‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 165 sur 306 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Mais de plus grands, de véritables malheurs, étaient réservés à l'abbaye d'Anchin. La Belgique, de jour en jour, tendait a se soustraire à la puissance spirituelle du pape et à l'autorité du roi d'Espagne; elle était en proie aux factions qui divisaient et ensanglantaient le pays. La contagion de l'esprit de révolte et de licence s'était étendue jusqu'au clergé et avait pénétré dans les monastères , où le mal ne tarda pas à se manifester; et l'abbaye d'Ancbin fut une de celles qui eurent le plus il en souffrir.

Pour mettre le lecteur à même de juger de la disposition des esprits dans le pays, et d'apercevoir les causes d'où procèdent les événements déplorables qui se sont passés dans le monastère d'Ancbin, rappelons quelques-uns des faits principaux qui s'étaient accomplis dans la politique. Les Espagnols, en se retirant de la Hollande, commirent tant d'excès, que les provinces même restées fidèles à l'Espagne implorèrent le secours du prince d'Orange, pour qu'il Ici débarrassât de celte armée indisciplinée. Ce fut alors que toutes les provinces dressèrent , d'un commun accord , la convention connue sous le nom de Paix de Gand (elle fut signée le 8 novembre 1576, quatre jours après le sac d'Anvers). Par ce traité , elles promettaient de s'entr'aider à délivrer le pays de la servitude des Espagnols et des autres étrangers. La cour d'Espagne fut obligée de l'approuver ; en conséquence , on fit disparaître tous les monuments de la sanglante domination du duc d'Albe. L'arrivée de dom Juan d'Autriche, nommé gouverneur des Pays-Bas, ne diminua ni l'effervescence du peuple, ni l'exigence des états qui le forcèrent, en exécution du traité de Gand, à renvoyer ses soldats. Dom Juan , qui avait reçu des instructions particulières du roi avant son départ de Madrid , eut l'air de céder ; mais il rappela bientôt les Espagnols , et s'empara de vive force de Namur et de Charlemont , où il établit des garnisons. Les Flamands , furieux d'être joués , appelèrent le prince d'Orange et le revêtirent du titre de gouverneur-général du Brabant. Les seigneurs de ce pays ne virent pas sans inquiétude l'autorité concentrée entre les mains de Guillaume , ce chef des Huguenots, propagateur ardent du protestantisme. Us offrirent la place de gouverneur à l'archiduc Mathias , dans l'espérance de partager le pouvoir avec ce prince qui leur serait redevable de son élévation. Mais Guillaume , instruit de leur démarche , alla lui-même au-devant de l'archiduc , et gagna si bien sa confiance , que Mathias lui laissa toute l'autorité avec le titre de son lieutenant-général.

Le prince d'Orange, reconnu solennellement en qualité de gouverneur du Brabant , et confirmé dans ce poste par la Confédération et par les Etats de Bruxelles et du Brabant , chassa de la Belgique , comme étrangers , tous les Espagnols , et appela , comme alliés et amis , les troupes allemandes attachées à la secte hérétique. II prit les mesures les plus minutieuses contre tous ceux qu'on pouvait croire être dévoués au roi d'Espagne et à la foi catholique. Il n'était que trop bien secondé dans ses intentions par les menées d'agents secrets, notamment de M. de Stc- Aldegonde, le plus perfide et le plus terrible des hérétiques4. Il n'y avait pas <V catholiques un peu notables, seigneurs, prélats, abbé§, prêtres, qu'on ne trouvât moyen de signaler comme traîtres à la patrie. Ceux qui ne prenaient pas la fuite étaient jetés dans les prisons, ainsi qu'on l'a vu de l'évoque d'Yprcs et de celui do Bruges. Il est vrai que parmi les seigneurs catholiques les plus considérables qui furent incarcérés, le duc d'Arschot fut presque aussitôt relâché ; mais on savait que

» Fr. de Bar, M«. elle.

3iO ABBAYE D'ANCHIN.

c'était un ho- me d'humeur trop paisible et trop facile pour ne pas se résigner aux nécessités du moment.

Les Etats -Généraux avaient été convoqués à Bruxelles , à l'effet de faire souscrire ù l'expulsion des Espagnols, cl de poursuivre les perquisitions contre ceux qui appartenaient au parti catholique. Non-seulement les seigneurs laïcs, mais aussi les évêques, les abbés et tous les personnages ecclésiastiques de quelque marque avaient été invités à se mettre en rapport avec les Etats, soit en se présentant de leur, personne , soit en écrivant. Warnier , quoique pressé chaque jour de se rendre à ces comices de Bruxelles, différait son départ, afin du n'avoir pas à déclarer quel parti il avait suivi, et ce qu'il avait fait pour subvenir à la défense de la patrie. Heureusement il se trouva quelqu'un de prudent et de courageux , ami- du monastère , dom Jacques d'Ostrel , abbé de St-André-au-Bois , près d'Hcsdin , qui s'offrit de représenter l'abbé Warnier, et de répondre pour lui. Le révérend Warnier avait une crainte extrême de se trouver forcé à signer quelque chose de contraire à la foi catholique ou de désavantageux au roi d'Espagne ; et il évitait de se trouver dans ces assemblées tumultueuses , pour ne pas se mettre dans le cas de plusieurs prélats qui , quoique attachés à la foi catholique et dévoués au service du roi d'Espagne, mais intimidés par l'appareil des armes, et par la crainte des persécutions, n'osèrent pas se séparer de l'opinion dominante.

Dans ces temps de tourmentes, où les Etats de Belgique étaient en révolte contre Dieu et contre l'autorité légitime du roi , une sorte d'aberration et un désir inquiet d'indépendance s'étaient emparés du couvent. L'abbé Warnier, dans la pensée louable de garantir son troupeau de l'influence des mauvaises passions du dehors , s'efforçait de le tenir enfermé dans les limites rigoureuses de la règle de saint Benoit. Mais ses efforts étaient impuissants contre les ruses de Satan , qui , sous l'apparence fallacieuse d'améliorations, ne cessait d'animer les moines, et excitait parmi eux les défiances et les haines. Plus l'esprit de liberté gagnait dans le monastère, plus l'abbé faisait d'efforts pour résister; il maintenait plus étroitement les prescriptions de la règle, et il exigeait l'exécution ponctuelle des lois de la discipline intérieure. Mais tout ce que le prélat faisait pour le bien était pris en mauvaise part; tout devenait sujet de murmures, de menaces, de révoltes; soit qu'il s'agit de la distribution des habits , de la taxe des pitances , des heures de prières et offices, ou de la manière dont les hôtes, les parents ou amis des moines étaient reçus par l'abbé, etc.

Le prieur, qui voyait le danger, cherchait à empêcher l'explosion d'une catastrophe, et sans laisser apercevoir qu'il s'en préoccupât, il recueillait avec soin les plaintes de chacun, afin de prévenir les causes de troubles, et d'ôter tout prétexte à la mutinerie, en insinuant à l'abbé des avis, et en lui indiquant les points sur lesquels, pour éviter un plus grand mal , il pourrait faire quelques concessions. Mais l'abbé, persuadé que la rigueur et la sévérité étaient les seuls moyens de retenir les religieux dans le devoir et d'empêcher le désordre , se raidissait contre les conseils , et il reçut fort aigrement les observations du prieur, contre lequel d'ailleurs il était en défiance , et qu'il soupçonnait à tort d'être sinon le promoteur, au moins le colporteur officieux de plaintes imaginaires.

Le prieur se trouvait ainsi dans une situation fort pénible et des plus embarrassantes ; il était tout à la fois eu butte aux soupçous de l'abbé et à la malveillance des moines, qui lui reprochaient de ne pas faire auprès du révérend tout ce qu'il

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