‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 56 sur 68 · A LA SŒUR CHARLOTTE-ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX · texte numérisé non relu

A LA SŒUR CHARLOTTE-ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX

Troubles intérieurs volontairement entretenus ; faiblesse.

Ma chère Sœur,

Depuis quelques jours, j’ai eu tant de lettres à écrire, soit pour ce pays-ci, soit pour la France, que je n’ai pu lire votre long mémoire. Je ne vous dissimulerai pas qu’il m'a paru fort inutile, car Dieu m’a fait la grâce de bien connaitre votre état sans que j’eusse besoin de cette lecture. J’ai pourtant lu l’article le plus essentiel, celui auquel vous aviez mis une marque particulière, et il wa fait que me confirmer dans la persuasion où je suis depuis longtemps à votre égard. Souffrez donc, ma chère Sœur, que j'insiste sur la direction que je n’ai cessé de vous donner. Vous vous êtes jusqu'ici très-bien trouvée de lavoir suivie; pourquoi donc vous en laisseriez-vous détourner par les illusions du démon? Je ne vous parle pas au hasard, mais avec une pleine certitude; veuillez donc me croire, et prouvez-moi par votre docilité que la confiance dont vou: m'honorez n’est pas un vain semblant.

Si vous avez une vraie bonne volonté, si vous êtes sincèrement et énergiquement résolue d’être à Dieu, vous devez faire tous vos efforts pour vous maintenir dans la paix, afin de ne pas donner un démenti à la parole des Anges : la paix aux hommes de bonne volonté. Mais il faut vousattendre à ce que Satan fasse tous ses efforts pour vous empêcher d'acquérir cette paix si désirable. Je sais qu’il ny a malheureusement que trop bien réussi jusqu'à ce jour: Le plus grand mal de votre âme, à présent; c’est le trouble, l’inquiétude, les agitations intérieures. Cette maladie n’est pas incurable, grâce à Dieu, mais tant qu’elle ne sera pas guérie, elle ne pourra que vous être plus faneste encore qu’elle n’est douloureuse. Le trouble intérieur rend l’âme incapable d’écouter et de suivre la voix du divin Esprit, de recevoir les douces et délicieuses impressions de sa grâce..de s'appliquer aux exercices de piété et aux devoirs extérieurs. Il en est de cette âme malade et troublée comme des corps affaiblis par la fièvre, qui ne peuvent accomplir aucun travail sérieux, jusqu'à ce qu'ils soient délivrés de leur mal. Et, comme il y a quelque analogie dans l’infirmité des unes et des autres, il y à aussi quelque ressemblance dans les remèdes à employer.

La santé du corps ne peut se rétablir que par trois moyens : docilité au médecin, repos et bonne nourriture : ce sont aussi les trois moyens qui rendront la paix et la santé à une âme agitée, malade et presque agonisante.

La première condition de sa guérison est sa docilité, mais une docilité enfantine, aveugle, fondée sur le principe que Dieu ayaht mis ses ministres à sa place pour nous guider, ne peut pas laisser s’égarer les âmes qui, en

vue de lui, s’abandonnent aveuglément à leur conduite. []

Faites donc avant tout consister votre vertu dans le renoncement à votre jugement propre, et dans la disposition humble et généreuse à croire et à faire tout ce que votre directeur jugera à propos devant Dieu. Si vous êtes animée de cet esprit d’obéissance, vous ne vous permettrez jamais de vous arrêter volontairement à aucune pensée contraire à ce qui vous aura été ordonné, et vous vous garderez bien de céder au penchant de tout examiner et de tout éplucher. Que si, malgré vous, il vous vient à l'esprit des pensées contraires à l’obéissance, vous les rejetterez, ou mieux encore, vous les mépriserez comme des tentations dangereuses. : Ÿ

Le second rerieae à votre mal est le repos et la paix de Pâme. Pour'l'acquérir, il faut avant tout la désirer avec ardeur et la demanuer instamment à Dieu; il faut ensuite travailler de toutes voS forces à l’acquérir. Si vous me demandez comment vous devez vous y prendre, je vais vous le dire.

Ayez bien soin d’abord de ne laisser jamais séjourner volontairement dans votre esprit aucune pensée qui aurait pour résultat de l’inquiéter, de le chagriner ou de l’abattre. Ces pensées sont, dans un sens, plus dangereuses que les tentations impures ; il faut donc les laisser passer sans s’y arrêter, les mépriser et les laisser tomber comme une pierre dans la mer; leur résister, en fixant votre attention sur des pensées contraires, et surtout en produisant des aspirations préparées à ce dessein, des soupirs et gémissements intérieurs, accompagnés d'actes d'humilité. Mais cette lutte, tout en étant énergique et généreuse, doit étre douce, tranquille, paisible ; car si elle était inquiète, chagrine, dépiteuse et turbulente, le remède serait pire que le mal. En second lieu, vous éviterez, dans toutes vos ac-

tions extérieures et intérieures, l'ardeur, l'empressement, l’activité naturelle ; vous vous accoutumerez, au contraire, à parler, à marcher, à prier et à lire tout doucement, tout lentement, sans jamais vous efforcer pour quoi que ce soit, pas même pour repousser les tentations les plus affreuses. Vous vous souviendrez que le meilleur désaveu de ces tentations est la peine qu’elles causent. Tant que la Yolonté libre n’a que de l'horreur et de la haine pour les objets qu’elles offrent à l'imagination, ‘il est évident qu’elle n’y consent en aucune manière. Tenez-vous donc en paix au milieu de ces tentations, comme au sein des autres'épreuves.

Keste à guérir la faiblesse, qui est pour une âme troublée le résultat de la fièvre qui la tourmente. Il faut, pour cela, lui donner une nourriture fortifiante, c’est-à-dire : 10 lui faire lire de bons livres, et l’accoutumer à faire ses lectures tout doucement, avec de fréquentes pauses, plutôt pour tàcher de goûter par le cœur ce qu’elle lit, que pour appliquer les réflexions de lintelligence. Il faut se souvenir de ce beau mot de Fénelon : « Les paroles qu'on lit ne sont que comme le marc, et le goût qu’on y trouve en est comme le suc dont notre âme est nourrie et engraissée, » I faut faire, par rapport à cctte nourriture spirituelle, ce que font les hommes gourmands et sensuels à l'égard des ragoûts, des sucreries et des liqueurs, qu’ils goûtent encore et qu'ils savourent après les avoir avalés. Il faut : 20 ne s’entretenir que de choses utiles et édifiantes, avec les personnes les plus capables de nous porter à Dieu par leurs saints discours ; 3° n’aller jamais mendier de la consolation auprès des créatures, par des entretiens inutiles. Je point est essentiel aux personnes qui sont dans les épreuves, Dieu, qui nous les envoie pour notre bien, veut

que nous les supportions sans chercher d’autres consolations que les siennes, et il prétend marquer lui-même le moment où ces consolations nous doivent être données. 1] faut : 4° s'appliquer, chacun selon son pouvoir et son attrait, à la prière intérieure, mais sans contention et sans violence ; se tenir tout doucement en la sainte présence de Dieu, en lui adressant de temps en temps quelque acte intérieur d’adoration, de repentir, de confiance et d'amour.

Que si on ne peut former aucun acte, se contenter du bon désir qu’on en aurait; car, soit en bien, soit en mal, le désir équivaut à un acte devant Dieu. Bossuet; dit très-bien quelque part: « Le désir est, à l'égard de Dieu, ce qu'est à, l'égard des hommes la voix etla parole : car, comme jar la voix et la parole, nous parlons aux hommés, nous les prions, nous les remercions ; tout cela se fait envers Dieu par les seuls désirs de notre cœur, qui lui dit et demande tout, bien plus fortement que ne pourraient le faire toutes nos paroles et même les actes intérieurs qu’on appelle exprès et formels. » C’est ce qui à fait dire qu'un cri retenu au fond de l’âme vaut bien, à l'égard de Celui qui sonde les âmes, un cri poussé jusqu’au ciel.

Il faut : 5° mettre en œuvre cette manière de prier, douce, facile, tendre et affectueuse, non-seulement à l’oraison du matin, mais encore durant toute la journée, par de fréquentes élévations de cœur vers Dieu, ou par le regard intérieur de sa présence divine. Pour y trouver plus de facilité, on pourrait, le matin, prévoir à peu près toutes les situations, soit intérieures, soit extérieures, où l’on se trouvera durant la journée, et se demander à soi-même : quand je me trouverai dans telle rencontre, dans telle et telle situation, que dirai-je à Dieu, quelle acte pourrai-je faire? Le moment venu, si on est empêché d'exécuter ses

bons propos, on se contente d’y adhérer au moins confusément, et d'exposer à Dieu son impuissance.

Enfin, cette bonne nourriture de l’âme consiste à ne vouloir en tout et partout que ce que Dieu veut; ou, en d’autres termes, à adhérer à tous les ordres de la divine Providence, dans toutes les dispositions imaginables, soit intérieures, soit extérieures : santé ou maladie, sécheresses, distractions, ennuis, dég'oûts, tentations ; et à dire en tout cela de cœur : « Oui, mon Dieu, je veux tout, j'accepte tout, je vous sacrifie tout ou du moins je désire de le faire ; je vous en demande la grâce ; aidez, soutenez ma faiblesse. » Dans les plus affreuses tentations, il faut lui dire : « Mon Dieu, préservez-moi à cet égard de tout péché; mais la confusion de mon orgueil, et la sainte abjection et humiliation intérieure, je la veux, je l’accepte autant qu’il vous plaira et pour le temps qu’il vous plaira. »

J/àäme la plus troublée et la plus affaiblie, si ellé adopte les moyens qui viennent d’être indiqués, ne saurait tarder de recouvrer la paix et les joies qui lui manquent.

LETTRE IV A LA MÈME (175%) Même sujet.

Si ma lettre vous à affligée, ma chère Sœur, je vous dirai, comme saint Paul, que je m’en réjouis, non pas de votre afiliction, mais du bon effet qu’elle a produit. Il est bon de se reconnaître coupable en bien des choses, non pour se les reprocher d’une manière dure, aigre, inquiète

et troublée, mais pour s’en humilier doucement, paisiblement, sans dépit ni aigreur contre soi-même. Vous ne paraissez indocile, dites-vous, que parce que vous dites tout bonnement vos craintes et vos doutes. Ce n’est pas cela, ma chère Sœur, mais c’est que vous adhérez trop à ces craintes et à ces doutes : vous vous en occupez trop, au lieu de les mépriser et de vous jeter dans l’entier abandon à Dieu, comme je vous le prêche sans cesse depuis si longtemps. Sans cet heureux et saint abandon, vous ne jouirez jamais d’une paix solide, pleine d’une parfaite confiance en Dieu seul par Jésus-Christ.

Mais encore une fois, que craignez-vous dans cet abandon, surtout après tant de marques évidentes de la très-grande miséricorde de Dieu sur vous? Vous cherchez des appuis sensibles dans vous-même, dans vos œuvres, dans votre conscience, comme si vos œuvres et votre conscience étaient de plus grandes assurances et de plus forts soutiens que la miséricorde de Dieu et les mérites de Jésus- Christ; comme si elles ne pouvaient pas vous tromper ! Je prie Dieu de vous éclairer et de vous changer enfin le cœur sur cet article, qui est essentiel pour vous.

Je serais, dites-vous encore, déconcerté, je serais surpris moi-même, si vous pouviez me découvrir tout ce que vous voyez et sentez! Voilà précisement ce que m'ont dit souvent des personnes qui sont dans votre état, et que je ne connais pas mieux que vous. Voici ma réponse à vous et à toutes vos semblables : le vif sentiment de nos fautes et de nos imperfections est la grâce propre de cet état, et cette grâce est très-précieuse. Pourquoi ? 4° Parce que ces vues pénétrantes de nos misères nous tiennent dans l’humilité ; elles vont quelquefois jusqu’à nous inspirer une salutaire horreur et une sainte crainte de nous-même

29 parce que cet état en apparence, si misérable et si désespéré, donne lieu à un abandon héroïque entre les mains de Dieu.

Quand on a pénétré jusqu’au fond de l’abime de son néant, on ne peut plus avoir aucune espèce de confiance en soi-même, ni s'appuyer en aucune manière sur ses œuvres, où l’on ne trouve que misère, amour-propre et Cor” ruption. Cette absolue défiance et ce complet mépris de soi-même est l’unique source d’où découlent les délicieuses consolations des âmes pleinement abandonnées à Dieu, leur paix inaltérable, leur sainte joie et leur confiance inébranlable en Dieu seul. Oh! si vous connaissiez le don de Dieu, le prix, le mérite, la force, la paix et la sainte assurance du salut, qui sont cachés dans cet abandon, vous seriez bientôt délivrée de toutes vos craintes et inquiétudes! Mais vous croyez vous perdre, dès que vous pensez à vous abandonner ; et c’est cependant le plus efficace moyen de salut que d’en venir à ce total et parfait abandon. Je n’ai point encore vu d’âmes qui aient tant résisté que la vôtre à faire cet abandon à Dieu. Il faudra pourtant en venir là nécessairement, du moins à la mort; car personne, sans une révélation expresse, ne nouvantétre assuré de son salut éternel, ni se dispenser de craindre jusqu’au dernier moment, il faut, d’une nécessité absolue, s’abandonner alors à la très-grande miséricorde de Dieu.

Mais, direz-vous, je ne pourrais me croire autorisée à pratiquer cet abandon et à me délivrer de mes craintes que si j'avais vécu saintement et fait assez de bonnes œuvres ? Illusion, ma chère Sœur! Ce langage ne peut vous être inspiré que par votre malheureux amour-propre, qui voudrait absolument pouvoir se confier en lui-même, tandis que vous ne devez mettre votre confiance qu’en

Dieu seul et dans les mérites infinis de Jésus-Christ. Jamais vous n’avez bien voulu pénétrer, comme il faut, ce point essentiel : mais toujours vous vous arrêtez à examiner vos craintes et vos doutes, au lieu de vous mettre au-dessus, pour vous jeter à l’aveugle et à corps perdu entre les mains de Dieu et dans son sein paternel. C’est-à-dire que vous voudriez avoir toujours des assurances certaines de votre part, pour mieux vous abandonner. Oh! certes, ce n’est plus là le véritable abandon à Dieu, par une totale confiance en Jui seul, mais bien un désir secret de pouvoir s’assurer de soi-même, avant que de s’abandonner à son infinie bonté; c’est agir comme un criminel d'État, qui, avant que de s’abandonner à la clémence du roi, voudrait avoir des assurances de son pardon! Cela s’appelle-t-il compter sur Dieu, n’espérer rien que de Dieu? Jugez-en vous-même. Et voilà cependant l’abandon par confiance filiale, auquel Dieu vous appelle depuis si longtemps. Mais vous, au lieu d'entrer dans ce double sentiment, vous vous laissez tyranniser et crucifier par la crainte des esclaves. J’insiste beaucoup sur cet article, parce que l'expérience m'a appris que c’est là comme la dernière bataille que livrent à la grâce les âmes qui sont dans votre état, le dernier pas qu'il faut franchir pour sortir de soi-même, et celui qui coûte le plus. Mais personne ne m'a jamais paru y apporter autant de résistance que vous ; cela vient d’un fonds tout particulier d’amour-propre, d’une secrète et grande présomption et confiance en vous-même, que vous n'avez peut-être jamais bien connue; car, remarquez bien que, dès qu'on vous parle de ce total abandon à Dieu, vous sentez un certain bouleversement intérieur, comme si tout était perdu, comme si on vous disait de vous jeter les yeux clos dans un abîme. Il n’en est rien

pourtant, et c’est précisément tout le contraire : car la plus grande assurance du salut en cette vie ne réside que dans cet abandon total qui consiste, dit Fénelon, à être poussé à bout, et jusqu’au désespoir entier de soi-même, pour n’espérer qu’en Dieu seul. Pesez bien l'énergie de ces termes, qui semblent d’abord trop forts et outrés.

Or, pour vous conduire à cet abandon total, Dieu vous a accordé deux genres de grâces : 1° de puissants attraits pour vous solliciter à mettre toute votre confiance en sa très-grande miséricorde et bonté ; 2° de grandes connaissances et des vues très-pénétrantes de vos misères, faiblesses, perversités, impuissances à tout bien, etc., comme pour vous dire : Sachez que dans cet état vous ne devez plus et vous ne pouvez plus en aucune sorte compter sur vous-même, ni vous appuyer sur rien de ce qui vient de vous-même, puisque vous n'êtes qu'un abime de corruption. Laissez-moi donc le soin de tout, en vous abandonnant vous-même, et en renonçant à tout retour sur vous-même, pour ne penser plus qu’à moi.

Mais que deviendra donc le soin de mon salut? Eh quoi ! ignoreriez-vous encore que le moyen le plus sûr d'y réussir c'est d’en laisser entièrement le soin à Dieu, pournes’oecuper plus que de lui : comme serait un homme qui, honoré de la confiance d’un grand roi, s'abandonnerait entièrement à lui pour sa fortune, ne pensant qu'au service et aux intérêts de son maitre. Croyez-vous que, par cette voie si généreuse, il ne ferait pas mieux ses affaires que d'autres plus intéressés qui ne penseraient continuellement qu'à ce qu'ils pourraient gagner ou obtenir ?

Mais il est ordonné de penser à soi, de rentrer en soimême, de veiller sur soi? — Oui bien, en commençant

d'entrer au service de Dieu, pour se détacher du monde. D LME 1

pour se retirer des objets extérieurs, pour corriger les mauvaises habitudes contractées : mais ensuite il faut s’oublier soi-même pour ne penser qu’à Dieu, se quitter soi-même pour aller droit à Dieu seul. Mais vous, vous voulez toujours demeurer comme ensevelie dans vousmême, dans vos prétendus intérêts spirituels; et Dieu, pour vous ôter cette misérable et dernière ressource de l’amour-propre, fait que vous ne trouvez en vous-même qu'une source de craintes, de doutes, d’incertitudes, de troubles, d'inquiétude et d’abattement ; comme si ce Dieu de bonté vous disait par là: Oubliez-vous vous-même et vous trouverez en moi seul la paix, la joie intérieure, le calme, la vraie assurance de votre salut. C’est moi qui suis le Dieu du salut, et vous, vous ne pouvez être que la cause de votre perte.

Mais, direz-vous encore : dans cet oubli de moi-même, loin de me corriger de mes péchés et de mes imperfections, je ne les connais pas même ?—Erreur, illusion, ignorance : jamais on ne connaît mieux ses défauts que dans la simple vue ou présence de Dieu. C'est comme un soleil intérieur, qui, Sans nous imposer la crainte d’un examen continuel, nous fait tout connaître, quand il faut, par une simple impression. Par là encore, mieux que par toute autre voie, tous nos défauts et toutes nos imperfections sont peu à peu consumés, comme la paille dans le feu.

Et puis, qu'arrive-t:il ? Voici l’état où vous devriez être parvenue il y a longtemps, ét dont Dieu m’a donné et me donne de fréquentes expériences. Comme la misère et la corruption du cœur humain est un abime sans fond, plus on y fait pénétrer la lumière de Dieu, et plus on y trouve d'objets tristes et humiliants ; mais alors ces nouvelles découvertes, loin d’attrister l'âme, la consolent, en entre-

tenant son humilité intérieure, qu’elle sait être le fondement solide de tout l'édifice spirituel. Loin de troubler sa sainte joie et de l’abattre, elles lui inspirent une solide confiance, puisqu'on sent qu’on ne la met plus qu’en Dieu seul, et que cette confiance, selon l’Écriture, n’a jamais été confondue. J’ai connu et je connais encore des âmes conduites par cette voie, tout étonnées de ce qu’elles sentent croître leur confiance en Dieu, à mesure qu’elles se voient plus pauvres, plus faibles, plus misérables. La raison est qu'à mesure que ces vues de nos misères et de notre corruption deviennent plus vives, les âmes qui les acquièrent tombent toujours dans une plus grande défiance d’elles-mêmes, jointe à une confiance en Dieu, qui augmente toujours à proportion. Dieu leur fait bien sentir alors que la totale défiance de soi-même, jointe à l'entière confiance en lui, d’où naît l’abandon total], sont les deux grands ressorts de la vie spirituelle, et que tant que l’on sera dans cet état on ne court nul risque pour le salut ; c’est donc en abandonnant tout à Dieu que l’on retrouve tout en lui seul avec avantage. Par là on se délivre, une fois pour toutes, de ces misérables retours sur soi, de ces craintes, de ces troubles, de ces inquiétudes, en un mot de ces tortures, auxquelles se condamnent les âmes intéressées qui ne veulent aimer Dieu que pour l'amour d’ellesmêmes, quicherchent leur salut et leur perfection, non pas tant pour plaire à Dieu et pour le glorifier, que pour ir propre intérêt et bonheur éternel.

Mais, direz-vous, Dieu nous ordonne de vouloir notre salut et notre éternelle félicité ? Oui, sans doute, mais il faut le vouloir dans son ordre et comme il le veut; voici l’ordre de Dieu, qu'il vous importe de bien compren-

dre. Dieu ne nous a créés et n’a pu nous créer que pour sa

propre gloire et pour accomplir ses volontés ; voilà ce qu'ilse devait à lui-même et à son souverain domaine; mais comme il est aussi infiniment miséricordieux, il a voulu que la créature trouvât ses intérêts et son bonheur éternel en accomplissant ses volontés. Mais voici le renversement que fait ce malheureux amour-propre qui se recherche en tout: nous voulons premièrement et principalemont pourvoir à nos intérêts spirituels et éternels ; et, pour ce qui regarde la gloire de Dieu, nous ne lui donnons, dans nos préoccupations, que la seconde place.

Dieu voit ce renversement d’un œil jaloux, dans certaines âmes qu’il a comblées de grâces et dont il veut être aimé d’un amour pur et désintéressé; et pour les faire rentrer dans l’ordre, il les trouble, les intimide, les frappe intérieurement. Il veut que ces amertumes secrètes détruisent ce fonds d’amour-propre qui leur est si nuisible ; il désire les engager peu à peu à penser moins à elles et à leurs intérêts, pour ne s'occuper tranquillement que de lui, en lui abandonnant le soin et la conduite de leur salut; et voilà le sens de ces grandes paroles de Jésus- Christ à plusieurs saintes âmes : « Ma fille, pensez à moi et je penserai à vous ; occupez-vous de ma gloire, et laissez-moi m'occuper de vos intérêts et de votre fortune éternelle. »

Mais nous, que faisons-nous, en nous inquiétant et en nous occupant toujours de nous-mêmes ? C’est comme si nous disions : «Ah! Seigneur, que me dites-vous là! je serais perdue si je ne pensais pas continuellement à mon intérieur, si je ne me demandais pas sans cesse où j'en suis avec vous et ce que je deviendrai. Voilà de quoi il faut que je m'occupe sans cesse. Pour ce qui est de votre gloire et de votre bon plaisir, je ne puis y penser que par

intervalles, Je m'en occuperai, je l’espère, plus habituellement, lorsque j'aurai vu disparaître tous mes défauts, et qu'il me sera démontré que je n’ai rien à risquer dans cette continuelle application à vos divins intérêts. Mais auparavant, je ne puis m'y résoudre, car je me croirais perdue, et vous voulez bien qu'avant toutes choses je tâche de pourvoir à la sûreté de mon âme ? >» — A celles de ses épouses qui lui tiennent ce langage, voici la réponse bien claire et bien nette que fait le divin Sauveur dans l’Évangile : « Quiconque aime son âme la perdra, mais qui la perd en apparence pour moi la trouvera, la sauvera pour l'éternité. » Et en effet, je ne vois point d’àèmes qui aient plus d'horreur du péché, plus de force à pratiquer le bien et à faire à Dieu, dans les rencontres, les plus grands sacrifices, que celles qui, pour ne s'occuper continuellement que de Dieu, semblent ne point penser à ellesmêmes, se reposent sur lui de toutes choses et de leur salut. C’est donc précisément dans cet état que le salut est plus en sûreté ; d’où je conclus que non- seulement les scrupules, mais les craintes excessives, les doutes chagrinants, les troubles intérieurs et les amertumes de cœur ne viennent que de cet amour intéressé, qui s'occupe plus de ses intérêts personnels que de la gloire de Dieu, de ses volontés, du pr désir de lui plaire, de tout ce qui, dans notre cœur doit tenir le premier rang. Puisqu'il est le souverain bien, son amour doit passer avant la charité que nous nous devons à nous-mêmes. Et puisqu'il a promis d'aimer tous ceux qui l’aiment, et de les aimer d’autant plus qu'ils lPaiment plus purement, nous pouvons être assurés, qu'en employant toutes nos forces à l'aimer pour lui-même, nous retrouverons avec avantage, dans

cet amour pur, tout ce que nous semblons lui avoir sacri-

fié. Ainsi, bien loin de se perdre, c’est tout gagner, que de s’abandonner entièrement à Dieu par amour et par confiance.

La vue de cet amas confus de fragilités, de misères, d’indignités, de toute corruption, ete., ne doit point vous déconcerter. C’est justement pour cela que je dis hardiment que tout va bien, car je n’ai jamais vu d'âme douée de ces vues pénétrantes et humiliantes, pour qui elles ne fussent pas des gràces singulières de Dieu, et qui n’y ait trouvé, avec la vraie connaissance d'elle-même, cette solide humilité de cœur qui est la base de toute perfection. J’ai connu et je connais bien des saintes âmes, qui n’ont pour tout bien que la profonde connaissance de leur misère, et qui ne sont jamais plus contentes que de s’y voir pour ainsi dire, abimés. C’est alors qu'on est dans la vérité, et par conséquent en Dieu qui est la souveraine vérité. Savez-vous que marcher ainsi devant lui, la tête baissée, et dans cet esprit d’anéantissement de soi-même, c’est presque tout dans la vie intérieure ? il n’y a qu'à savoir s’y tenir en paix et en abandon. Plüt à Dieu qu'il vous fit la grâce de passer toutes vos oraisons dans ce saint anéantissement intérieur, abimée dans votre misère, mais en paix, soumission, abandon et confiance. Je vous dirais alors : demeurez là, et tout est fait ; Dieu fera le reste, mais il le fera peut-être sans même que vous le connaissiez et le sentiez.

Vous tremblez pour votre état, et moi j’en bénis Dieu pour vous. Je ne vous souhaite qu'un seul changement; c’est qu'à votre anéantissement se joignent la paix, la soumission, la confiance et l’abandon, comme je viens de le dire. Après cela je ne craindrai rien pour vous, pas même les relâchements dont vous me parlez, et qui vous

font marcher comme les écrevisses; Dieu empéche les grands relâchements et il permet les petits pour vous tenir dans l'humilité. Saint François de Sales met une vertu héroïque à se relever sans cesse, sans jamais perdre cœur.

Dieu soit béni de tout et en tout.

LETTRE V

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