A LA SŒUR ANNE-MARGUERITE BOUDET DE LA BELLIÈRE
Attachements trop sensibles.
Ma très-chère fille en N.-S.,
Je ne puis assez bénir Dieu de ce grand désir d’être à lui sans réserve, qu'il vous donne, et du courage qu'il vous inspire pour lui faire bien des petits sacrifices et modérer vos attachements les plus innocents. O ma chère Sœur, que Dieu vous a bien éclairée la dessus, et combien de dangers vous éviterez si vous êtes fidèie à suivre cette lumière ! Nous ne voyons malheureusement que trop de personnes faisant profession de piété donner dans ce piége et s'interdire par là tout progrès. Sous prétexte qu'il n’y a point de péché dans les attachements qu’elles se permettent, elles s’y livrent sans serupules, et mettent par là des obstacles invincibles aux grâces et aux communications de Dieu. Son pur amour voudrait remplir et embraser leurs cœurs; mais comment cela se pourrait-il faire, tant que ces cœurs sont distraits par de vains amusements et remplis du misérable amour de quelque créature ? Vous savez combien ce piége faillit être
funeste à sainte Thérèse ; et certes, après un pareil exemple, vous ne pouvez trop vous tenir sur vos gardes, Continuez donc à vous détacher de plus en plus, et je vous promets qu'à mesure que votre détachement ira croissant, Youséprouverezun plus grand attrait pour Dieu, pour l’oraison, pour le resueillement, pour la pratique de toutes sortes de vertus. Car, quand un cœur est vide, Dieu le remplit, et alors on fait tout sans peine et avec goût, parce qu'on le fait avec amour, or, vous savez que l’amour rend tout facile et adoucit toutes les amertumes.
LETTRE VII
Ma chère Sœur,
Laissez-moi vous exposer, en toute sincérité, une crainte qui me préoccupe à votre sujet. Il me semble que vos relations trop fréquentes avec votre nombreuse famille et avec les autres personnes du dehors opposent un sérieux obstacle à votre avancement. Prenez garde qu’en voulant faire du bien aux autres, vous ne vous fassiez du mal à vous-même. Plus obligé que vous par ma vocation de conserver des rapports avec le monde, je vous avoue pourtant que je me trouve très-bien pour mon âme d’avoir restreint, autant que possible, ces rapports. Depuis que je suis ici, je n'ai fait que les visites nécessaires, et j’évite autant que possible d'en recevoir. À tous ceux qui me viennent voir, je parle de Dieu, du salut, de l’éternité; c’est la règle que s'était prescrite saint Ignace et dont il affirmait s'être toujours très-bien trouvé. S'ils goûtent ces discours ils en profiteront, et leur visite n'aura pas été un
temps perdu ; s'ils ne les goùtent pas, ils ne reviendront plus ou du moins reviendront rarement et me laisseront plus de temps pour les œuvres de mon ministère. C’est en vain que nous espérerions faire quelque progrès dans la vertu tant que nous aurons l'esprit rempli des bruits du dehors, et le cœur préoccupé des intérêts temporels. La première condition de la vie intérieure est le recueillement. Je ne saurais trop vous engager à restreindre vos rapports, et à suivre la méthode de saint Ignace dans ceux que vous croyez devoir conserver.
Cette règle ne convient à personne mieux qu'à une Religieuse obligée à la retraite par sa vocation. Loin de s’en étonner, le monde ne pourra qu'être édifié de la fidélité avec laquelle elle y conformera sa conduite. Si, au contraire, elle était trop répandue au dehors, le monde en serait scandalisé, et elle perdrait, dans ses rapports inutiles avec les hommes, toutes les grâces qu’elle aurait pu acquérir dans ses rapports avec Dieu.
LETTRE VII
À LA SŒUR MARIE-HENRIETTE DE BOUSMARD Activité de caractère.
Je voudrais, ma chère Sœur, que vous comprissiez bien tout le mal que peut vous faire et que vous fera infailliblement l’excessive activité de votre caractère, tant que vous ne l’aurez pas complétement soumise à l'empire et à la direction de la grâce. C’est là un de ces défauts que le monde prend pour des vertus, et qui n’en sont pas moins
très funestes à l'avancement de l’âme dans la voie de la sainteté. L'activité naturelle est l’ennemie del’abandon, sans lequel, comme je vous l’ai dit souvent, il n’y a pas de perfection véritable; elle prévient, empêche ou gâte toutes les opérations de la grâce, et substitue dans l’âme qui s’y livre l'impulsion de l’esprit propre à celle du divin Esprit. Il n’est pas douteux, en effet, que cette impétuosité, avec laquelle on se livre aux bonnes œuvres, ne naisse d’un fond secret de confiance en soi-même, et d’une présomption irréfléchie qui nous fait croire que nous faisons ou pouvons faire beaucoup. Oh! combien nous serions plus modestes et plus réservés, si nous étions constamment pénétrés de cette vérité indubitable que nous n'avons rien en propre que le pur néant, une impuissance entière à tout bien, et une espèce de toute-puissance pour le mal! Pour nous guérir et pour arracher de nous cette mauvaise racine si féconde en imperfections et même en péchés, il faut bien du temps et beaucoup de moyens ; voici ceux que je vous recommande le plus : 1° Nous bien convaincre, à force d'expériences passées et présentes, de ce qu'est notre impuissance et notre misère, afin de nous défier peu à peu de nos propres opérations, jusqu’à en sentir une espèce d’horreur. 2° Rérrimer l'excès de notre activité extérieure, en faisant toutes nos actions sans ardeur ni précipitation, tout bellement et doucement, comme dit saint François de Sales. 3° Dans tous nos exercices spirituels, faire de même, et mortifer toujours la première ardeur qui nous porte à quelque bonne œuvre que ce soit, pour ne l’entreprendre que par le pur esprit de Dieu, et par le seul mouvement paisible de la grâce. 4° Quand nous prions et traitons intérieurement avec Dieu, tâcher
de s'éloigner de toute ardeur sensible et de toute ferveur RE 19
de sang et d'imagination propres au commencants. Pour cela, pratiquer ce que dit saint François de Sales, faisant en sorte que tous nos actes intérieurs soit coulés, filés et distillés par la pointe de l’esprit, de manière qu’à peine nous sentions que nous prions et faisons des actes. Loin d’être pour cela moins fructueux, ces actes, au contraire, pénétreront beaucoup mieux et plus suavement notre âme et tout notre intérieur. 5° Quand nous sentons, quoique confusément, qu’il s'opère quelque chose dans l'intérieur, plus l'impression est forte, plus nous devons nous tenir cois et paisibles, et comme dans linaction, pour ne rien gâter en nous y mélant mal à propos. 6° Quand Dieu nous fait sentir certaines consolations, ou de vifs transports, loin de nous y livrer avec une avidité sensuelle, se comporter alors avec la même retenue et la même modestie dont userait une personne mortifiée qui serait confiée à un grand festin. 7° Faire sa principale occupation intérieure pendant la journée de ce qui s'appelle de simples attentes intérieures, silencieuses, pacifiques et toutes résignées ; etne pas croire que ce soit pure oisiveté, perte de temps et une chose inutile ; car, comme un pauvre, qui attend toute la journée à la porte d’un riche ou à l'entrée d’une église, n’est nullement oisif, mais très-occupé intérieure ment de sa misère, de ses besoins et des désirs continuels de recevoir l’aumône ; de même une âme, dans ces simples attentes devant Dieu, est intérieurement très-occupée, mais d’une manière simple, de tous les actes suivants : de foi en la présence de Dieu; d’adoration devant ce grand Dieu dont elle reconnaît la toute-puissance et la miséricorde infinie ; de défiance d’elle-même et de profonde humilité, se croyant incapable de tout; de désirs de recevoir la sainte opération de Dieu; d'espérance, puis-
qu'on n'attend que ce qu’on espère; d'abandon à la Providence en tout ce qu’elle voudra donner ou opérer. Et si tous ses actes ne sont pas exactement formés, spécifiés et sensibles, ils résident au fond du cœur; Dieu les y voit: au moins en désirs, et dans la préparation du cœur. Or, comme vous savez, nos souhaits et nos désirs, même commencés, sont, à l'égard de Dieu, ce qu’est la voix par rapport aux hommes. Il les entend bien mieux que les hommes n’entendent notre voix ; et il n’a même pas besoin que ces désirs soient formés ; car, suivant le Psalmiste, il entend même la simple préparation et disposition de nos cœurs, dès le premier instant qu’ils commencent à s'ébranler et à se mouvoir vers lui : et voilà, en passant, ce qui est fort consolant dans l’état présent de votre intérieur.
Mais voici un moyen plus efficace encore que tous leg autres ; c’est de supporter patiemment les obscurités, les ténèbres, sécheresses, insensibilités, impuissances. Cet état douloureux est le remède spécifique que Dieu emploie pour éteindre l’activité naturelle, en nous réduisant au pur néant. Sans cela nous n’en viendrions jamais à bout : car l’activité désordonnée de nos puissances ne peutrentrer dans l’ordre qu’autant que par des efforts réitérés nous les réduisons à ne plus opérer d’elles-mêmes et par elles-mêmes, mais uniquement sous l'influence de l'esprit de Dieu et par sa grâce. Voyez par là combien nous sommes aveugles et injustes quand nous changeons en sujet d’afliction et de plaintes, un des plus grands bienfaits de Dieu, qui ne tend pas seulement à amortir l’activité naturelle, mais à nous faire mourir à nous-mêmes pour ne plus vivre que de la vie surnaturelle de la grâce.
LETTRE IX A LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE VIOMÉNIL Ardeur excessive des bons désirs.
Ma bien chère Sœur,
Le désir au sujet duquel vous me consultez est fort bon en lui-même, mais je crains qu'il ne soit trop ardent. Si vous voulez que, sous ombre de bien, il ne vous soit pas nuisible, vous devez faire en sorte qu’il soit toujours soumis et résigné, et, par conséquent, toujours pacifique. Vous n’ignorez pas que, dans nos meilleurs désirs, la nature et la passion peuvent se mêler, et alors ils sont violents, inquiets, empressés et turbulents. C’est pour nous préserver de ce danger, et purifier peu à peu nos désirs les plus saints, que Dieu ne nous ex auce souvent que bien tard. Car les désirs turbulents de la nature ne méritent pas d’être exaucés ; il n'y a que les désirs formés par le Saint-Esprit, qui méritent d’être écoutés de Dieu; et ceuxlà sont toujours doux, tranquilles et pacifiques. Tant que vous pourrez, tenez-vous ainsi en paix, et même dans une sainte joie, pour recevoir toutes les bonnes impressions. La grâce, vous le savez, s’insinue plus facilement dans les âmes calmes et dilatées, tandis que les cœurs inquiets et troublés sont plus exposés à subir l'influence de l'esprit mauvais.
A LABANDON 329