CHAPITRE XXIV
que supportent également des anges au haut du panneau de gauche : le cerf blanc sur un champ d'azur parsemé de lis d'or. De ce même côté en bas est le grand prieur d'Anchin ; «agenouillé , et en tête de tous les moines sous la conduite de saint Benoit , fondateur et patron du l'ordre. Tous les personnages sont dans l'attitude de la supplication et sollicitent l'entrée dans la cité sainte.
Si l'on ouvre les volets , on est frappé des splendeurs qui se déploient ; c'est la cour céleste. Au centre, un vaste trône d'or, d'une architecture miraculeuse, tout resplendissant de lumière , aurea luce et décore roseo * , tout étincelant de rubis, de perles, de saphirs, d'émeraudes ; c'est là que siège la très-sainte Trinité : Dieu le Père revêtu des insignes pontificaux et de la tiare aux trois couronnes; à sa droite, il tient embrassé le Cnrist, nu, couronné d'épines et montrant sa plaie; les pieds du Sauveur reposent sur un globe de cristal figurant le monde. Le Fils de Dieu (ait homme est reproduit ici avec les formes longuettes , et selon le type transmis par l'école de Bysance; les artistes alors, surtout dans la Flandre, n'avaient pas 'encore osé s'écarter du modèle consacré comme étant la portraiture exacte et fidèle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Une vieille légende , qui avait cours alors, exprime bien les sentiments qui prévalaient encore dans ces contrées sur l'art païen ; on disait que la main d'un artiste qui , pour représenter le Sauveur , ' avait cherché à copier une tète de Jupiter , avait été flétrie et atrophiée.
Le Père éternel tient de la main gauche un livre ouvert surmonté d'une colombe blanche, image du Saint-Esprit ; on y lit tracés en caractères grecs alpha et oméga y et ces mots latins : Ego sum principium et finis. Des séraphins et des archanges , inondés d'une lumière rutilante , adorent l'Eternel , agitent les encensoirs et chantent les versets des cantiques sacrés; aux tribunes et dans les niches du trône une multitude de chérubins , jouant de toutes sortes d'instruments , exécutent des concerts célestes.
De chaque côté de ce centre rayonnant sont rangés , dans l'ordre hiérarchique , les saints personnages qui forment la cour céleste : tout près du trône , à droite , la bienheureuse Vierge Marie dans le pur éclat de sa chaste beauté ; a gauche , saint Jean-Baptiste , le précurseur ; et puis ce sont les apôtres , les évangélistes , les martyrs , les patriarches , les prophètes , les pères de l'Eglise , les saints innocents , la troupe des onze mille vierges, les guerriers défenseurs de la croix, et toute la foule sacrée qui peuple la cité des élus.
Il faudrait faire un livre tout entier, si l'on voulait décrire ce prodigieux tableau, rappeler les innombrables détails d'architecture , décrire tous les groupes , dire tous les épisodes, toutes les merveilles qui le remplissent. On ne comprend pas qu'un homme ait réuni une puissance de génie assez grande, une science assez multiple dans toutes les parties de son art, et une ferveur de patience assez infatigable pour concevoir, exécuter et mener à lin une œuvre aussi considérable.
Comparaison faite avec les ouvrages authentiques et connus comme étant de Jean Hemmelinck ou Memmelinck , le peintre de Maximilien i,r , notamment avec la chasse de sainte Ursule et les tableaux et diptyques que l'on voit à l'hôpital St-Jean de Bruges , les hommes compétents s'accordent à attribuer le diptyque d'Anchin à ce grand artiste qui vivait à la fin du xve siècle, et même au commencement du xv.« siècle. Charles Coguin l'aurait commandé et fait exécuter au temps où il n'était encore que coadjutcur, et du vivant de son oncle Guillaume d'Ostrel , le vieux abbé,
* Hvmnc à «uint Plrrrc et à «tint Pau], au* V-. |trc».
C'est à M. Al. Robaut, de Douai , jeune artiste d'un talent distingué, que nous sommes redevables du dessin ci-contre qui, dans ses proportions réduites, reproduit avec une exactitude rigoureuse le tableau du maître-autel d'Anchin.
Charles Coguin , ainsi que nous l'avons dit , est représenté dans ce tableau revêtu des attributs abbatiaux , et au-dessus de sa tète est l'écu aux armes de sa famille. Mais il faut remarquer que ces armoiries n'ont pas les mêmes couleurs ou émaux , ni toutes les pièces qui constituent son blason personnel à lui , tel qu'on le retrouve postérieurement sur les actes et titres de son administration, sur les vitraux, les missels manuscrits, sur les pierres des édiGces et sur tous les ouvrages qu'il a fait exécuter en son propre nom et de son autorité officielle après la mort de son oncle. Parmi ces monuments nombreux et de toutes sortes que nous avons rencontrés, portant les insignes et armoiries de l'abbé Charles Coguin, il y a à la bibliothèque de Douai un beau missel * écrit sur vélin et orné de délicates miniatures , et qui a été fait pour l'usage de l'abbé Charles , ainsi que l'indiquent ces lignes, que le manuscripteur Pierre Guithennar a tracées sur une des premières pages du livre :
Carole Ncstoreos prelate âge, vivito in annos,
Quem genus Illustrât diva Minerva colit. Datyli feltx Aquiclocto Dellus ardet,
Cni tain preclarum fala precase sinunl Petrua, Syslphia, Guihtemiar, torts , llbellos
Conseripait vetiri muneria altu» ope.
Ex Gandavo , 2 martll.
C'est-à-dire :
Abbé Charka, puisses-tu vivre aussi longtemps que Nestor,
toi que la naissance ennoblit et que la dive Minerve chérit.
\jt dieu de Delos darde avec amour ses rayons sur le monastère d'Anchin
auquel les destins ont permis d'être préside par un chef si Ulustte
Pierre Guihlenuar , dont le sort est celui de Sysiphe ,
a écrit ces livres , grâces au secours de votre munificence.
De Gand , 2 de mars.
Au-dessus et au-dessous de cette inscription sont- peints les écus armoriés de l'abbé et de l'abbaye. Or voici comment sont blasonnées ces armoiries définitives et officielles de l'abbé Charles Coguin, et telles que nous les avons rencontrées dans divers missels et sur des vitraux, des scels , des pierres, etc.
Ecu ancien écartelé au 1 et 4 d'argent frété d'azur, au 2 et 3 d'argent à la fasce d'azur surmontée d'une merlette de sable , et sur le tout brochant un écusson de gueules à 3 écailles d'or *. Légende : Favenle Deo. La courbure de la crosse qui supporte l'écu forme cimier et est tournée à droite.
Sur le diptyque du maître -autel d'Anchin ce sont les mêmes éléments avec quelques différences.
C'est la même disposition, mais écartelé au 1 et 4 d'azur frété d'or, au 2 et 3 à la fasce de gueules accompagné aussi en chef d'uue merlette de sable. Légende : Favente Deo. Outre que les émaux sont différents, l'écu brochant n'y est pas, et la crosse formant cimier est tournée à gauche.
Ce tableau occupait le dessus du maître-autel au temps que le tabernacle était encore sur le côté : «Le tabernacle, qui selon la coutume de la plupart des églises
1 N- lU du calai des M»., ln-4 • pat.o. Kl n* 17* du même catal. Epirtol* in m»'»»d dieendtr, iit-f* parvo. * L'écusaon de gueules a trois écailles d'or est Rlcaroés, Marie lUcamés était la bisaienle de Charles Coguin.