L'ACTION DIVINE TRAVAILLE SANS RELACHE A LA SANCTIFICATION DES AMES
SI L'action divine est présente partout et toujours, quoiqu’elle ne soit visible qu’à l'œil de la foi.
Toutes les créatures sont vivantes dans la main de Dieu ; lessensn’apercoiventquel’action de la créature, mais la foi voit l’action divine en tout. Elle croitque Jésus-Christ vit en tout, et opère dans toute l’étendue des siècles; que le moindre moment et le plus petit atome renferment une portion de cette vie cachée et de cette action mystérieuse. L’action des créatures est un voile qui couvre les profonds mystères de l'action divine. Jésus-Christ, après sa résurrection, surprenait ses disciples dans ses apparitions ; il se présentait à eux sous des figures qui le déguisaient; et aussitôt qu'il se découvrait, il disparaissait. Ce même Jésus, qui est toujours vivant, toujours opérant, surprend encore les âmes qui n’ont pas la foi assez pure et assez perçante.
Il n’y a aucun moment où Dieu ne se présente sous l’apparence de quelque peine, de quelque consolation ou de
quelque devoir. Tout ce qui se fait dans nous, autour de nous, et par nous, renferme et couvre son action divine. Elle est là trés-réellement et très-certainement présente, mais d’une présence invisible : ce qui fait que nous sommes toujours surpris, et que nous ne connaissons son opération que lorsqu'elle ne subsiste plus. Si nous percions le voile, et si nous étions vigilants et attentifs, Dieu se révélerait sans cesse à nous, et nous jouirions de son action en tout ce qui nous arrive. À chaque chose, nous dirions : Dominus est, c'est le Seigneur! et nous trouverions dans toutes les circonstances que nous recevons un don de Dieu. Nous considérerions les créatures comme de trèsfaibles instruments entre les mains d’un tout-puissant ouvrier ; et nous reconnaîtrions sans peine que rien ne nous manque, et que le soin continuel de Dieu le porte à nous départir à chaque instant ce qui nous convient. Si nous avions la foi, nous saurions bon gré à toutes les créatures; nous les caresserions, et nous les remercierions intérieurement de ce qu’elles servent et se rendent si favorables à notre perfection, appliquées par la main de Dieu.
Si nous vivions sans interruption de la vie de la foi, nous serions dans un commerce continuel avec Dieu; nous lui parlerions bouche à bouche. Ce que l'air est à nos pensées et à nos paroles, pour les transmettre, tout ce qui nous arrive à faire ou à souffrir le serait à celles de Dieu; ce ne serait que le corps de sa parole; en tout elle se produirait au dehors; tout nous serait saint, tout nous serait excellent, La gloire établit cet état dans le ciel; la foi Pétablirait sur la terre; il n’y aurait de différence que dans la manière.
La foi est l'interprète de Dieu: sans les éclaircissements qu’elle donne, on n’entend rien au langage des créatures,
C’est une écriture en chiffres où on ne voit que confusion; c’est un amas d’épines, du milieu desquelles on ne soupconne pas que Dieu puisse parler. Mais la foi nous fait voir comme à Moïse le feu de la divine charité brûlant au sein de ces épines : elle nous donne la clef de ces chiffres, et nous fait découvrir dans cette confusion les merveilles de la sagesse d’en haut. La foi donne une face céleste à toute la terre; c’est par elle que le cœur est transporté, ravi, pour convérser dans le ciel.
La foi est la lumière du temps; elle seule atteint la vérité sans la voir; elle touche ce qu’elle ne sent point; elle voit tout ce monde comme s’il n’était point, voyant tout autre chose que ce qui est apparent. C’est la clef des trésors, la clef de l’abime, la clef de la science de Dieu. C’est la foi qui convainc toutes les créatures de mensonge; c’est par elle que Dieu se révèle et se manifeste en toutes choses. C’est elle qui les divinise, qui ôte le voile, et qui découvre la vérité éternelle.
Tout ce que nous voyons n’est que vanité et mensonge: la vérité des choses est en Dieu. Qu'il y a de différence entre les idées de Dieu et nos illusions ! Comment se peutil faire qu'étant continuellement avertis que tout ce qui passe dans le monde n’est qu'une ombre, qu’une figure, que mystère de foi, nous nous conduisions toujours humainement et par le sens naturel des choses, qui n’est qu’une énigme ? Nous donnons dans le piége comme des insensés, au lieu de lever les yeux, et de remonter au principe, à la source, à l’origine des choses, où tout a un autre nom et d’autres qualités ; où tout est surnaturel, divin, sanctifiant ; où tout est partie de la plénitude de Jésus- Christ ; où tout est pierre de la Jérusalem céleste ; où tout entre et fait entrer dans cet édifice merveilleux. Nous vi-
vons comme nous voyons et comme nous sentons; et nous rendons inutile cette lumière de la foi, qui nous conduirait si sûrement dans le labyrinthe de tant de ténèbres et d'images, parmi lesquelles nous nous égarons comme des insensés, faute de marcher à la faveur de la foi, qui ne veut rien que Dieu et de Dicu, et qui vit toujours de lui, laissant et outrepassant la figure.
SII
L'action divine est d'autant plus visible à l'œil de la foi qu’elle se cache sous des apparences plus répugnantes,
L'âme éclairée par la foi est bien loin de juger des choses comme ceux qui les mesurent par les sens, et qui ignorent le trésor inestimable qu’elles renferment. Celui qui sait que cette personne déguisée est le roi, en use bien autrement, à son arrivée, que celui qui, voyant la figure dun homme du commun, traite cette personne selon l’apparence. De même, l’âme qui voit la volonté de Dieu dans les plus petites choses, dans les plus désolantes et les plus mortelles, recoit tout avec une joie, une jubilation, un respect égal ; ce que les autres craignent et fuient avec horreur, elle ouvre toutes ses portes pour le recevoir avec honneur. L’équipage est petit, les sens le méprisent; mais le cœur, sous cette apparence vile, respecte également la majesté royale ; et plus elle s’abaisse pour venir en ce petit train et en secret, plus le cœur est pénétré d'amour.
Je ne puis rendre ce que le cœur ressent quand il reçoit la divine volonté, si rapetissée, si pauvre, si anéantie. Ah! que cette pauvreté d’un Dieu, cet anéantissement jusqu’à loger dans une crèche, reposer sur un peu de paille, pleurant, tremblant, pénètre le beau Cœur de Marie ! Interro-
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gez les habitants de Bethléem, voyez ce qu’ils pensent de cet enfant : s’il était dans un palais avec l'appareil des princes, ils lui feraient la cour. Mais demandez à Marie, à Joseph, aux Mages, aux pasteurs : ils vous diront qu'ils trouvent dans cette pauvreté extrême un je ne sais quoi qui leur rend Dieu plus grand et plus aimable. Ce qui manque aux sens rehausse, accroît et enrichit la foi : moins il y a pour les yeux, plus il y a pour l’âme. Adorer Jésus sur le Thabor, aimer la volonté de Dieu dans les choses extraordinaires, cela n’est pas si fort une vie excellente de foi, que d’aimer la volonté de Dieu dans les choses communes, et d’adorer Jésus sur la croix; car la foi n’est excellemment vivante que lorsque l’apparent et le sensible la contredisent, et font effort pour la détruire. Cette guerre des sens rend la foi plus glorieusement victorieuse. Trouver Dieu aussi bon dans les choses les plus petites et les plus communes, que dans les plus grandes, c’est avoir une foi non commune, mais grande et extraordinaire. Se contenter du moment présent, c’est goûter et adorer la volonté divine dans tout ce qui se rencontre à faire et à souffrir, dans les choses qui composent par leur succession le moment présent. Les âmes ainsi disposées adorent Dieu avec un redoublement d’amour et de respect, dans les états les plus humiliants ; rien ne le dérobe à l’œil perçcant de leur foi. Plus les sens disent : « Ce n’est point là un Dieu, » plus ces âmes embrassent et serrent le bouquet de myrrhe; rien ne les étonne ni ne les dégoûte.
Marie verra fuir les Apôtres ; elle demeurera constam= ment au pied de. la croix; et elle reconnaîtra son fils, quelque défiguré qu'il soit par les crachats et par les plaies. Au contraire, ces plaies qui le défigurent le ren-
dent plus adorable, plus aimable aux yeux de cette tendre Mère; et plus on vomira contre lui de blasphèmes, plus sa vénération sera grande. La vie de la foi n’est qu'une poursuite continuelle de Dieu au travers de ce qui le déguise, le défigure, le détruit, pour ainsi dire, et l’anéantit. C’est vraiment la reproduction de la vie de Marie, qui, depuis l’étable jusqu'au Calvaire, demeure attachée à un Dieu que tout le monde méconnaïit, abandonne et persécute; de même, les âmes de foi outrepassent une‘suite continuelle de morts, de voiles, d’ombres et d’apparences, qui font effort pour rendre la volonté de Dieu méconnaissable; elles la poursuivent et l’aiment jusqu’à la mort de la croix. Klles savent qu'il faut toujours laisser les ombres, pour courir après ce divin soleil, qui, depuis son lever jusqu’à son coucher, quelque sombres et épaisses que soient les nuées qui le cachent, éclaire, échauffe, embrase les cœurs fidèles, qui le bénissent, le louent, le contemplent, dans tous les points de ce cercle mystérieux.
Courez donc toujours, âmes fidèles, contentes et infatigables, après ce cher Époux qui marche à pas de géant : il va d’un bout du ciel à l’autre ; rien ne peut se dérober à ses yeux. Il marche au-dessus des plus petits brins d'herbe comme au-dessus des cèdres. Les grains de sable se trouvent sous ses pas comme les montagnes. Partout où vous pouvez mettre le pied, il a passé; et il n’y a qu'à le poursuivre incessamment, pour le trouver partout où vous serez.
Oh! quelle délicieuse paix on goûte quand on apprend de là foi à voir ainsi Dieu à travers toutes les créatures, comme à travers un voile transparent! Alors les obscurités deviennent lumineuses et les amertumes suaves. La
foi, en nous montrant les choses dans leur vérité, change en beauté leur laideur et leur malice en bonté. La foi est la mère de la douceur, de la confiance et de la joie; elle ne peut avoir que de la détresse et de la compassion pour ses ennemis, qui l’enrichissent si fort à leurs dépens. Plus l’action de la créature est dure, plus celle de Dieu la rend avantageuse à l’âme. Tandis que l’instrument humain s'efforce de nuire, le divin tourneur, entre les mains de quiil est, se sert de sa malice même pour ôter à l’âme ce qui lui est préjudiciable. La volonté de Dieu n’a que des douceurs, des faveurs, des trésors pour les âmes soumises ; on ne peut avoir trop de confiance en elle, n’y trop $’y abandonner. Elle peut et veut toujours ce qui contribuera le plus à notre perfection, pourvu toutefois que nous laissions faire Dieu. La foi n’en doute pas; plus les sens sont infidèles, révoltés, désespérés, incertains, plus la foi dit : « Cela est Dieu! Tout va bien! »
1 n’y a rien que la foi ne perce et ne surmonte. Elle passe au delà de toutes les ténèbres ; et quelque effort que les ombres fassent, elle les traverse pour aller jusqu'à la vérité; elle l’'embrasse toujours avec fermeté, et ne s’en sépare jamais.
$ III
L'action divine nous offre à chaque moment des hiens infinis, et nous les donne dans la mesure de notre foi et de notre amour.
Si nous savons envisager chaque moment comme la manifestation de la volonté de Dieu, nous y trouverons tout ce que notre cœur peut désirer. Qu'y a-t-il en effet de plus raisonnable, de plus parfait, de plus divin que la
volonté de Dieu? Sa valeur infinie peut-elle croître pour quelques différences des temps, des lieux, des choses ? Si l’on vous donne le secret de la trouver à tout moment, en toutes choses, vous avez tout ce qu’il y a de plus précieux, de plus digne de vos désirs. Que souhaitez-vous, âmes saintes ? Donnez-vous une libre carrière ; portez vos vœux au delà de toute mesure et de toutes bornes ; étendez, dilatez votre cœur à l’infini ; j’ai de quoi le remplir : il n’est point de moment où je ne vous fasse trouver tout ce que vous pouvez désirer.
Le moment présent est toujours plein de trésors infinis ; il contient plus que vous n'avez de capacité. La foi est la mesure : vous y trouverez autant que vous croyez. L'amour est aussi la mesure : plus votre cœur aime, plus il désire ; et plus il désire, plus il trouve. La volonté de Dieu se présente à chaque instant comme une mer immense que votre cœur ne peut épuiser : il n’en reçoit qu'autant qu'il s'étend par la foi, par la confiance et par l'amour. Tout le reste du créé ne peut remplir votre cœur, qui à plus de capacité que ce qui n’est pas Dieu. Les montagnes qui effrayent les yeux ne sont que des atomes dans le cœur. La divine volonté est un abime, dont le moment présent est l’ouverture : plongez-vous dans cet abime , et vous le trouverez toujours infiniment plus étendu que vos désirs. Ne faites la cour à personne, n’adorez point les fantômes; ils ne.peuvent ni vous donner ni vous ôter. La seule volonté de Dieu fera votre plénitude, qui ne vous laissera aucun vide ; adorez-la, allez droit à elle, pénétrant et abandonnant toutes les apparences. La mort des sens , leur dépouillement, leur destruction sont le règne de la foi : les sens adorent les créatures; la foi adore la volonté divine. Otez les idoles aux sens : ils pleurent
comme des énfants désespérés; mais la foi triomphe, car on ne peut lui enlever la volonté de Dieu. Quand le moment effraye, affame, dépouille, accable tous les sens, alors il nourrit, il enrichit, il vivifie la foi, qui se rit des pertes comme un gouverneur dans une place imprenable se rit des attaques inutiles.
Lorsque la volonté de Dieu s’est révélée à une âme et qu’elle lui à fait sentir qu’elle est prête à se donner tout entière pourvu que l’âme se donne à elle aussi de son côté, celle-ci éprouve, en toutes rencontres, un secours puissant; pour lors, elle goûte par expérience le bonheur de cette venue de Dieu; et elle en jouit d’autant plus qu’elle a mieux compris, dans la pratique, l'abandon où elle doit être à tous les moments, vis-à-vis de cette volonté tout adorable.