CHAPITRE XXVI1Ï
dans le fond de leur esprit, se croyaient appelés à la succession de l'abbé , pensèrent que le moment était venu et qu'il ne fallait pas laisser échapper une si belle occasion de procurer le bien du monastère. Il se forma comme deux sectes ou partis, les uns pour le prieur, les autres pour le sous-prieur; et dans les discussions on se jetait comme une injure ou une provocation l'épi thèle de prioriste ou de soiisprioriste , et d'autres qualifications désobligeantes , ce qui ne laissait pas que de produire du scandale dans le monastère. En vain le révérend voulut mettre fin à ces disputes , en prescrivant un silence absolu , au sujet de la nomination d'un vicaire ou coadjuteur ; le génie du mal propageait la discorde. Ces divisions se manifestaient surtout au chapitre entre le prieur et le sous-prieur ; il suffisait que l'un proposât une chose , pour que l'autre la repoussât ou affectât de la passer sous silence; et l'un soutenait la proposition avec d'autant plus de violence que l'autre ne la voulait pas. L'aigreur s'en mêlait , les affaires de la maison souffraient, et les inimitiés devenaient de jour en jour plus profondes. Le révérend, pour couper court à ces conflits, rappela auprès de sa personne le sous-prieur, homme de bon jugement d'ailleurs et d'un esprit vif, et lui remit le soin de l'économat de son hôtel, et il le remplaça comme sous-prieur par dom Jean Le Thomas, dit de Lille , parce qu'il était originaire de cette ville ; religieux exclusivement adonné aux pratiques de la dévotion , rigoureux observateur de la discipline , qui macérait son corps frèle par les austérités les plus rudes. Pour éviter ces vaines contestations de tous les jours dans l'auditoire, l'abbé prescrivit et définit la besogne et les devoirs qui étaient attribués à chacun des pères de l'ordre; ainsi le sous-prieur, le troisième prieur et le quatrième prieur , chacun à son tour, devait faire l'inspection de l'église, des dortoirs et de tous les lieux soumis à la règle, pour voir ce qui s'y faisait, et comment chaque moine s'y comportait; ils devaient aussi présider aux prières du matin et aux autres heures canoniales, et faire un rapport dans l'auditoire, des fautes e négligences commises par les frères. Les devoirs de chaque prieur étaient déterminés de telle façon , que le grand - prieur lui - même , quand il l'aurait voulu, ne pouvait pas changer l'ordre du service que chacun faisait à son tour, ni y intervenir. Si quelque controverse ou dissidence s'élevait dans l'auditoire, les 3' et 4* prieurs devaient se contenter d'énoncer leur opinion, que le prieur et le sous-prieur seuls pouvaient discuter ; et au prieur seul , en l'absence de l'abbé , appartenait la décision définitive. 11 prononçait s'il y avait lieu à punir ou à absoudre.
Au reste, les affaires du chapitre étant un peu plus calmes, le prieur ne changea rien à ses habitudes ni à ses manières de voir. 11 déplorait souvent dans des entretiens particuliers la multiplicité des statuts et des prescriptions dont l'abbé surchargeait le couvent ; il donnait à entendre que, s'il arrivait un jour au pouvoir, il saurait bien concilier le repos et la paix du monastère avec la répression des abus. Quand il recevait les frères, il les traitait assez libéralement; il s'enquérait avec sollicitude s'ils avaient tout ce dont ils avaient besoin dans leurs cellules. Il veillait très-scrupuleusement à ce que rien ne manquât , soit à l'église , à la trésorerie ou sacristie , dans le dortoir , soit dans l'infirmerie , le réfectoire et la cuisine couventuelle. Pour les choses qui entraînaient une dépense plus considérable, il prenait l'avis de l'abbé, mais pour celles de moindre importance, il avait, selon la coutume ancienne , plein-pouvoir, parce que c'était lui seul que cela regardait. De cette façon , il acquérait beaucoup d'influence sur les frères et s'attirait leur amitié.
Les autres non plus ne négligeaient rien pour fortifier leur çarVi. Var \a *vV\Ve
on a su que Jacques Vermeille et Joachim Zoette avaient cherché à s'appuyer à la cour contre l'élection de Warnier , de l'influence de plusieurs nobles et chefs huguenots , qui furent depuis décapités a Hall , et parmi lesquels était le propre frère de Vermeille. Après la mort de ce personnage , on a trouvé dans ses papiers une lettre du moine d'Anchin, Jacques Vermeille , dans laquelle il disait à ses amis « que le prieur Warnier n'était pas propre à la dignité abbatiale , parce qu'il ne suivrait pas les traces de son prédécesseur, dont il ne goûtait pas les institutions , et qu'il était plutôt disposé à ramener les anciennes coutumes. » D'autres factions aussi s'agitaient pour s'opposer, le cas échéant , à la nomination pour la prélature d'Anchin , de Gaspard de Bovincourt, ancien religieux de St-Sauveur, qui alors était abbé d'Audenbourg.
Ce Gaspard de Bovincourt ou Bavincourt est celui dont il est parlé dans la Bibliothèque belgique de Foppens*. 11 était originaire d'Arras selon les uns, de Bapaume selon d'autres ; chevalier de Jérusalem , et successivement moine d'Anchin et abbé d'Audenbourg ; il a été député pour les ordres de Flaudrc vers le roi d'Espagne. Il est mort en 1576, le 10 février, à l'âge de 48 ans, dans la huitième année de sa prélature. 11 a laissé plusieurs ouvrages en français : une relation de son Voyage à Jérusalem et au mont Sinaï , un poème en deux livres , De la connaissance de soi-même , un traité : De l'arithmétique , et d'autres écrits encore. Aucun de ces ouvrages n'a été publié.
L'abbé de Marchiennes, dom Arnould Gantois, favorisait et entretenait à grands frais le parti de Joachim Zoette et de Vermeille , que soutenait de tous ses efforts aussi le procurateur de l'abbaye d'Anchin , Philippe Deleval , lequel , disait-on , avait été à la cour avec l'abbé Arnould Gantois en vue de cet objet, et pour travailler à gagner des protecteurs au parti. On faisait entendre aux officiers de la cour que leurs services ne resteraient pas sans récompenses. Un des moyens d'influence qu'on avait employé auprès du comte de Lallaing , était la promesse de se montrer facile pour l'affaire du moulin , affaire dont nous avons parlé au chapitre précédent.
Un autre moine encore, qui aspirait aux honneurs de la prélature abbatiale, était dom Pierre Passet , homme capable d'ailleurs et fort versé dans la philosophie et les bonnes lettres, qui avait étudié à fond les textes sacrés, et avait commenté les écrits de plusieurs Pères de l'Eglise. 11 était alors maître des novices , dirigeant avec beaucoup de zèle ses élèves dans l'étude des lettres et des saintes doctrines; aussi , jouissait-il de l'estime et de la faveur du révérend Lentailleur, qui , avant qu'il fût à son lit de mort , pressentant les difficultés de toutes sortes qu'on aurait pour le choix du pasteur du couvent, avait laissé en écrit l'expression de son jugement sur les qualités de ceux qu'il prévoyait devoir être compétiteurs à la prélature , sur leurs doctrines , leurs habitudes , leurs capacités , leurs talents , enfin sur leur idoncïlé au gouvernement du monastère. Cependant, par la suite, il préféra à tous dom Jean Le Thomas dit de Lille , qu'il avait revêtu de l'office de sous-prieur lorsque dom Vermeille avait été appelé aux fonctions d'économe de l'hôtel abbatial. Warnier de Daure n'avait jamais eu qu'une place secondaire dans l'affection et les sentiments de l'abbé ; c'est ce qu'où a su depuis d'une manière certaine par un domestique du révérend , lequel domestique avait fait sou profit du contenu de lettres particulières qu'on avait lues devant lui sans prendie garde qu'il écoutait attentivement.
Quoiqu'il en fût, W'arnier de Daure avait donc été nommé abbé d'Anchin.
» liibliolhtca Pelgiea. t . i, p. 3Î7.