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vres et indignes créatures, je veux m'y disposer, aidée de votre secours, par la fidélité à toutes les petites pratiques qu’on m'a conseillées. J'espère que vous bénirez et seconderez mon aveugle soumission, et je vous offre par avance les peines d'esprit et les révoltes de mon cœur que vous permettez pour m'éprouver; je m'y résigne et je vous en fais dès à présent le sacrifice. »
LETTRE XXXVI
A LA SŒUR M. ANTOINETTE DE MAHUET (1742) Vie et mort. — Consolations et épreuves.
Me voici de nouveau à Albi, dans un climat très-doux, avec des gens sociables, et auxquels je ne trouve d’autre défaut que d’être trop affables pour moi, qui aime toujours la solitude. Les invitations fréquentes que je recois, seront pour moi une véritable croix; et Dieu, sans doute, m'en enverra bien d’autres, pour tempérer le plaisir de me revoir, pour la quatrième fois, dans un pays que j'ai toujours fort aimé. Dieu soit béni de tout. Il sème des croix partout; mais j'ai déjà fait tous mes sacrifices, accepté et offert d'avance toutes les peines qu'il lui plaira de m'’envoyer. Cette disposition, bien prise d'avance, rend lés épreuves bien plus douces quand elles se présentent, et les fait trouver beaucoup moindres que l'imagination ne se le figurait. Cependant je suis charmé de me trouver où Dieu me veut, par la seule disposition de son aimable Providence, qui me conduit toujours comme par la main. Ces paternelles attentions, dont je me vois constamment l’objet, redoublent ma nfiance
Quoique je me trouve toujours en parfaite santé, je sens que les années, en passant avec rapidité, nous approchent du terme éternel où il nous faut tous aboutir. Il est vrai que cette pensée est amère à la nature; mais, à force de l’envisager comme salutaire elle devient presque agréable, comme un remède dégoûtant cesse peu à peu de le paraître, quand on en ressent les bons effets. Un de mes amis me disait, ces jours passés, qu’en vieillissant comme moi, il lui semblait que le temps s'écoulait avec une rapidité croissante, et que les semaines lui paraïissaient aussi courtes que les jours d'autrefois, les mois comme des semaines, et les années comme des mois.
Du reste, hélas! quelques années de plus ou de moins qu'est-ce par rapport à nous, qui devons durer et subsister autant que Dieu même? Ceux qui nous ont devancés de vingt, de trente ans, d’un siècle même, et ceux qui dans vingt, trente ans, ou dans un siècle doivent venir nous joindre, n’en seront ni plus reculés, ni plus avancés dans cette vaste éternité; il nous semblera à tous que nous la commençons également. Oh! que cette pensée est puissante pour adoucir les peines de cette courte et misérable vie, et nous les rendre utiles, par la patience! Un peu plus ou un peu moins de vie, un peu plus ou un peu moins de peines, qu'est-ce que cela par rapport à la vie éternelle que nous attendons, où nous courons, où nous volons sans cesse, et où nous touchons presque déjà? moi, surtout, qui me vois comme sur le rivage et sur le point d’être embarqué. Ilest donc temps, dois-je me dire avec saint François de Sales et le Père Surin, de préparer mon petit équipage pour l'éternité. Or le meilleur équipage est celui que nous préparent les croix amoureusement portées et les grands sacrifices faits à la volonté de
Dieu. Rien ne nous consolera à la mort plus que notre humble soumission aux divers arrangements de la divine Providence, malgré les réflexions subtiles de l’amourpropre, souvent caché sous le masque le plus spirituel et sous les plus spécieux prétextes,
Ne vous étonnez donc pas, ma chère Sœur, de la nécessité où Dieu vous met de pratiquer cet abandon. Les vicissitudes de bien et de mal, de guérison et d’infirmité, par lesquelles il vous fait passer, sont très-propres à vous tenir devant lui dans une continuelle dépendance, et à vous faire faire des actes de la confiance la plus méritoire. Le saint usage de nos peines les adoucit beaucoup et les rend très-profitables. Les soutenir comme il faut est un grand sacrifice, qu’on peut comparer à celui des généreux chrétiens, qui, jadis, confessaient leur foi sur les bûchers ; car les souffrances de la vie, et les douleurs attachées aux divers états, font les martyrs de la Providence, comme les supplices des tyrans faisaient les martyrs de la foi et de la religion. Je trouve également très-juste la comparaison dont vous vous servez : oui, notre vie est semblable au voyage des Israélites à travers le désert, traversé par mille épreuves et par de trop justes châtiments de la divine justice. Imitons les Juifs fidèles, en reconnaissant l’équité de Dieu dans les punitions qu’il nous inflige, et regardons toutes nos afllictions, soit publiques, soit particulières, comme l'ouvrage de Dieu, et non de l’injustice des hommes. Dieu, dit saint Augustin, ne permettrait aucun mal, sil n’était assez puissant et assez bon pour le tourner au plus grand avantage de ses élus. Servons-nous done des maux présents, pour éviter les éternels, et pour mériter les récompenses promises à la foi et à la patience. Viendra le temps, et il est proche, où nous dirons avec David :
« Nous nous réjouissons, Seigneur, pour tous les maux passés et sitôt passés dont les récompenses ne passeront
jamais. »
LETTRE XXX VII
A LA MÊME Même sujet.
h Nancy, 21 février 1135.
} - Ma chère Sœur,
J'ai vu à la sacristie le billet annonçant la mort de la chère sœur Anne-Catherine de Preudhomme {{).Je n’ai nullement regretté la défunte dont le sort est plutôt digne d'envie.
Dans les spectacles de mort, la frayeur doit être jointe à la confiance; mais celle-ci doit prédominer. L’abandon... voilà ce que devrait avoir la Sœur... Je la renvoie sur cet article à la lettre de la B. Paul, qui n’est plus in-
(1) Cette sœur était d’une très-noble famille de Lorraine, et fit yrofession dans le monastère de la Visitation-Sainte-Marie de Nancy, l'an 1666, à l’âge de 21 ans. Son attrait dominant était l’aban- ‘on à la divine Providence : Elle avait une soumission parfaite aux volontés de Dieu, par un fiat continuel dans tous les événements, Zisant en toute occasion : « C’est vous, mon divin roi, mon grand mo— norque, qui voulez ou ne voulez pas telle chose. Cela me suffit : soyez béni de tout et en tout. » Sa grande confiance en Dieu lui attira d'abondantes grâces. Dans sa dernière maladie, elle était dans un acte “ontinuel de foi, d’adoration, de contrition et de confiance, d’union avec Jésus-Christ crucifié, d'amour pour Dieu et d'abandon à sa pa— terpelle/bonté, et toujours avec un air de paix, de joie et d'action de “râces. Continuant ainsi son union avec Dieu jusqu’au dernier soupir, elle expira doucemert de pure défaillance, âgée de 90 ans et uvec toutes $es facultés intellectuelles qu’elle a toujours conservées
Hxtrait de la vie de cette chère sœur, par la mère L-F, de Rosen.) 0]
quiéte, dit-elle, comme autrefois, sur les grâces nécessaires pendant la vie et surtout à la mort ; parce qu’elle sera rassurée en Dieu : le nom de père lui donne la confiance avec l’abandon. Si on ne peut en avoir le sentiment, il faut s'abandonner en cela même à Dieu ; et cet abandon non senti vaut encore mieux, puisqu'il renferme un plus grand sacrifice.
Cette lettre de la B. Paul me sert de lecture spirituelle. Après y avoir répondu, il me semble que j'en ai mieux compris et goûté certaines choses fort intérieures, délicates et profondes. Je n’aime point la recherche inquiète des soulagements dans les pauvretés et misères spirituelles, non plus que dans les corporelles. Cela vient de trop de tendresse sur soi-même. Je veux des âmes fortes: et courageuses pour savoir bien soutenir les absences apparentes de l’Époux céleste, qui ne s'absente jamais qu’en apparence, et pour nous détacher de tout le sensible, même le plus spirituel; car les dons de Dieu ne sont pas Dieu. Lui seul est tout, vaut tout et nous doit être tout.
Les craintes excessives ne viennent que du défaut de confiance et d'abandon; c’est pour cela que j'ai renvoyé la Sœur... à cet article de la B. Paul. Dieu la veut tellement dans la pauvreté et vous aussi, qu’il ne me donne rien pour vous autres ; mais j'espère que vous profiterez d’une assez longue lettre écrite ce matin à une certaine personne à qui j'ai mandé de la copier et de me renvoyer l'original pour un autre, et c’est justement la Sœur... que Dieu m’a mis dans la pensée. Je salue très-cordialement en Dieu toutes les sœurs et en particulier la sœur Marie- Anne-Thérèse et spécialement et très-respectueusement votre très honorée Mère L.-F, de Rosen.