‹ L'abandonnée: drameChapitre 34 sur 37 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

JULIEN

J'ai peur de deviner. Ah! malheureuse!

LOUISE

Ecoute, Ce bal donc autrefois tu me fermas la route, Ce bal, c'était pour moi l'oubli, l'enivrement... Tu frémis. Je te fais horreur en ce moment.

Tu n'oses regarder dans ma vie inconnue.

Tu vois ce que je suis loin de toi devenue ; A tes lèvres je sens monter le mot brutal Et tu comprends pourquoi je meurs à l'hôpital !

JULIEN

Arrête !

LOUISE

Ne crains pas que je te les raconte, Ces jours où j'ai connu la misère et la honte.

* D'ailleurs je n'ai gardé qu'un souvenir confus

* De ce monde odieux et de ce que j'y fus.

* Elle ne pense plus, la pauvre fleur séchée,

* Au tourbillon qui l'a de sa tige arrachée ; Non, tout ce que je veux dire de cet enfer, C'est qu'il me dévorait et c'est que, chaque hiver, Je m'y sentais plus faible et plus exténuée,

Et qu'il avait cela de bon qu'il m'a tuée.

JULIEN

Ainsi voilà mon œuvre et je t'entends crier De douleur et c'est moi qui suis ton meurtrier!

LOUISE

C'est la fatalité. Pourquoi gémir contre elle,

Mon Julien? la chose est toute naturelle;

Et, lorsque nous prenons un amoureux, pourquoi

Choisir les jeunes gens nés dans ton monde à toiî 1

Ils ont un avenir, un nom, une famille,

Un devoir, et tant pis si quelque pauvre fille,

Au lieu de rester sage et de se marier,

Comme elle le devrait, avec un ouvrier,

A voulu se montrer à leurs bras, les dimanches,

Parce qu'ils sont bien mis et qu'ils ont les mains blanches -

— On s'aime tout d'abord, franchement, sans détour,

Se croyant l'un et l'autre égaux devant l'amour.

Qu'importe aux jeunes cœurs ce que demain prépare }

Cela dure un printemps, et puis, on se sépare

Un jour, en maudissant quelque père irrité,

Et tristement chacun s'en va de son côté.

Vous oubliez alors, du moins c'est l'habitude.

Vingt raisons pour cela : l'ambition, l'étude,

La morale du monde aux faciles pardons,

Mais lorsque vous montez, hélas ! nous descendons*

* L'avenir a pour vous des jours longs et prospères;

* Vous pouvez devenir des époux et des pères,

* — * Qui sait? peut-être es-tu toi-même marié? —

* Et si l'ancien parfum de l'amour oublié

* Revient, vous rougissez en cachant un sourire.

* Et nous, pendant ce temps ! . . . Oh ! tiens, je veux te dire

* Si le sort eût vraiment voulu nous éprouver,

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