À LA SŒUR MARIE-ANTOINETTE DE MAHUET
Même sujet.
Ma chère Sœur,
Quoique votre maladie ne soit pas bien grave, je suis sûr que vous faites comme bien des âmes généreuses qui, dans leur moindres incommodités, poussent tout au pis aller, afin d’avoir occasion de faire à Dieu de plus grands sacrifices.
Mais dit-on d'ordinaire, pour bien faire à Dieu le sacrifice de sa vie, ne faut-il pas se sentir un peu prête, et je le suis si peu ? — Je vous engage à opposer à ces craintes la réponse des âmes dont je vous parle :
Prête ou non, disposée ou non, je suis toujours prête, toujours disposée à faire la volonté de Dieu. Votre bienheureux père saint François de Sales disait à ce sujet une chose bien remarquable et très-consolante pour toute sorte de gens : Je suppose, disait-il, le plus grand pécheur du monde qui, à son dernier soupir, fait généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie en s’abondonnant totalement à ses divines volontés et à son aimable Providence; Dieu ne pourrait jamais le condamner, si grand que fussent ses crimes. Et je le crois bien, puisqu’un tel sacrifice est un acte d'amour parfait capable d'effacer à lui seul tous les péchés, même sans confession, comme le
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baptème et le martyre. Faisons donc souvent de ces actes d'amour, en remettant entièrement entre les mains de Dieu tout ce qu’il nous a prêté, parce qu'il ne pouvait pas nous le donner en propre. Et puisque, selon la parole de Jésus-Christ, il faut redevenir enfant, imitons ces petits enfants à qui leur père redemande, pour éprouver leur naturel, quelques-uns des joujoux et des bonbons qu’il leur a donnés. Il faudrait qu’ils fussent bien égoiïstes et bien sots pour ne pas lui dire : Cher père, prenez ce qu'il vous plaira, je vous donne tout. Dans le fond que donne-t-il, ce pauvre enfant, et à qui appartient véritablement ce qu’il donne ? Cependant le cœur du père attendri des petites marques d’un si bon naturel: Oh! le bon enfant, s'écrie-t-il, oh ! l’aimable enfant; il le baise, et se montre désormais beaucoup plus généreux à son égard. Telle est la conduite que tient envers nous notre bon Dieu,
lorsqu'il nous offre l’occasion de lui faire quelques sacrifices.
LETTRE XXXII
A LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE VIOMÉNIL Sûüpport du prochain et de soi-même.
Ma chère Sœur,
C'est une grande grâce de voir la mauvaise conduite des autres sans aigreur, sans indignation, sans impatience et même sans trouble. Si vous en parlez pour de bonnes raisons, veillez sur votre cœur et sur votre langue, afin
qu'il ne vous échappe rien qui ne soit approuvé de Dieu, et ne dites rien que par de bons motifs. Humiliez-vous doucement, en général, et gémissez en paix des fautes qui peuvent s'être glissées dans de tels entretiens. Demandez souvent à Dieu qu'il vous donne une grande charité et circonspection : et puis, demeurez tranquille. Maintenez-vous dans le saint désir d'être toute à Dieu ; priez avec foi, confiance et abandon, et surtout humiliez-vous profondément devant sa divine majesté.-C’est'à lui d'achever l'ouvrage qu’il a commencé en vous; nul autre ne saurait y réussir; mais sachez qu'il faut faire bien des sacrifices avant que Dieu s'empare de notre cœur, par les délices ineffables de son pur amour. Soupirons après ce bonheur ; sollicitons-le sans jamais nous lasser ; achetons-le par de généreux sacrifices : jamais nous ne saurions l’acheter trop cher. Puisque notre cœur ne saurait vivre sans amour, n’est-ce pas dans le cœur de son Dieu qu'il doit aller puiser cet aliment qui, seul, peut rassasier sa faim ? Qu'il vienne donc ce divin amour, qu'il s'empare de nos cœurs, qu'il les soutienne, qu’il les embrase, qu'il les transforme en luimême ! Abandonnons-nous sans réserve à Dieu, laissons faire son aimable providence ; et ne pensons qu'à bien marcher dans la route que Dieu nous a tracée de toute éternité, et dans laquelle n°us nous trouvons placés en ce moment. On peut disputer sans fin sur la prédestination, et ces disputes ne peuvent servir qu’à éloigner du salut : ce qui est indubitable, c’est que, pour assurer la prédestination, il n’est pas de meilleur moyen que l’accomplissement actuel et continuel de la volonté de Dieu.
LETTRE XXXIII
À LA MÊME
Support de soi-même.
si Ma chère Sœur,
11 faut se soumettre à Dieu en tout et pour tout, pour l’état et pour la condition où il nous a placés, pour les biens et les maux qu’il nous a départis, et même pour le caractère, l'esprit, le naturel, le tempérament, les inclinations dont il nous à doués. Exercez-vous donc à la patience à l'égard de vous-même, et à cette parfaite soumission aux volontés divines. Dès que vous l’aurez acquise, vous jouirez d’une grande paix, ne vous chagrinant plus à aucun égard, ne vous dépitant plus contre vous-même, mais vous supportant avec la même douceur dont vous devez user à l'égard des autres. Cet article est plus important que vous ne pensez, et en ce moment, il n’en est pas peutêtre de plus essentiel pour votre sanctification. Ayez-le donc toujours devant les yeux, et faites des actes fréquents de soumission aux saintes volontés de Dieu, de charité, de support, de douceur, pour vous-même plus encore que pour les autres.
Vous n’en arriverez pas là sans vous faire une grande violence.
. Une âme, à qui Dieu fait connaître ses misères, est bien plus à charge à elle-même que ne saurait jamais l'être le prochain; car celui-ci, tout prochain qu'il est, n'est pas
toujours auprès de nous; en tout cas, il n’est pas en nous; tandis que nous nous portons nous-mêmes, et ne pouvons nous quitter un seul instant, ni cesser complétement de nous voir, de nous sentir, et de charrier partout avec nous nos imperfections et nos défauts. Maïs voici où éclate surtout l'infinie bonté de notre Dieu; c’est que la douleur et la honte que nous causent ces défauts en sont le remède, pourvu, toutefois, que cette honte ne se change pas en dépit, et que cette douleur nous soit inspirée par l'amour de Dieu, et non par l’amour-propre. La douleur qui naît de l’amour-propre est pleine de trouble et d’aigreur; et, loin de guérir les plaies de notre âme, elle ne sert qu’à les envenimer. Au contraire, la douleur produite par l'amour de Dieu est calme et pleine d'abandon. Si elle déteste la faute, elle se complait dans l’humiliation qui suit la faute; aussi a-t-elle pour résultat de donner à l'humiliation tout son mérite, et de changer les pertes mêmes en ‘occasion de gain.
Cessez donc de vous tourmenter à cause de vos défauts et de l’imperfection de vos œuvres. Offrez à Dieu la douleur qu’elle vous cause et laissez sa miséricordieuse Providence réparer ces petites infidélités par bien des petites croix et des peines de toute espèce. Armez-vous seulement de patience; relevez-vous le plus tôt que vous pourrez; et ne gémissez jamais sur vos chutes qu'avec une humilité douce et tranquille. Dieu le veut ainsi; et, par cette infatigable patience, vous lui rendrez plus de gloire et vous ferez plus de progrès que vous n’en feriez jamais par les plus violents efforts,
LETTRE XXXIV
A LA MÊME Préparation aux Sacrements, oraisons, lectures, conduite,
Croyez-moi, ma chère Sœur, la paix du cœur, la confiance et l'abandon à Dieu, avec le désir le s'unir à Jésus- Christ, voilà la meilleure et la plus utile préparation aux Sacrements. Mais le démon tâche de donner le change ; et il n’oublie rien pour troubler la paix intérieure, parce qu'il sait bien que sicette divine paix était une fois bien établie dans l’âme, tout nous serait facile, et nous volerions, pour ainsi dire, dans les voies de la perfection. Ne nous laissons donc pas déconcerter par les prétextes dont il se servira, quelque spécieux qu'ils puissent être; et allons à Dieu humblement, mais simplement et confidemment, comme dit saint François de Sales, dans la droiture d’un cœur qui le cherche sincèrement.
Pour la prière, vous savez bien ce que je vous ai tant recommandé : ne vous laissez ni décourager ni troubler par vos distractions, Faites seulement que vos retours intérieurs et vos élévations vers Dieu durant le jour deviennent si fréquents que cela seul puisse, au besoin, vous tenir lieu d'oraison, sans laisser pourtant jamais de la faire aussi bien que cela vous sera possible.
Attachez-vous surtout à la lecture des lettres de saint François de Sales; vous en trouverez de si propres à votre état et à votre situation présente, que vous pourrez les lire comme si ce grand Saint vous les écrivait à vous-même
du haut du ciel, et comme si l'Esprit-Saint les lui avait dictées pour vous.
Vous voulez savoir ce que je demande spécialement à Dieu pour vous. Le voici : ce sont choses si aisées que cette seule facilité va vous charmer :
1° La modération de l'extérieur, qui vous aidera merveilleusement à dompter peu à peu l'impétuosité de vos passions; c’est-à-dire, parler doucement, agir doucement, sans véhémence ni empressement, tout comme si vous étiez d’une humeur flegmatique.
20 La douceur intérieure avec vous-même et avec les autres, de cette sorte au moins qu’il n'échappe rien à l’extérieur de contraire à cette vertu, ou que Si vous vous oubliez un moment, vous ne manquiez pas de le réparer et de vous relever aussitôt.
3° Un entier abandon à la divine Providence pour le succès de toutes choses, sans en excepter votre avancement dans la vertu, n’en voulant qu'autant que Dieu voudra vous en donner, et disant en tout : Je ne veux que ce que Dieu veut.
4° Une paix de cœur qué rien ne trouble, pas même vos fautes ni vos péchés, et qui vous fasse retourner à Dieu avec une humiliation paisible et douce, comme si vous n’aviez pas eu le malheur d’offenser sa divine bonté, ou que vous fussiez assurée du pardon. Suivez simplement ce conseil, et vous verrez comme Dieu vous aidera.
288 EXERCICENDIE LAVER TU
LETTRE XXXV