ACTE II, SCENE VI
LOUISE
C'est d'amour.
JULIEN
Tu pleures?
LOUISE
C'est de joie
JULIEN
Quoi ! tu m'aimes encore et douze ans ont passé Sans que mon souvenir soit enfin effacé.
LOUISE
Ne parle plus. Je suis si faible, et l'harmonie De ta voix qui me donne une ivresse infinie, Trop tendre, abrégerait mes suprêmes instants , Et pour te voir je veux vivre un peu plus longtemps.
JULIEN
Tu vivras !
LOUISE
Je me sens mourir. Cela t'étonne.
C'est le pressentiment d'une rose à l'automne ; Et si j'avais douté qu'il fut pour moi si tard, Ami, je l'aurais lu dans ton premier regard.
JULIEN, à part.
Non, je te sauverai !
LOUISE
Donne-moi tes mains, donne.
A mes pieds, je t'en prie, et même je l'ordonne ; Ainsi, comme jadis, tu te souviens, je veux Une dernière fois respirer tes cheveux.
JULIEN, à genoux
Louise !
LOUISE
Je revois l'existence passée.
Dis, te rappelles-tu, lorsque j'étais forcée, Pour terminer à temps un travail commandé, De dérober ma bouche au baiser demandé Qui, ne pouvant atteindre à ma tête penchante, S'égarait sur ma main en murmurant : Méchante ! — Toi, tu n'as pas changé. Ta pâleur te va bien.- Pourquoi m'as-tu quittée, ô mon doux Julien?
JULIEN se relevant
Hélas !
LOUISE
Je vois encor la cour des diligences, Le jour où tu devais t'en aller en vacances.
Qu'il fait mal, le départ avec ses bruits joyeux, Et qu'ils sont déchirants, le baiser des adieux Et le lointain signal du mouchoir qu'on agite ! Oh ! comme j'ai pleuré, seule, dans notre gîte ; Comme j'ai regardé l'arbuste avec douleur Où ta main avait pris une dernière fleur !
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