CHAPITRE XVII
Les éditeurs du Gallia Christiana mentionnent un titre de l'abbaye de Cysoing, de 1337, et qui était à la bibliothèque Colbert; par cet acte, l'abbé d'Anchin , Jean, déclare avoir payé une redevance de six livres, monnaie courante, tribut auquel il était tenu envers tout nouvel abbé de Cysoing.
Celte époque de l'histoire d'Anchin est fort obscure, et présente des incertitudes sur l'ordre selon lequel, pendant une certaine période de temps, quelques abbés se sont succédés au gouvernement de l'abbaye. Dans le manuscrit de F. de Bar, auquel nous nous en rapportons préférablemcnt, nous trouvons, outre l'inscription que nous avons déjà citée, une seconde épitaphe, faite évidemment pour l'abbé Jean le Bœuf, et qui fixerait d'une manière certaine la place que ce pré\at &o\l occuper selon l'ordre de succession dans la série des abbés; elle est ainsi conçue •
Vlgcslmus tcrmis , Bovis est coçnomine didus Abbas hic detfmo similis, s«d uomine nom».
C'est-à-dire : n Le vingt-troisième abbé , appelé Du Bœuf par surnom , est sera- » blable , par son nom , au dix-neuvième. » Le dix-neuvième abbé d'Anchin en effet, ainsi qu'on l'a vu, se nommait Jean Baillet.
Fr. de Bar indique ensuite, comme ayant succédé à Jean Le Bœuf , un prélat qu'il désigne sous le simple nom de Jean , c'est le même qui , d'après le Gallia Christiana , aurait précédé Jean le Bœuf.
Au demeurant , nous l'avons dit , rien ne peut être précisé à cet égard ; les uns attribuant au premier de ces abbés les actes du second ; les autres mettant sur le compte du second les faits relatifs au gouvernement du premier. Après tout cependant , les historiens s'accordent pour fixer à une période de deux lustres le temps total qu'a duré l'administration de ces deux prélats.
Si l'on pouvait s'en rapporter à une charte que produit J. Carpentier , l'historien de Cambrai , le successeur de Jean le Bœuf se serait nommé Jean de Uasserie. Par cet acte, daté du mois de mars de l'année 1340, l'abbé d'Anchin Jean de Dasscrie et son couvent admettent à la participation des saints sacrifices un chevalier Bérenger Borclle , dit le Bourguignon , et lui décernent des prières , ainsi qu'à ses ancêtres , pour des services rendus par ledit chevalier à l'abbaye d'Anchin , qu'il aurait défendue et protégée contre l'invasion d'Edouard roi d'Angleterre. Voici cette pièce telle que nous la trouvons dans Carpentier, avec cette simple rubrique en marge : de arch. Aquicinct. Elle est mentionnée aussi dans le Gallia Christiana , mais sans autre garantie d'origine que celle que lui donne Carpentier :
In nomine S. et 1. T. notum ait omnibus etc., quod nos Joannes de Basseria , abbas et conventus Aquicinct. ecclesi» ord. S. Benedicti , propter affectum , amorem et respectum singularem , quem reddere debemus et tenemur iJlustri viro rt militi Beringerio Borello cognomine Burgundo, subeujus fide, patrocinio et clientela coraraissi et recepli humus, grassanle, eheu ! et omnia in bis partibus depopulante Eduardo Aoglorum rege ; volumus et unanimjter consenlimus quod D. B. etc. participalionem babeat in noslris sacriliciis divinis , orationibus , vigiliis etc., et ad eamdem sacrilictorum nostrorum participatiunem recipimus illustres et geno roses dicli B. progenitores apud Burgundios et Barcilouios, ut nobis rctulil , corpore quiescentes, etc.
An. Inc. Verbi hccocl mense martio.
(Histoire de Cambrai, t. 2, p. 48, preuve*.
Nous pensons que celte pièce n'est pas plus authentique que la fameuse charte de 109G, dite du tournoi, non plus que celle de 1202 , attribuée à l'abbé Adam, et
dont les originaux n'ont jamais été vus par personne, avant ou après Carpentier. Cette troisième, datée de 1 440 , prétenduement émanée d'un abbé Jean de Basserie, à part même quelques formes de style et quelques dispositions insolites, comme, par exemple , cette désignation que l'abbé fait de lui-même , non-seulement par son nom palronimique de Jean, mais encore par le nom de Basserie; cette pièce, dis-je, porte une date tout— ii— fait invraisemblable. S'il y a doute sur la durée de la prélature , voire même sur Tordre de succession de chacun des deux abbés , Jean le Bœuf et Jean soi-disant de Basserie , il n'y a pas d'incertitude sur l'époque d'entrée en fonctions, et la date de la mort de l'abbé qui vient après, et dont F. de Bar rapporte l'épitaphe ainsi conçue :
Abbas pnrflcltur nobis, nu//d mord, Jonnnes Vicenua quarlus. natu Esquerchinus, hune mors, Posl duo lustra , rapit non cxorabllls auro.
C'est-ù-dire : « Jean xxiv" abbé, né à Esquerchin, est sans retard aucun mis à notre tête ; la mort, que l'or ne peut conjurer, nous l'enlève après deux lustres. » Or Fr. de Bar et les autres ebrouiqueurs fixent la date de la mort de cet abbé , Jean d'Esquercbin , à la date de 13 44 ; donc, s'il a gouverné pendant deux lustres, c'cst-à-dirc, dix ans, il avait dû entrer en fonctions en 1334, justement six ans avant la date de la pièce émanant du prétendu Jean de Basserie.
Jean d'Esça erchiî» , ainsi appelé du nom du village où il était né , est mentionné par Fr. de Bar comme xxiv* abbé d'Ancbin , bien qu'il soit porté comme xxv*ou xxvi* dans la série indiquée par d'autres historiens. On pense que maître Thomas d'Esquerchin , mort en 1376, et qui avait été chanoine de l'église de St-Pierre de Douai , était son neveu ou son frère , ainsi que le témoigne le mausolée placé dans la chapelle St-Etienne, où se célébraient à l'église d'Ancbin les messes des morts. Les insignes placés sur ce mausolée indiquaient que cette famille était illustre.
Ce prélat, qui fut d'une grande piété, manifesta surtout une vive sollicitude pour la délivrance des âmes du purgatoire; il fonda à cet effet, et de l'assentiment de tout le couvent, un office anniversaire des morts; cet office devait être célébré le troisième jour après Quasi modo.
A l'exemple aussi de ses prédécesseurs, il fit des legs considérables pour l'accroissement du revenu des pitances. C'était comme une coutume qui s'était établie et qui persista fort longtemps , que cette fondation par laquelle un abbé , à son avènement, consacrait son patrimoine, ou le fruit de ses épargnes au bien-être et au soulagement de ses frères du couvent, et s'attribuait à lui-même, et de son vivant, des prières et un service anniversaire. Ces fondations se sont renouvelées presque constamment , et se sont succédées sans interruption sous les prélats Pierre Toulet, xxxi* abbé, Hugues xxxn*, Guillaume xxxm*, et même jusqu'au trentequatrième abbé Charles Coguin. Mais ceux qui vinrent après , craignant que ce mode de fondation eût quelque chose de suspect , aliquid pecttlii sapere verentes , et ne donnât lieu à des abus, laissèrent à la pieuse reconnaissance et à la dévotion des frères qui avaient reçu de l'abbé l'habit religieux , le soin de décerner les prières. Le révérend abbé de Daure, à la fin du xm* siècle, fit un décret à ce sujet.
Jean d'Esquerchin mourut en l'année 1344, après dix ans de prélature.