ACTE II, SC ÉNE VI
LOUISE
Et moi, combien de fois je m'y suis accoudée.
JULIEN
Sans qu'à nous rencontrer nous ayons réussi !
LOUISE
Tu vois bien. Le destin était dans tout ceci. Mais ne l'accusons pas; sa justice est plus haute, Et ma punition est égale à ma faute.
JULIEN
Quelle faute, ton pauvre et triste amour pour moi?
LOUISE
Oh ! ne m'oblige pas à rougir devant toi.
JULIEN
Rougir ?
Tu ne connais qu'une heure dans ma vie ; Ne m'interroge pas sur ce qui l'a suivie.
JULIEN
Que dis-tu? Mais je vois des larmes dans tes yeux. Louise, dis-moi tout. Parle, cela vaut mieux. Rien entre nous. Fais-moi ton aveu tout de suite, Et, si profond que soit l'abîme où t'a couduite Mon amour, et dussé-je en t'écoutant mourir, Montre-moi ta douleur, j'ai besoin d'en souifrir.
5i L'ABANDONNÉE.
LOUISE
Ah! je ne puis...
JULIEN
Ou donc t'ai-je précipitée?
LOUISE
Mon pauvre Julien, pourquoi m'as-tu quittée?
Pourquoi m'as-tu livrée à moi-même, oh ! pourquoi ? Car si j'avais tout su, pour ton bonheur à toi, Eh bien, je me serais doucement éloignée, J'aurais repris ma vie obscure et résignée Et je n'aurais jamais, comme tu vas le voir, Ecouté le mauvais conseil du désespoir.
JULIEN
Quel conseil?
Tout entière à ma peine secrète, Je ne travaillais plus, dans la chère chambretce, Comme autrefois. Mes yeux de larmes obscurcis, Pour regarder la place où tu t'étais assis, Abandonnaient toujours la besogne attendue.
Alors j'allais errer, dans mon rêve perdue, Par le faubourg. J'étais très-pauvre, mais enfin J'avais le cœur si gros que je n'avais plus faim. Or c'est vers ce temps-là que, marchant sous les branches, Par une nuit de mai, pleine d'étoiles blanches, Un ancien souvenir bien cruel m'a montré Ce bal au seuil duquel je t'avais rencontré.