CHAPITRE XXVIII
Après son installation, nn des premiers soins qui l'occupèrent, fut de procéder à la nomination de celui qui devait le remplacer au poste de grand - prieur. Des difficultés paraissaient devoir s'élever à ce sujet; l'élection se faisant ordinairement par les suffrages des frères, ceux qui appartenaient à la faction de Zoette et de Vermeille et aux autres partis dont nous avons parlé , espéraient se procurer, par celte élection , un protecteur et un ami dévoué à leurs projets , et c'en eût été fait alors des Pères de l'ordre, qui, tout bien intentionnés qu'ils fussent, et résolus à maintenir l'honneur de Dieu et les avantages spirituels de l'abbaye , auraient rencontré à tous instants des ambages et des oppositions, et auraient vu tous leurs efforts paralysés. C'était donc une affaire qui demandait d'être conduite avec prudence. Le nouvel abbé différa de quelques mois cette élection ; et le 17 mars 1575 , au matin, dans le chapitre, il proposa au choix des frères les noms de deux candidats : dom Jean Le Thomas, alors sous -prieur, et dom François de Bar, quatrième prieur, un des religieux les plus éminents du couvent d'Anchin. L'abbé, en les présentant au suffrage des frères, fît l'éloge de leurs qualités et des vertus qui les distinguaient; il ajouta qu'en désignant ces deux candidats, il ne faisait que suivre les intentions et la volonté du prélat défunt, Jean Lentailleur, lequel ayant été à même d'apprécier les mérites de ces deux frères qui avaient gouverné avec lui le monastère , avait jugé dans sa sagesse qu'ils étaient les plus dignes et les plus capables de remplir les fonctions de grand -prieur. Les moines tout d'abord furent étonnés de la proposition que leur faisait l'abbé , qui ainsi limitait leur choix à ces deux candidats. Us murmurèrent entre eux; quelques-uns même finirent par proférer des menaces de révolte, en réclamant énergiquemcnl la liberté d es suffrages ; mais l'abbé prudemment ne laissa pas le temps à la rébellion de s'organiser; dès le soir même il assembla le chapitre, où il imposa un mode de suffrage qui pût satisfaire tout le monde et laissât chacun libre de refuser ou de nommer l'un des deux candidats proposés. Voici le moyen qu'il imagina : Il fit distribuer à chaque frère trois billets ; sur l'un de ces billets était le nom de Fr. de Bar , sur l'autre celui de dom Le Thomas , et le troisième était blanc , de manière que ceux qui n'auraient voulu ni de l'un ni de l'autre des deux candidats proposés eussent à déposer le billet blanc.
Deux frères recueillirent dans un sac les suffrages de tous les religieux , excepté des frères jubilaires , jubilei qui ne devaient pas voter , et ils les portèrent a l'abbé , qui , après avoir fait promettre aux deux frères scrutateurs , sous la foi du serment, de ne révéler à qui que ce fût le nombre des suffrages ni les noms des élus, dépouilla avec eux le scrutin. Pour dire la vérité, on croyait généralement alors que la majorité était au parti qui voulait la liberté des suffrages, et qui désirait un autre que les candidats proposés par l'abbé ; toutefois co n'était qu'une conjecture. Le révérend remit à huitaine pour proclamer le résultat du scrutin, et après les huit jours écoulés il assembla le chapitre , et là , appelant François de Bar , il lui dit : «Attendu que vous avez réuni la majorité des suffrages, et approuvant moi- » même ce choix , je vous crée prieur de ce monastère , et je vous donne tout pouvoir » de punir, corriger, reprendre, et de disposer tout ce qui regarde l'office du » priorat , et j'ordonne à tous les frères de ce couvent , en vertu de la règle et
1 Jubil<rut : homo grandamn, centeoarius. Floduardua, lib. 1. Hi»t. Rhemensl», cap. 11, quld illc Jubilarus (Ma virum lanctum propler staUa prolUitatem vocitantet), facere vellet, etc.
Vide : Glo». Ducange , %d tôt. JuWl<r*i.
>• Je l'institut du monastère, moi, présent, de vous obéir et aussi en mon absence, » de vous obéir en toutes les choses pour lesquelles ils sont tenus de m'obéir à » moi-même, etc. » Voici le texte même de cette formule :
Cura potior pars tibi dederit suiïragia , ego etiam approbans eorum nomioalionem , te creo priorem bujus monasterii , doque libi omnera potestatem puniendi, corrigeodi ac disponeodi quaecumque speclant ad ofliciuro prioralùs atque omnibus fratribus hujus conveolûs pnecipio r vel ex more et inslituto monasterii me présente tibi obediaot, atque me etiam abseute in omnibus mihi teneotur obedire. lusta, opportunè, importuné , argue , obteera.
Mais lorsque Fr. de Bar eut été élu et confirmé , plusieurs des principaux frères , qu'on regardait comme étant les colonnes du parti opposé , vinrent d'eux-mêmes au-devant du nouveau prieur pour lui promettre toute obéissance et soumission , et pour se recommander à sa bénignité , le priant de n'en vouloir pas à celui qui n'aurait pas tout-à-fait approuvé le mode d'élection qui avait été employé; ils ajoutèrent que cinq d'entre eux avaient , par leur vote secret, témoigné leur désapprobation. On sut par la suite qu'un seul suffrage avait été donné à dom Jean Le Thomas.
Fr. de Bar, étant institué grand-prieur de l'abbaye, réunit les religieux, et leur adressa une petite allocution en latin comme un témoignage de sa bienveillance envers ses frères, et comme une sorte de déclaration et de testament de principes. Il y disait « que sa position nouvelle ne faisait que le mettre à même de travailler plus efficacement au bien spirituel de ses frères , contrairement à cette opinion commune que les honneurs et le pouvoir changent les idées, les mœurs et les habitudes. Seulement, disait-il, les devoirs des inférieurs sont autres que ceux des supérieurs; et rien dans une société, dans un gouvernement quelconque n'est plus propre à fortifier les liens d'attachement et de charité que la distinction légitime des grades et la délimitation des devoirs. Assurément , personne ne met en doute que dans le royaume du Ciel la charité ne soit parfaite et absolue ; et cependant les anges , qui sont tous des bienheureux , y ont des noms , des rangs et des titres distincts, de même que l'étoile diffère de l'étoile sans que l'harmonie du firmament en soit altérée. 11 cite Moïse , qui , suivant le conseil salutaire de son beau-père Jelhro, créa des centurions, des quinquageniers et des dixainiers pour juger le peuple dans les choses qui étaient de moindre importance. Puis , il parle des Grecs et des Romains , qui ne sont arrivés au degré de gloire et de puissance qu'ils ont atteint, que par la force de leurs institutions, etc., et d'après ces exemples et autorités, il fait ressortir les avantages qui résultent pour toute société et pour chacun des membres de celte société, en particulier, de la hiérarchie et de la discipline. Il montre que la république chrétienne a été constituée selon les principes hiérarchiques, depuis le pape, les cardinaux, les archevêques, les évoques , les pasteurs, etc., jusqu'au plus humble des desservants , et que c'est ce qui a fait sa force et sa gloire dans le passé, comme c'est ce qui doit la maintenir dans le présent et dans l'avenir.»
Le 9 des kalendes d'avril 1575, avant Pâques, deux jours après son installation comme grand-prieur , Fr. de Bar prononça de nouveau et de mémoire , dans rassemblée du chapitre, uu discours latiu fort étendu, tout fleuri d'élégance oratoire, d'érudition et de citations des livres sacrés , et dans lequel il implorait l'assistance de tous ses frères, pour l'aider à remplir les difficiles fonctions auxquelles il était appelé , et à accomplir le bien qu'il avait le désir et le devoir de faire. Il attribuait sa part à chacun , et lui traçait sa ligne de conduite selon la nature de son