CHAPITRE XXVIII
Les Pères Jésuites, à l'occasion de l'élection et de la bénédiction de l'abbé, firent représenter par les écoliers une comédie dans l'ancienne infirmerie du monastère, en voici le sujet : On voyait d'abord deux religieux, simples moines, et un troisième qui venait d'être élu et [consacré; ensuite venaient les tentateurs, les démons de l'amour charnel , de l'avarice et de l'orgueil , qui étaient vaincus par les trois vœux. Uu personnage, qui voulait empêcher les moines d'entrer en religion, ayant l'air d'être conduit par l'esprit de pénitence, s'était fait ermite; mais toutes ses ruses et ses efforts sont vains, et il est chassé en enfer. Enfin les diables sont tués, les moines qui avaient fait profession, les instituteurs et foudateurs des ordres de St- Benoît, de St- Augustin, de St-Dominique et de St- François restent vainqueurs. Cette comédie fut représentée après le dîner , dans la salle de l'ancienne infirmerie , qu'on avait disposée et décorée pour la circonstance ; elle commença à trois heures et finit à six. Ce jour-là on s'était levé à cinq heures du matin , et les vêpres avaient été dites plus tôt qu'à l'ordinaire.
Enfin, pour ne rien omettre, disons que le révérend, muni de ses lettres de confirmation , alla occuper , le jour même de fa bénédiction , l'hôtel abbatial , le 9 janvier 1575, jour de la Nativité de Notre-Seigneur.
C'était une coutume qui avait jusqu'alors été observée par tous les prédécesseurs de dom Warnier, que d'aller, le jour même de la bénédiction, à Pecquencourt , pour recevoir au serment de fidélité le magistrat de Pecquencourt et de Vred ; dans cette cérémonie l'abbé était accompagné des moines du monastère, en grand appareil de procession. L'abbé Warnier , attendu l'heure avancée de la journée et la brièveté des jours qui ne permettait pas que la cérémonie de sa joyeuse entrée se fit alors, la remit à un autre moment.
Cependant une foulé considérable était accourue pour cette fête; mais l'abbé, qui n'aimait ni la grande foule ni la gloire humaine, ajourna la cérémonie; elle eut lieu le 14 de janvier suivant. II vint accompagné de son frère, M. de Meermont, et avec trois chevaux seulement. Il descendit de cheval avant d'être arrivé à l'endroit de la réception , où l'attendait la foule du peuple avec MM. du magistrat et les pasteurs de Pecquencourt et de Vred. Il alla ensuite à l'église de Pecquencourt , où il entendit le Te Deum et assista à la messe.
.Les obsèques de l'abbé défunt avaient aussi été différées, quoique les insignes funéraires et les draperies de deuil eussent été préparées et appendues dans le temple de la même manière que l'avaient été les blasons et insignes de Jean Assct, lors de l'avènement de Jean Lentailleur, qui avait voulu que, selon la coutume antique , les obsèques de son prédécesseur fussent célébrées le jour même de la bénédiction du successeur ; mais l'abbé Warnier , afin de donner plus d'éclat et de solennité à la cérémonie , la remit à huitaine. Et après le départ de ses parents et amis , qui était venus assister à son inauguration , il convoqua pour les funérailles et pour la célébration de l'anniversaire de la mort de Lentailleur, de pieuse mémoire, les principaux parents du défunt. Ces obsèques se firent avec un appareil et une pompe tels que les moines jusqu'alors n'en avaient pas vu de semblables. Sur la bière était étendu un drap mortuaire de soie de Damas , tissu d'argent et brodé aux insignes de l'abbé nouveau , dom Warnier de Daure , qui avait acheté de ses deniers ce poêle exprès pour la cérémonie. Ce fut l'abbé de Marchiennes qui célébra l'office des morts , auquel assistaient les parents du défunt et beaucoup d'autres personnages, les principux du magistrat de Douai et de l'université, l'abbé d'Hasnon, etc.
ABBAYE DWNCHIN.
Nous n'avons pas retrouvé la pièce de vers latins que le docteur Adrien Besnier composa en 1575, à la louange du nouvel élu. D'après ce qu'en dit Fr. de Bar, ces vers étaient d'un assez mince mérite ; mais il cite des distiques composés longtemps après. Ces vers , à part môme la banalité de leur expression , ne sont pas non plus d'une régularité prosodique irréprochable , à moins que la faute * n'en soit au copiste; mais ils renferment un résumé des événements qui se sont passés pendant le gouvernement abbatial de Warnier de Daure ; c'est pourquoi nous les transcrivons :
Iloic rarâ ante alios pietate beatus
Dote anlml ac aumma nobililate fruena , Sueroalt dominus Warnerius ; ulll
Injuriam baud faciena, non aliéna petens. In bona ccrnobii.siniul ornatnenta propensua , • Et sibi subjectoa in pielate rovena. Marmorrasquc choro statuas erexit avilis
Prauulibua, nobia etenobioque decua.
H;rre«eoa tandem pasalm gramme catervà ,
Prssbitcroruinque avldo corde nccanlc gregem. Nollcns hErrescoa capiti parère ncpliando,
Et cladia patriœ dira perlcla limena.
Chara monaaleril delinquere pignora oveaque
Compulaua, sununo haud abaque dolore fuit, Francorumqnc urbea petere el Lolharingica régna
Nonnunquam magnam ferreque paupericm.
l'nde domum rediena Joachlnum Zocte creatum
Qui Nassaull Belge rcsionem hanc fraude regenli
Conantiquc Odein et tcmpla abolcrc Del , Mlllia florcnùm dederat pro intinere bia scx.
Cuucta mnnaslerli aie populando bona Abbnte undc domain redcunic Daurt (pour Deauro ;
Terga dal alque fusain proripiendo capit. Ferl Cameracum templi monumcnta cyphoaque,
Seplem tlluin fratrum comilaute choro Qui cuin rea sacrai tradidissent fraude prophanLa
Exlincli subito peste lueque cadunl :
Kxceptis quatuor quos Chrifctua duxtl ovile
In mnnailcrium : qnidem perfldus illic abeal Dumqu« movent Geuai bello tcla per agroe ,
Nos rcmeare cogiint , sola seddia aiint. Ofûiium sacrum eclebratur parte Duaci,
Porlio dum nobia média peuè datur Nce minuilur fia quod disciplina jubebat Sed In dles crescil sobrielate rigor.
Avant de parler des actes de Warnier de Daure comme abbé, disons quelque chose de sa vie antérieure, des vertus et des qualités qui le distinguaient, des défauta même ou des excès de ces qualités, et faisons voir dans leurs germes les causes qui ont préparé ou du moins qui ont contribué à amener les événements déplorables dont le monastère a été troublé pendant le gouvernement de ce prélat.
Jamais aucun n'avait apporté parmi ses titres à l'élection une vie plus pore que celle de Warnier de Daure; son enfance et sa première jeunesse avaient été irréprochables; et du premier jour qu'il était entré dans la vie monastique, il avait été un parfait modèle de modestie, d'humilité et de piété; on le voyait passant les longues heures du jour à lire, à écrire et à prier. Un écrivain religieux, son contemporain, dit que jamais sa patience et sa résignation ne se sont démenties , soit qu'il eût à essuyer une réprimande ou à souffrir des rigueurs de la discipline. Dès les premiers temps de son entrée au monastère , il ne pouvait supporter la moindre irrégularité , il était blessé par une note passée en chantant, par la plus légère dissonnance ; et la plus petite infraction aux rites de l'Eglise le choquait, quoique jamais il n'y eût en lui intention malveillante ou malicieuse.
Il avait préservé son âme et son corps de toute souillure , et il fut constamment scrupuleux observateur des trois vœux monastiques. Nous n'avons jamais vu personne, dit Fr. de Bar, plus amateur de la solitude et du recueillement; se trouvant content des moindres choses, n'enviant le bonheur de personne, ne disant de mal de qui que ce fût , même des plus vicieux ; tout entier aux soins de son office et à l'accomplissement de ses devoirs , il exécutait avec empressement ce que ses supé-