A LA SŒUR DE LESEN
Amour des proches.
Nancy, 1735.
Je ne suis pas surpris de l’amitié que vous avez pour cette chère parente : je comprends que vous la lui devez à bien des titres; cependant, par là même que, de votre propre aveu, cette affection vous trouble et vous empêche d'être toute à Dieu, il faut qu'il y ait quelque désordre. Si vous voulez la sanctifer et la rendre toute surnaturelle, voici ce que Dieu demande de vous : 1° que vous ne vous occupiez ni trop souvent, ni avec trop d’empressement, de la personne aimée : il faut de la modération en tout; 20 que dans les maladies et les afilictions qu’elle pourra éprouver, vous en fassiez le sacrifice et l’abandon entier à Dieu, afin qu’il dispose d’elle et de vous, en tout et partout, selon sa très-sainte volonté et son aimable bon plaisir. Sachez qu’en l’abandonnant ainsi au gré et au soin de la divine Providence, vous lui rendez à elle, aussi bien qu’à vous-même, le plus grand service que vous puissiez lui
rendre, puisque, par ce sacrifice, vous la remettez entre les mains d’un Dieu infiniment bon et infiniment puissant.
Il faut bien s’aider de sa raison dans ses peines; mais, comme l’a bien dit une sainte et savante chrétienne, il ne faut pas trop compter sur cette raison impuissante, qui n’est forte que pour s'opposer au bien, et qui n’est plus que faiblesse quand il s’agit de surmonter le mal. C’est la religion, c’est la grâce obtenue par une humble prière, qui peuvent nous soutenir. Les tristesses, les abattements, les révoltes intérieures, causées par une grande tendresse, dans les divers accidents qui arrivent à nos proches, ne seront pour nous qu'un grand sujet de vertu et de mérite, si, tâchant de nous élever par la foi au-dessus de nos sentiments naturels, nous savons tout sacrifier aux saintes et adorables volontés de Dieu. Ne savons-nous pas que rien ne peut arriver en ce monde sans son ordre, et qu’il a tout rangé à l'avantage et au plus grand bien de ceux qui lui sont soumis, ou au moins qui désirent acquérir et pratiquer cette heureuse soumission. Puissions-nous enfin en bien connaître le prix et la vertu! De tous les moyens de salut, c'est, avec l’accomplissement des divins préceptes, le plus universel et le plus infaillible. Il n’en faudrait pas davantage pour sanctifier la plupart des hommes, et pour leur adoucir toutes les croix de la vie. Un sage paien l’a pensé comme nous, quand il a dit « que ce que l’on ne peut empêcher devient plus léger par la patience. » Quand on a le cœur tendre, et qu’on s’est accoutumé à nourrir en soi ce que le monde appelle sentiments délicats et généreux, ce n’est pas une petite affaire que de se guérir d’une trop grande préoccupation pour l’honneur de sa famille, d’un trop grand attachement à ses intérêts, d’une sensibilité trop vive à l'égard de tout ce qui
affecte ceux ou celles qui nous sont plus tendrement attachés. 11 faut pour cela beaucoup prier, il faut aussi réfléchir et encore plus combattre : 1° réfléchir sur l’inutihté de nos inquiétudes et de nos sensibilités, et sur le préjudice qu’elles nous causent à nous-mêmes, tant pour la santé du corps, que pour le bien de l’âme : 2° se combattre en n'y pensant pas si souvent, ni si longtemps, ni si fortement: sacrifiant et abandonnant tout à Dieu, malgré le déchirement de cœur qu’on sent durant la violence de ces sacrifices. Penser qu'après tout il n’y a qu’une seule chose de nécessaire, et que, pourvu que la grande affaire aille bien, tout le reste ira comme il plaira à Dieu. Ce sont des affaires de quatre jours, ou plutôt de vrais riens et des bagatelles, qui passent comme des éclairs, et sans retour. Faisons comme les gens du monde, quand ils ont une affaire de la dernière importance où il s’agit de leur honneur, de leur vie, de leur bien, et de tout, comme ils disent : ils ne pensent alors, jour et nuit, qu’à cette importante affaire : ils négligent tout le reste parce que tout le reste ne leur paraît rien en comparaison. « Apprenons, dit Jésus-Christ, apprenons des enfants de ténèbres, comment nous devons agir, nous qui sommes des enfants de lumière. »
Souvenez-vous que la retraite et la solitude qui nous sauve, n’est pas l’extérieure qu'on peut avoir, même au milieu du monde, mais c’est lintérieure, la retraite de l'esprit et du cœur: de lesprit, en bannissant les pensées et les soins superflus, tâchant de ne s’occuper que de Dieu; du cœur qui sait gémir, s’humilier et soupirer fréquemment en vue de Dieu, et qui cherche à se détacher peu à peu de toutes les créatures, pour s'attacher uniquement au Créateur. Lui seul est véritablement, et tout le reste n’a de réalité qu'autant qu'il se rattache à l'être de Dieu.
Par conséquent, les intérêts purement temporels, îes affaires, les honneurs, les plaisirs et les souffrances de ce bas monde ne sont que des ombres, des fantômes, des apparences d’être, de vrais riens.
LETTRE VI