ACTE II, SCÈNE VI
Et cependant mes yeux s'éclairaient d'un sourire Quand je disais tout bas : Il va bientôt m'écrire ! Ma peine et mon espoir, mes pleurs et mes projets, Ingrat ami, j'ai cru que tu les partageais.
J'attendais, confiante. Il fallut me remettre Au travail. Huit longs jours passèrent. Pas de lettre. Je songeais : C'est très-mal. J'aurais écrit plus tôt. Huit jours encore, et puis huit autres. Pas un mot ! Et mon âme connut le doute affreux qui ronge. Pourtant je ne voulais pas croire à ton mensonge , Mais, seulement trois mois plus tard, lorsque j'appris Par un de nos voisins ton retour à Paris Sans me voir, Julien, la douleur fut trop forte, Et c'est depuis ce jour, vois-tu, que je suis morte.
JULIEN
Eh bien donc, sache tout. Le dernier champ vendu,
Mon père ruiné, parlant de temps perdu,
D'amourette à Paris, mon père qui m'accuse,
Mon vieux père sans pain ! C'est pourtant une excuse.
Il fallut lui jurer alors de conquérir
Ce titre qui devait le sauver, le nourrir,
De te fuir, de marcher à mon but sans relâche.
Pourquoi ne m'as-tu pas tout dit ?
JULIEN
Ah ! j'étais lâche, Voilà. J'ai bien souvent lutté, pris le chemin
De ton logis, et puis je disais : Non, demain. T'écrire, te revoir, oh ! rien qu'une minute, Ma Louise, c'était succomber dans la lutte, Et par ce dur tourment mon cœur martyrisé N'a pas voulu d'abord et puis n'a plus osé.
LOUISE
Oh! j'avais bien prévu ma rivale, l'étude.
JULIEN
Va, je souffrais aussi, moi, dans ma solitude, Et, dans les courts instants à mon travail volés, J'allais revoir les lieux où nous étions allés.
LOUISE
Dis-tu vrai?
JULIEN
Tu sais bien, au bout de la presqu'île, Au Bas - Meudon ?
LOUISE
Comment , la tonnelle tranquille, Au bord du fleuve, avec la vieille table en bois ?
JULIEN
Mais oui.
LOUISE
Tu l'as revue?
JULIEN
Hélas ! combien de fois Ma promenade s'est à son ombre arrêtée.