CHAPITRE XXVI. 2(io
Il y avait en outre un receveur-général qui, par-devant l'abbé et des commissaires appelés par lui , faisait les comptes des sommes reçues et dépensées dans le monastère.
Or le révérend voyait avec un vif chagrin que les esprits des religieux répugnaient à ses nouveaux instituts, et il employait tous les moyens pour les y amener. Il les assemblait dans la chapelle dédiée à saint Christophe, et là, il exposait ses vues et ses raisons de réformes. S'adressant surtout aux plus jeunes , il cherchait à leur persuader que la fervente pratique de la piété et l'exactitude rigoureuse à suivre les prescriptions de l'observance, pouvaient seuls rendre efficaces les oraisons et le saint sacrifice de la messe contre les séductions du démon et les entraînements de la chair. Il s'efforçait de démontrer aux religieux qu'il n'exigeait ps de leur part plus d'austérités que par le passé. 11 ne voulait, disait-il, que conserver les bonues traditions et les salutaires coutumes de la maison , s'appuyant du sentiment de saint Bernard dans son traité De prœcepto et dispensa lione , qu'il interprétait lui-même, disant que les religieux n'étaient pas uniquement astreints aux obligations de la vie cénobitique, mais que saint Bernard ne regardait le salut comme assuré que pour ceux qui se soumettaient , non pas a la règle toute entière et absolue, mais aussi aux prescriptions appropriées au lieu où ils étaient. Et pour qu'à l'avenir ceux qui devaient faire profession ne fussent pas induits en erreur, faute d'avoir bien compris les conditions auxquelles ils s'engageaient en entrant dans la vie régulière , il leur exposait divers points de doctrine sur le but et les obligations de l'état monastique. 11 se trouvait justement alors à Anchin un certain abbé , pèlerin d'Egypte , qui était âgé de soixante-dix ans ; il avait un oncle vivant encore, et qui était dans sa cent-vingtième année. Cet abbé pèlerin avait reçu, du pape Pic iv, mission de parcourir l'Europe pendant quatre-vingt-dix ans, pour recueillir l'argent nécessaire à la délivrance de plus de quatre cents frères , que le Turc retenait dans les fers. Il racontait que les moines d'Egypte allaient après le dîner se désaltérer aux fontaines, et que jamais ils ne mangeaient de viande.
Le 7 des kalendes d'octobre, l'abbé réunit de nouveau le couvent dans la salle du chapitre , pour faire de nouvelles exhortations aux frères , cl pour leur donner des instructions sur les devoirs de l'obédience, s'appuyant toujours sur le traité de saint Bernard : De prœcepto et dispcnsalione. Il leur remontra combien les pratiques suivies dans le monastère étaient loiu de suffire aux conditions prescrites , et que c'était peur eux une obligation rigoureuse de suivre la règle dans tous les cas où il leur indiquait qu'elle devait être suivie.
« Néanmoins, dit Fr. de Bar, le révérend , pensant qu'il n'aurait pas pu parvenir à nous convaincre et à nous amener là où il voulait , et quoique nous fussions disposés à accepter certains rites qu'il nous aurait prescrits dans l'intérêt de notre saint et conformément à l'institut de St-Benoit, il aima mieux en référer, po r toute l'affaire, au siège apostolique , à l'archevêque de Cambrai et à l'évèque dVirras, avec un conseil de huit théologiens de Louvain. Il croyait, par la force de cette influence , arriver plus sûrement à nous contraindre et à nous soumettre. Tous ses efforts tendaient à établir à Anchin la réforme de Bruxelles, à laquelle il obligeait les nouveaux qu'il admettait à la profession , s'efforçant do l'insinuer peu à peu chez nous, mais ne laissant jamais voir ouvertement son intention. Il savait, en effet, qu'à Anchin l'esprit de la profession était dans une autre direction , et que jamais on n'y avait été favorable à la réforme de Bruxelles , et qu'il n'aurait pas été
facile de nous persuader , nous profès selon l'institut de Cluny , nous dont on n'avait reçu les vœux qu'après nous avoir demandé si les rites et coutumes du monastère, dont nous avions fait l'épreuve pendant le temps du noviciat, nous convenaient.»
Le prieur dom Denis d'Ostrcl expliqua ensuite dans le chapitre plus particulièrement, quelles étaient les intentions de l'abbé, et dit qu'il n'était pas dans In volonté du révérend d'astreindre les profès à ces réformes, qu'il n'entendait y obliger que ceux qui avaient été avertis avant que de faire profession, qu'il ne voulait d'ailleurs introduire ces réformes que progressivement et petit h petit.
A peu de temps de là , mourut ce digne prieur Denis d'Ostrcl. Indulgent pour les autres , il avait toujours été d'une grande sévérité pour \ui-r ême. 11 était fort adonné aux veilles et aux jeûnes , et il soumettait son corps aux plus rudes macérations. Etant revenu , par le temps le plus rigoureux , d'une visite qu'il avait faite avec l'abbé à un malade lépreux, lequel avait été autrefois pasteur de Pecquencourt ; il n'avait pas voulu qu'on lui fit de feu , et il fut saisi par le froid. Au bout de quelques jours il fut forcé de se mettre au lit , l'abbé étant absent. Mais comme le prieur avait grandement à cœur tout ce qui touchait à l'observance régulière dans le monastère, on ne put l'empêcher de sortir de son lit, afin de traiter avec tout le soin possible une affaire qu'il devait transmettre à l'évêque d'Arras. Le R"1* fut frappé de la sagesse des avis et de la science profonde du saint homme, et il fut surtout touché du zèle ardent qui l'animait pour le bien de la religion. Mais bientôt le prieur sentant sa fin approcher, reçut tous les Sacrements de notre Mère la sainte Eglise; après avoir a ses
frères des paroles pleines d'onction et de tendresse , et après avoir donné dans une éloquente admonition ses derniers conseils pour les engager à la vertu, il s'en alla au ciel.
L'abbé , à son retour , en apprenant cet événement inattendu , donna les marques de la plus vive douleur. Il voulut qu'on découvrît la face du mort, qui n'était pas encore enterré, et il se mit à répandre des larmes amères. La présence des religieux ne pouvait modérer les manifestations de son chagrin , et dans le désordre de son affliction , il priait à son prieur chéri , il interrogeait avec instance ce corps glacé , il suppliait qu'on le ramenât à la vie au prix de la ruine du temple , faisant vœu d'en ériger un autre plus magnifique.
Cette perte fut longtemps sensible pour le couvent, et surtout pour l'abbé, qui répétait souvent que c'était son bras droit qui lui avait été retranché. Enfin , il s'occupa de remplacer son cher prieur par un autre qui paraissait devoir marchei sur les traces de Denis d'Ostrel. Dom Warnicr de Daure fut élu prieur par les suffrages presque unanimes des frères.
Cependant le prélat poursuivait ses projets d'amélioration avec autant de zèle que de prudence. Une rumeur s'était répandue dans le couvent , que la décision des docteurs de Louvain était tout-à-fait opposée à ce que les moines auraient voulu ; ceux-ci en étaient consternés. Pour les rassurer, l'abbé les réunit en chapitre, et là, afin d'apaiser encore mieux leurs esprits, il leur fit la proposition d'envoyer auprès de Mgrj 'Arras deux frères religieux à leur choix , lesquels munis de diplômes de la communauté , des bulles des papes, des titres de privilèges et revenus affectés aux pitances et vêtements, seraient chargés de supplier l'évêque, après qu'il aurait examiné les litres et droits de chacun , de daigner mettre fin aux débats qui s'agitaient.