CHAPITRE XVI
« Environ l'an 1096, il plut au Ciel de donner au vénérable Lambert, évèque d'Arras, une occasion d'exercer le zèle de sa charité envers les affligés, et de manifester sa sainteté. La puissance divine, irritée depuis longtemps parles péchés de la France-, donna des signes précurseurs de sa colère , en fesant voler dans l'air , à la vue du monde épouvanté, un dragon flamboyant, qui répandait de sa gueule un feu infernal , véritable fléau , qui bientôt après tomba du ciel sur la terré ; ce fléau s'attachait aux corps humains et les brûlait. Il parcourait les provinces sans que nul village en fut exempt , de sorte qu'une peste n'eût pu causer un plus grand désastre. Les viscères frappés d'une étincelle de co feu épouvantable, pourrissaient, les membres dévorés devenaient noirs comme charbon. L'un était pris de ce feu a la main , l'autre au pied , celui-ci à la poitrine , celui-là aux lèvres , et la chair cruellement rongée , laissait voir les os et les gencives brûlées. — L'incendie du poison courait d'un membre à l'autre , jetant son venin partout , et ce que le venin avait marqué était perdu; il fallait couper les bras, les jambes et toute partie offensée , ou bien être consumé tout entier. »
« Le fléau dévorant gagna le voisinage de In France et envahit la ville d'Arras , se prenant au peuple sans merci ; et bientôt ce ne fut plus qu'une image de mort. A ce spectacle , le saint prélat Lambert , dans la détresse de son cœur , épuisait vainement les trésors de sa charité, cherchant tous les remèdes imaginables, et essayant tous les moyens d'alléger le mal. Ce lui semblait peu de soulager ses ouailles par des prédications assidues et pleines de tendresse, s'il ne versait des torrents de larmes jour et nuit devant Dieu et sa sainte Mère. »
« Il fut écouté du Ciel. Mais qui ne s'étonnera du parti que prit la Mère de sapience pour exaucer le prélat et remédier à tout le malheur? Elle apparaît dans sa majesté virginale, en mémo temps, à la même heure et en la même nuit d'un mercredi, à deux hommes de basse qualité, qui étaient chacun dans un lieu différent, l'un en Brabant, et l'autre en la ville de St-Pol. Elle dit au Brabançon ïcter ou Hier, joueur de viole : »
« Je te commande d'aller à Arras , et de te trouver en ma grande église , samedi prochain , où tu rencontreras pour compagnon , celui que tu bais à mort , parce qu'il a tué ton frère , et l'évêque sera le troisième au parti. Tu y demanderas pardon de tes péchés, veillant la nuit en l'église, là où je vous apporterai un cierge ardent, unique médecine contre le fléau. Vous laisserez tomber quelques gouttes de cette cire en l'eau , que vous donnerez à boire à ceux qui brûlent de ce mal. Quiconque y goûtera avec confiance grande , sera guéri indubitablement : qui , au contraire , méprisera le breuvage par incrédulité , perdra la vie devant les neuf jours expirés ; et si lu n'obéis promptement , tu seras soudain frappé de ce foudre ».
« Au même instant, la B. Vierge se présente à l'autre ménétrier nommé Northman, en la ville de St-Pol , et lui enjoint de faire le même voyage et le même office le samedi. Celui-ci, au jour dit, est le premier à aborder de son récit l'évêque Lambert. Mais , au début d'une commission si étrange , le pauvre musicien se vit tenu pour suspect d'avoir le cerveau démonté, et il se prit à pleurer amèrement devant l'image de Notre-Dame. L'autre, le Brabançon, survenant, s'adresse au môme prélat , qui , « escoutant la même chanson , pensoit que ces joueurs avoient » concerté par ensemble ce bel accord. » Mais, entendant leur histoire plus avant, et apprenant qu'ils étaient ennemis jurés à cause de l'homicide commis et qu'ils ne s'étaient pas vus l'un l'autre depuis longtemps, le pasteur, illuminé du Ciel , se
» Martin l/Hcrmlte, Wsi. des Saintt, tte.
redresse en espérance , et ce jour-là môme , son premier soin est de les réconcilier à Dieu et entre eus, ce qu'il fit avec tout succès de dévotion. »
«La nuit, comme ils veillaient à trois, priant dans l'église, voici la Reine des Auges revêtue de neige et rayonnante de gloire, qui descend doucement de la voûte du chœur , avançant de ses propres mains un cierge allumé , brillant comme une étoile. A cette vue , l'évêque attendri de piété , entonne le chant : Salve Rcgina, auquel les deux musiciens s'accordent suavement , tandis que la Vierge , dans sa majesté céleste , s'approche sans les éblouir et leur dit : « C'est à vous gens de » mestier , que je donne ce cierge , afin que vous mettiez à exécution sans retard » tout ce que j'ai ordonné. » Ils étaient aux côtés de l'évêque, et tous trois reçurent avec vénération le don inestimable des mains de la très- sainte Vierge, qui , laissant avec ce gage de sa miséricorde leurs âmes baignées dans une mer de consolation , reprit son vol vers le paradis. »
« Au plus tôt ces dévots personnages s'acquittent de leur devoir. L'évêque distillait quelques gouttes bénites dans l'eau , portant le cierge dans toutes les familles , et les deux compagnons en présentaient à boire aux malades; un seul s'en moqua et mourut soudainement; les autres guérirent de leur mal désespéré. De là le pieux pontife prit occasion d'ériger une confrérie dévote, nommée des Ardens, dont le gouvernement fut donné , ainsi que la garde du cierge sacré , aux deux favoris de Notre-Dame. »
Ce qui est merveilleux, dit Martin L'Hermite, c'est que ce cierge, qui avait environ deux pieds de haut , et était de la grosseur du bras , brûlait sans se consumer , et qu'après plus de cinq cents ans qu'il avait été souvent cl longtemps allumé , il ne s'était pas amoindri et n'avait rien perdu de son poids. Le pape Sixte iv a fait prendre information très-ample de tout ce narré par les notaires apostoliques qui l'ont trouvé très-véritable.
Alvise, abbé d'Anchin , depuis évêque d'Arras, a écrit l'histoire de la' chandelle d'Arras, en 1 153. Asson , aussi évêque d'Arras , a renouvelé cette histoire en, 1241 , on eu voyait encore , en 17 58, un exemplaire au trésor des chartes de la confrérie de Notre-Dame des Ardens u.
Or , au temps de l'abbé Jean Baillet , vers l'an 1 300 , l'église d'Anchin fut admise à la participation de ce trésor inappréciable. U arriva qu'un certain joueur de cystre (cytharedus) qui était commis à la garde de la sainte chandelle d'Arras, s'avisa de dérober un morceau de ce cierge *sacré , en le coupant avec les dents, et qu'il s'enfuit emportant son larcin , vers la ville d'Hesdin. Mais , parvenu à une certaine vallée , qui est entre cette ville et St-Pol , il se sentit tout-à-coup empêché de continuer sa route, et malgré les efforts qu'il faisait, il ne pouvait avancer ni reculer , et cela au grand étonnement des passants , qui l'exhortèrent à recevoir le sacrement de Pénitence, afin qu'il se pût délivrer de l'espèce de frénésie dont il paraissait possédé. Là, heureusement, était le vénérable prieur de St-Georges, qui se promenait avec ses religieux. Le malheureux conjura le prêtre de venir à son
Voir, pour plut de détails concernant l'histoire de la chandelle d irras . Martin L'Hermite. If?»i. <Ls Saints de la pror. tic li'le, Douai, Orckict, clc. — Hitf. de la sucrée manne, et de la aainle chandelle, par Gui». Gaiet, curé de Sle-Marie-MagdeL d'Arras, petit toI. de 18 pag.,lmpr. en lM8, à Arros, chex la veuve Urbain Desdiamps. — Mém. de M. le cons. Tailliar, inséré dans les Arch. du nord de la Flandre, où est rapporte un document curieux , relatif à la dtandelle d'Arras, et extrait d'un manuscrit dont l'auteur est inconnu.
M. de Llnas prépare un travail fort intéressant, dont nous avons vu quelque partie, sur l'Histoire de J<i chandelle d' Irras, tl de la Confrérie de S.-D. des Ardens.