‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 55 sur 68 · OBSTACLES A L'ABANDON · texte numérisé non relu

OBSTACLES A L'ABANDON

LETTRE I

À LA SŒUR M. THÉRÈSE DE VIOMÉNIL Sentiments de vanité. — Infidélités fréquentes.

Ma chère Sœur et très-chère fille en N. S. la pax de J.-C. soit toujours avec vous.

Sachez qu'avant de vous guérir de ja vanité, Dieu veut vous faire sentir toute la laideur de cette maudite passion et vous bien convaincre de votre impuissance à en guérir, afin que toute la gloire de cette guérison ne revienne qu’à lui seul. Vous n'avez donc, à cet égard, que deux choses à faire : 1° Regarder en paix cette affreuse laideur intérieure; 2° Espérer et attendre en paix, de Dieu seul, le moment marqué pour votre guérison; vous ne serez jamais tranquille que lorsque vous saurez déméler ce qui est de Dieu ou de vous; séparer ce qui lui appartient d'avec ce qui vous est propre.

Vous ajoutez : Que ne pouvez-vous m'apprendre ce secret! Vous ne savez ici ce que vous dites. Je puis bien tout d’un coup vous l’apprendre ; mais vous ne pouvez en avoir la pratique intérieure qu'à force d’avoir bien senti en paix toutes vos misères. Je dis, en paix, pour donner lieu aux opérations de la grâce.

Souvenez-vous du mot de saint François-de-Sales : on ne se revêt pas de la perfection comme on met une robe. Le secret que vous me demandez, le voici en spéculation ; pénétrez-vous-en bien, afin de le faire passer peu à peu dans la matière, ce que vous souhaîtez. Tour ce qu'ily a en vous de bon, vient de Dieu ; tout ce qui est mauvais et gâté, corrompu, vient de vous. Mettez donc d’une part, le néant, le péché, les mauvaises inclinations et habitudes, un abime de misères, de faiblesses ; voilà votre lot; cela est à vous et vous appartient véritablement. Tout le reste : le corps avec tout ses sens, l'âme avec ses puissances et le peu de bien pratique, voilà le lot de Dieu, et ce qui lui appartient si véritablement que vous ne sauriez vous en approprier la moindre chose, par la plus petite complaisance, Sans faire un vol et un larcin à Dieu.

Ce que vous dites intérieurement et si souvent : « Seigneur, ayez pitié de moi, vous pouvez tout; » est le meilleur et le plus simple: il n'en faut pas davantage pour attirer son puissant secours, tenez-vous ferme à ces pratiques et. dispositions intérieures ; Dieu fera le reste sans que vous vous en aperceviez.

Je suis convaincu intérieurement, qu'à moins d’une grande infidélité de votre part, Dieu fera bien des choses en vous par sa sainte opération : comptez là-dessus et n'y mettez point d'obstacles volontaires, et quand par malheur vous connaitrez y en avoir mis, humiliez-vous promptement,

revenez à Dieu et à vous-même; toujours avec une pleine confiance en la divine bonté.

3° Le vif sentiment de vos misères et du besoin continuel «du secours de Dieu, est une grâce bien grande qui dishose à tout bien; mais surtout à l’oraison d’humilité et d’anéantissement devant Dieu, qui lui est si agréable.

49 Vous ne comprenez pas comme moi, les effets et les opérations de la grâce dans votre âme; si vous les connaissiez vous en seriez trop contente. Mais votre faiblesse «i, votre peu de vertu ne vous mettent pas encore en état le supporter cette connaissance : il faut que ce fruit a grâce demeure encore caché et comme enseveli iians l’abime de vos misères et sous les plus vifs sentiments de votre faiblesse. C’est sous ce tas de fumier que Dieu conserve les fruits de sa grâce ; car tel est l'abime de notre misère, que nous forcons Dieu de nous cacher se ; uons et les richesses dont il embellit notre intérieur ; sans quoi, le moindre petit souffle de vanité et d’une complaisance imperceptible, anéantirait ou corromprait ces fleurs et ces fruits. Quand vousserez en état de les porter &b d’en jouir sans danger, Dieu vous ouvrira les yeux, et vous ne ferez alors que le louer et le bénir sans aucun retour sur vous-même, en rapportant toute la gloire de votre délivrance à votre divin Libérateur. En attendant, suivez la conduite présente de son Esprit saint, et n’effarcuchez pas votre cœur. Sachez que dans tout ce que vous éprouverez actuellement, il n’y à point de péché, juisque vous le souffrez avec tant de peine et que vous seriez trop heureux de pouvoir éteindre ces misérables éffets de votre sensibilité. Maintenez-vous dans ce saint désir, priez, demandez avec patience, surtout humiliez-

vous devant Dieu : c’est à lui d'achever l'ouvrage qu'il a e 17.

commencé en vous ; nul autre ne saurait y réussir. Sachez que c’est là le sacrifice délicat que Dieu demande de vous, avant de remplir votre cœur des délices ineffables de son pur amour. Vous n'aurez de repos que lorsque ce demain miséricordieux aura été réalisé, car votre cœur ne saurait vivre sans amour. Prions donc afin que cette soif soit rassasiée par le seul amour de Dieu, que ce soit lui et lui seul qui charme nos cœurs, qui les soutienne, qui les possède, qui les embrase et qui les transporte.

5° L’abime de misère et de corruption où il semble que Dieu prend plaisir de vous voir toute plongée, est, à mon avis, la grâce des grâces, puisque c’est le vrai fondement de toute défiance de soi-même et de la totale confiance en Dieu, qui sont les deux pôles de la vie intérieure : c’est du moins de toutes les grâces celle que j'aime le mieux, ét que je trouve plus constamment dans les âmes les plus avancées ; ce que vous pensez alors de vous-même, quoique terrible, est pourtant très-vrai et très-bien fondé ; car si Dieu vous laissait à vous-même, vous seriez un assemblage de tout mal, et un monstre d’iniquité. Mais Dieu ne fait connaître cette grande variété qu’à bien peu de personnes, parce que peu sont capables de la porter comme il faut, c’est-à-dire en paix, en confiance de Dieu seul, sans trouble ni découragement.

6° Point d'autre remède aux infidélités fréquentes, que d'en gémir, de s’en humilier paisiblement et de tàcher de revenir à Dieu au plus tôt. Nous porterons toute la vie ces peines et ces humiliations, parce que nous serons toujours ingrats et infidèles ; mais pourvu qu'il n’y ait que la fragilité de la nature sans affection du cœur, cela suffit : car Dieu connait notre faiblesse, il sait quelle est notre misère et combien nous sommes incapables d'éviter touteinfidélité ;

il voit même qu’il nous importe d’être réduits à cet état de misère, sans quoi, nous ne pourrions réprimer les saillies continuelles d’orgueil, de présomption, et de secrète confiance en nous-mêmes. Gardez-vous bien de vous décourager quoique vousvoyiez échouer les résolutions tant de fois renouvelées d'être à Dieu. Servez-vous de cette expérience constante pour pénétrer toujours mieux le profond abîme de votre néant et de votre corruption, pour apprendre à vous défier totalement de vous-même, pour ne compter que sur Dieu seul. Dites souvent : « Seigneur, je ne ferai rien, si vous ne me le faites faire : éclairée par une funeste expérience, je ne compte plus que sur la toute-puissance de votre grâce, et plus je m’en trouve indigne, plus j'espère, parce que mon indignité fera mieux éclater votre miséricorde. » Vous ne sauriez pousser trop loin votre confiance en Dieu. Une bonté et une miséricorde infinies devraient produire une confiance infinie.

76 C’est une bien délicate et imperceptible illusion de lamour-propre, de vouloir savoir où on en est de la mort mystique, sous prétexte de s’y prendre comme il faut, pour rendre cette mort plus complète en vous. Vous ne le saurez jamais en cette vie et il ne vous est nullement avantageux de le savoir; car, supposons même une âme totalement morte à elle-même; si elle vient à le savoir, elle risque fort de ne plus l'être; car, Pamour-propre serait si content et si satisfait de cette assurance, qu'il ressusciterait et recommencerait à vivre d’une vie nouvelle, plus délicate et plus difficile à détruire que la première. O Dieu! que le misérable amour-propre est subtil ! il se replie comme un serpent et il ne réussit que trop souvent à conserver la vie au milieu des plus affreuses morts. Voilà, de toutes les illusions, la plus spécieuss.

Ayez en horreur ce maudit amour-propre; mais sachez que, malgré tous vos efforts, il ne mourra totalement et radicalement qu’au dernier soupir de votre vie.

8° Les impressions de la sainteté de Dieu, qui vous jettent dans de si grands sentiments de confusion et de peine, sans cependant vous troubler, sont, à mon avis, une grande grâce, plus précieuse et plus assurée que la consolation à laquelle elle a succédé. Je ne puis donc que vous en souhaitér la continuation. Ne résistez pas, laissezvous abaisser, humilier, anéantir. Rien n’est plus propre à purifier votre âme; et vous ne sauriez apporter à la sainte communion une disposition plus en rapport avec l’état d’anéantissement auquel Jésus-Christ s’est réduit dans ce mystère. Il nesaurait vous repousser lorsque vous approcherez de lui humiliée, et comme anéantie, dans le profond abime de votre misère.

Quand on n'a pas le mouvement ni la facilité de découvrir son intérieur, après en avoir demandé la grâce, il faut se tenir en paix et silence. Votre découragement montre peu de pureté d'intention, et il est une tentation très-dangereuse; car il ne faut vouloir aucun avancement que pour plaire à Dieu, et non pas à soi-même. Il faut dotic être toujours content de ce que Dieu veut ou permet, puisque sa seule volonté doit être la règle et la juste borne de nos désirs, même les plus saints. D’ailleurs, il ne faut jamais se mettre en tête qu’on parviendra à un certain état où l’on sera satisfait de soi-même. Ce serait un grand malheur. Le signe le plus certain de notre avancement est la conviction de notre misère. Nous serons donc d'autant plus riches que nous nous croirons plus pauvres. et que nous serons plus humiliés intérieurement, plus défiants de nous-mêmes, et plus disposés à ne nous confier

qu’en Dieu seul. Et voilà ce que Dieu commence à vousdonner ; ainsi, point d'inquiétude ni de découragement. Chaque jour, il faut se dire : c’est aujourd’hui que je vais commencer.

Je loue fort la pratique que vous avez adoptée de ne point soutenir votre sentiment et de vous laisser blâmer et critiquer, dans les circonstances mêmes où vous croiriez avoir de bonnes raisons pour vous excuser : vous sacrifiez, dites-vous, cette bonne idée que vous vouliez que l’on eût de vous, et vous gardez le silence, quoique, jusqu'à présent, vous eussiez cru qu'il était de la bonne édification de vous défendre, quand ce que l’on disait n’était pas juste. Voici ma réponse : souffrir toutes sortes de blâmes et d’accusations injustes, en silence, sans lâcher un seul mot pour sa justification, sous quelques prétextes que ce soit, c’est selon l'esprit de l'Évangile, et conforme aux exemples de Jésus-Christ et de tous les Saints. Vos idées contraires étaient une pure illusion. Tenez-vous donc ferme dans votre nouvelle et sainte conduite. Vous avez raison de dire que nous portons un fonds de corruption inséparable de notre nature, et que c’est comme une eau bourbeuse et infecte, dont il sort une odeur insupportable, dès qu’on la remue. C’est là une vérité bicn constante, et Dieu vous fait une grande gràce en vous le faisant si vivement sentir. De ce sentiment naîtront peu à peu la sainte haine et la totale défiance de vous-même: en quoi consiste principalement la vraie humilité.

LETTRE II (1) Défauts des commençants

Je ne suis pas surpris de la tranquilité de la personne dont vous me parlez; c’est le fruit de l'humilité qu'elle a exercée en ouyrant son cœur, malgré ses répugnances, et l’effet des paroles que Dieu ne manque jamais d’inspirer alors à ceux qui nous parlent de sa part. Faites-lui bien comprendre que Dieu a commencé à l’éprouver de la sorte pour la punir et la guérir d’un fond raffiné d’orgueil caché qu’elle nourrissait depuis longtemps, sans s’en apercevoir. Plus le trouble a été grand, plus il a fait paraître la grandeur de la vanité, qui se déconcerte et se révolte à la moindre humiliation même intérieure. Il faut donc que cette personne tâche de se dépouiller peu à peu des complaisances secrètes qui se cachent dans les replis les plus enveloppés de son cœur, soit au sujet des qualités naturelles, soit à l'égard des vertus qu'on peut avoir ou dont on se flatte. Car, sans y prendre garde, on se complait vainement en tout cela; et sans se l'avouer à soimême, on se croit supérieur aux autres sur bien des arti-

(1) Cette lettre a été adressée en 1731 par le révérend père de Caussade à la sœur Marie-Anne-Thérèse de Rosen, au sujet d’une personue en retraite. Il y a tout lieu de croire qu'il s’agit de madame ou de mademoiselle de Lesen, que Dieuavait ramenée à lui par l'épreuve de la perte de ses biens, et qui avait fait vœu de se faire religieuse, mais qui fut longtemps retenue dans le monde où elle menait la vie dévote, Elle fit, en 1731 et en 1732, une retraite dans lé monastère del la Visitation de Nancy, et eut pour directrice la sœur Marie-Anne Thérèse de Rosen. Peu après, en 1733, elle entra chez les LIRRIeNPES Annonciades de Saint-Mihiel.

cles. Un amour-propre délicat se repait de ces vanités de l'esprit, autant que l'orgueil mondain se complait dans les belles qualités du corps ; et comme celui-ci trouve son plaisir de penser continuellement à sa beauté ou à la contempler dans un miroir, de même, l’autre fait ses délices intérieures de tous les dons naturels ou surnaturels qu'il se flatte d’avoir reçus du Ciel. Le remède à ce mal diabolique, car c’est le crime de l’ange superbe, c’est 1° d’imiter les femmes modestes qui ne se contemplent jamais dans le miroir, ou qui chassent de leur esprit toutes les vaines réflexions sur leur beauté ou sur leurs agréments extérieurs.

20 De contraindre souvent son amour-propre à envisager en face tous ses défauts, ses misères et ses faiblesses, à en savourer l’abjection et à se nourrir de mépris.

30 De considérer ce qu’on a été, ce qu’on est, et ce qu’on deviendrait, si Dieu retirait la main qui nous soutient. Quand on néglige de s'appliquer à ces réflexions humiliantes, Dieu se voit contraint par sa bonté paternelle de prendre un autre moyen pour détruire la vanité secrète dans les âmes qu’il veut conduire à une haute perfection il permet des tentations ou même des chutes qui les jettent dans un abime de confusion, et les guérissent de cet enflu'e d'esprit et de cœur. Quand Dieu nous ménage ce remède amer mais salutaire, il faut bien se garder de laisser son cœur se révolter, mais il faut se soumettre humblement, sans dépit et sans inquiétude volontaires.

4° Ne jamais croire qu’à force de réflexions, nous pourrons adoucir nos peines; mais il faut se tenir comme immohile dans le sein de la miséricorde de Dieu, et laisser passer l'orage, sans se démener, ni agiter intérieurement : on aigriraitde mal au lieu de ladoucir.

50 Ne point demander la délivrance de ses peines, puisqu’elles ont été ménagées par un coup favorable de la Providence ; mais il faut demander la patience avec soi et avec les autres, et une entière résignation.

6° Au lieu de faire l'esprit fort, c’est alors qu'il faut devenir enfant, par une grande simplicité, candeur, ingénuité et ouverture de cœur envers ceux quinousconduisent.

LETTRE I

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