec laquelle on s’abandonne, après étre tombé dans quelques fautes, à l'impatience et au chagrin, car ces inquiétudes et ces troubles ne viennent point de l’amour de Dieu qui produit toujours la paix, mais d’un amour-propre révolté, et d’un secret orgueil piqué de se voir si imparfait. Une âme un peu humble, après ses fautes, au lieu de se troubler inutilement et même pernicieusement, s’humilie doucement et tranquillement devant Dieu, sans inquiétude au sujet de ses fautes ; elle en conçoit de la douleur sans trouble, et demande pardon à Dieu sans inquiétude ; le remercie même de n’avoir pas permis qu’elle soit tombée dans de plus grandes fautes.
LETTRE XX VI
A LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE VIOMÉNIL
Abandon dans les emplois et les entreprises
Ma chère Sœur,
Que ne pouvez-vous bien comprendre, une bonne fois, que tout réussit quand Dieu le veut, parce qu'il sait faire servir à ses desseins les difficultés mêmes et les oppositions des hommes? Croyez-moi; si c’est pour votre plus grand avantage, les hommes ont beau faire, la chose réussira ; que si, au contraire, cela ne vous est point avantageux, Dieu- peut-il mieux faire que de empêcher? Or Dieu seul pénètre l'avenir et toutes ses suites; pour nous, nous sommes de pauvres aveugles, qui pouvons toujours
craindre des dangers de tous genres, dans les événements même qui nous paraissent sous le plus beau jour. Pouvons-nous donc faire plus sagement que de tout remettre à la garde de Dieu ? Notre avenir peut-il être plus en sûreté qu'entre les mains toutes-puissantes de cet adorable Maitre, de ce bon et tendre Père qui nous aime beaucoup plus que nous ne nous aimons nous-mêmes? Où trouverons-nous un refuge plus assuré que le sein maternel de la très-aimable Providence ? Voilà où notre cœur doit aller se reposer comme dans son bienheureux centre. Hors de là, point de paix ni de repos solide : ce ne sont qu'empressements, troubles et amertumes de cœur, cha-
grins pour la vie présente et dangers pour notre salut éternel.