CHAPITRE XXVIII
rieurs lui commandaient ; il était d'une prudence achevée , et Ton n'entendit jamais sortir de sa bouche un mot inconsidéré.
Après que Warnier eut passé son temps d'épreuve , et qu'il eut donné des témoignages des belles qualités et des vertus qui le distinguaient , l'abbé Asset l'avait jugé digne de l'attacher à sa personne en qualité de chapelain. Il remplit ces fonctions pendant plusieurs années. 11 n'était pas homme de cour , et il ne prenait pas grand souci de ce qui concernait les formalités de l'étiquette et la réception à faire aux hôtes et visiteurs. Au contraire, l'abbé Lentailleur, successeur du révérend Asset, aimait à se préoccuper de ces détails et il leur donnait beaucoup d'importance; c'est pourquoi , estimant que dom Warnier était plus propre à traiter les choses spirituelles , il prit pour son chapelain dom Gaspard de Bovincourt , et nomma dom Warnier sous-prieur du couvent. Il connaissait sa probité rigide, il lui confia en outre l'administration des comptes de pitances et de vêtements des moines , ainsi que la recette de certains revenus que l'abbaye avait en Ostrevant. Dom Warnier se montra dans ces fonctions si vigilant et si bienveillant pour chacun, qu'il se conquit l'amitié de tous , et que d'une voix unanime il fut choisi par les frères pour être prieur; et cela contre les prévisions et le* désir du révérend Lentnilleur , qui aurait voulu voir appelé à cette dignité dom Gaspard de Bovincourt, ou un des trois qu'il avait désignés au choix des frères : dom François de Bar, Joachim Zoette et Jacques Vermeille. L'abbé Lentailleur avait en tète certains projets importans , et pour les mettre à exécution , il pensait qu'il n'aurait pas clé secondé par dom Warnier, qui naturellement était peu porté aux innovations. L'abbé Lentailleur, ainsi que nous l'avons vu plus haut , tenait beaucoup aux institutions nouvelles et à tout ce qui tendait à perfectionner la discipline. Dom Warnier, de son côté, était attaché aux anciens instituts et usages, et autant qu'il le pouvait, il conservait et même remettait volontiers en pratique ceux qui n'entraînaient pas d'abus ou d'inconvéniens; c'est une occupation qu'on lui aurait laissée. D'ailleurs on aurait mis auprès de lui le prieur dom Denis d'Ostrel , grand partisan de ces nouveautés et qui n'y était pas moins ardent que llabbé Lentailleur lui-môme. Mais Dieu en disposa autrement , et dom Warnier fut appelé aux fonctions de prieur par les suffrages de la communeuté. Une fois confirmé dans ce poste , il montra la plus grande douceur à l'égard de tous ses frères. Il ne se décidait qu'avec peine à infliger des punitions à ceux qui les avaient méritées; encore fallait-il que la faute fût tout-à-fait évidente ; il donnait des avertissements à ceux qui se négligeaient; il était affectueux à l'égard de ceux même qui lui étaient hostiles ; il ne comprit jamais comment ils pouvaient le haïr , ni pourquoi il aurait eu à s'en méfier.
Donc Warnier , devenu prieur , n'en fut pas plus partisan des innovations , et ce n'était qu'à contre-cœur qu'il se prêtait à l'établissement des règles et institutions que l'abbé Lentailleur, quand il se portait bien , cherchait à introduire. Le sous-prieur, Jacques Vermeille, au contraire, qui était en possession de la faveur de l'abbé, et qui savait la répugnance qu'avait le prieur pour les nouveaux instituts, travaillait de tout son zèle à les établir ; mais ses efforts étaient stériles : a ne pouvant, disait-il, comme sous- prieur, faire mettre à exécution ce qui n'avait pas été adopté par le prieur, président du chapitre, et par les pères de l'ordre. Aussi, le sous-prieur ne se faisait faute de semer des sujets de mécontentements contre le prieur, donnant à entendre que ces retardements étaient préjudiciables aux religieux; que quant à lui , il faisait tout ce qu'il était en son pouvoir de faire; mais
ABBAYE D'AINCHIN.
qu'avec un tel prieur son bon vouloir se trouvait paralysé et que la lumière était mise sous le boisseau.» Dans ses conversations avec les frères , il trouvait moyen défaire valoir ses services et de rabaisser ceux du prieur, de manière à laisser croire que si les propositions qu'il faisait et les projets qu'il méditait pour l'avantage des frères , n'avaient pas leur effet, cela était dù à l'incurie et à la négligence du prieur; non pas qu'il le nommât , mais il s'y prenait de telle sorte que les supérieurs et l'abbé luimême en étaient venus à blâmer le prieur Warnier de son goût pour la solitude, pour le recueillement et pour le silence.
Le temps qui aurait dù être employé à traiter les affaires du couvent , se perdait dans V auditoire en vaines discussions sur les fautes et peccadilles commises par les frères. L'abbé régla que les pères de l'ordre se rendraient trois fois par semaine , après vêpres , dans la chambre même du prieur, où chacun ferait son rapport et les propositions qu'il croirait utiles au bien de la maison et à la discipline. Cela se pratiqua assez exactement pendant quelque temps ; mais bientôt le prieur, qui ne demandait pas mieux que d'être débarrassé de cette besogne , avait fini par ne plus interroger que vaguement les anciens de l'ordre qui se présentaient , sans même attendre qu'il» fussent entrés dans sa chambre ; et ceux-ci , le plus souvent par une sorte de complaisance ou de retenue , répondaient qu'ils n'avaient souvenance de rien d'extraordinaire , et le prieur les congédiait poliment, en disant que pour sa part , non plus , il n'avait rien de nouveau à leur communiquer. De façon qu'on finit par lui épargner cette tâche , et qu'ainsi il n'y eut plus de raison de communications et de rapports avec le prieur.
D'un autre côté , l'abbé , qui était empêché par la goutte , et qui n'assistait que rarement aux séances du chapitre, désirait ardemment faire discuter et mettre à exécution les dispositions nouvelles et les projets de réforme qu'il avait en vue, et il aurait voulu que le sous-prieur , qui montrait tant de zèle pour ces réformes et pour tout ce qui devait rehausser la gloire de l'abbaye et favoriser le progrès, fut chargé de la direction du monastère. Alors se répandit le bruit dans le couvent que le révérend songeait à se donner un vicaire ou coadjuteur pour ne plus se réserrer , avec les marques extérieures et honorifiques de la prélature abbatiale , que les soins de la représentation officielle. Le sous-prieur Vermeille , fort adroit et persuasif, avait contribué à répandre ces bruits et à leur donner une consistance telle que le couvent et même les plus jeunes frères , qui n'avaient pas à se préoccuper de ces choses , en furent émus.
Cependant François de Bar et quelques autres religieux, voyant que tout cela tendait à troubler l'état de la maison, s'étaient résolus d'aller trouver le révérend, qui était malade dans son lit, et de lui raconter ce qui se passait. L'abbé n'avait pas hésité à réunir, le lendemain même, les frères dans sa chapelle, et là il leur avait dit, sans toutefois nommer le révélateur, que certain bruit était venu à son oreille , mais que jamais il n'avait eu le projet arrête de se donner un vicaire ou coadjuteur. a Seulement, avait-il dit, pendant que j'étais gravement malade dans » mon lit et en danger de mort, le père Maximilicn, de la compagnie de Jésus, » me vint trouver comme ayant été averti par des religieux, pour m'engager à pourvoir » au choix de mon successeur , afin de préserver le couvent des maux qui lui » pourraient arriver, si je quittais la vie sans avoir un vicaire ou coadjuteur. Je lui »• ai répondu que je ne me refusais point à cette mesure et que j'étais disposé à faire » tout ce qui était dans la volonté de Dieu. » Quand on sut cela, chacun de ceux qui,