‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 166 sur 306 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

pouvait, et de le ponsser au contraire dans les voies de rigueur. D'une part, il craignait d'indisposer l'abbé contre les frères , et d'autre part il ne devait pas dénoncer aux inférieurs les faiblesses et l'entêtement de leur supérieur. Enfin, tourmenté par cette double anxiété , il tomba sérieusement malade. Et il fut pendant un certain temps sans pouvoir s'occuper des affaires de la maison.

Lorsqu'il fut guéri et à môme de reprendre ses fonctions, il se trouva encore entre ces deux écueils. Il y a plus , pendant le temps que la maladie l'avait tenu éloigné de* son office, l'abbé, au lieu de laisser aux sous -prieurs les soins de l'administration intérieure, s'en était lui-même chargé, et il y avait apporté uue extrême minutie. Il n'y avait pas de détails dans lesquels il n'entrât pour tout ce qui concernait le réfectoire, les dortoirs, l'infirmerie , le mobilier, le linge et même les menues réparations. Il voulut aussi régler par lui-même et administrer les dépenses relatives aux vêtements des religieux , ce qui entrait dans les attributions du prieur; et comme par suite des dispositions qu'il avait arrêtées, on n'avait plus égard pour la confection des habits à la taille et à l'embonpoint différent des moines, la même mesure ne convenant pas pour tous, il en résulta les scènes les plus étranges. Enfin , il y avait beaucoup de choses au sujet desquelles , sans mauvaise intention, il contrariait les frères et se rendait désagréable, non-seulement envers les habitants de la maison, mais encore avec les étrangers. Ainsi, à table, il ne montrait ni la gaieté ni la libéralité d'un convive affable ; et les hôtes qui y étaient reçus se trouvaient blessés de la froideur austère qu'il y apportait, et on attribuait ces façons d'être à un sentiment d'avarice. Tout, en un mot , concourait à exciter la malveillance contre l'abbé.

La vérité est que Warnicr de Daure, par nature, était porté à l'économie et à la sobriété, et que par un sentiment de devoir il était attaché à l.i règle. S'il \oulait que sa table ne fût pas chargée d'une profusion de mets et de vins, celait pour se conformer aux prescriptions de la loi religieuse; et quant aux hôtes, il désirait que leur séjour dans le monastère leur fût, selon la recommandation de saint Benoit, une occasion de recueillir des exemples de tempérance. Et même, lorsque M. de Mecrmont, son frère, joyeux gentilhomme, qui aimait à boire assez plan lure use ment , venait dîner à Anchin , l'abbé l'obligeait à se servir de gobelets ordinaires; et pour cela il prenait la précaution de faire retirer du dressoir le hanap dont M. de Meermont lui-même lu\ avait fait cadeau.

Cette sobriété et ces soins étaient imputés à mal, et étaient des prétextes de désiffection envers l'abbé , qu'on accusait d'être d'une excessive parcimonie. « Mais, dit Fr. de Bar \ c'est à Dieu seul qu'il appartient d'en juger; » toujours est-il que Warnier de Daure était , par caractère , modeste , timide et taciturne , ennemi de tout changement, redoutant le trouble et l'agitation. D'ailleurs, ne nuisant à la réputation de personne, il aimait la paix et la concorde; bon, humain, libéral et accommodant avec les paysans et les fermiers de l'abbaye , il compatissait à leurs infortunes. Son plus grand désir était d'amener les religieux à la pratique des vert .s monastiques, et de les voir humbles, modestes, patients et soumis. Fort adonné luimême à la pauvreté, à la sobriété et à la solitude , il fuyait la compagnie des hommes du monde; de là ses habitudes moroses et son peu de gaieté à table. Il ne racontait jamais que des choses banales et communes; rarement il buvait à la santé de ceux qui étaient de condition inférieure; et lorsqu'il était forcé de l'aire raison i des

• Kiwi. et «esta n v abt»ut. Warnrrlt ; M*, ir du calai, de M. DuthSIIœul.

ABB AYE D'ANCIl IN.

personnes de qualité , c'était avec une extrême réserve et avec un >isage grave et froid. Son caractère était tel, ajoute F. de Bar, qu'il ne pouvait se plier aux usages du monde ni aux formes de l'urbanité , et malgré lui , il portait celte âpreté dans les affaires; aussi, paraissait-il difficile et soupçonneux daus les transactions. Il est vrai que s'il n'aimait pas à donner ou à faire de concessions , il n'aimait pas davantage à solliciter, n'était dans les cas extrêmes, et pour le bien de la religion et du couvent. En toutes choses il suivait son idée , sans égard pour les avis et sans chercher à s'accommoder à l'opinion des autres. Ombrageux et solitaire , il ne se manifestait pas; et c'était pour lui une corvée pénible que de recevoir les hôtes. Et quand il était obligé de se trouver en présence de personnages considérables, il paraissait contraint , et comme ignorant des moindres règles de la politesse. EoGn , il redoutait tellement la compagnie nombreuse, qu'il fit retirer une grande table et la fit remplacer par une petite où l'on ne pouvait admettre que peu de personnes.

On comprend qu'avec de telles dispositions d'esprit de la part du prélat, et dans un temps où une Gèvre d'indépendance et de liberté avait pénétré jusque dans les cloîtres, il était difficile que le bon accord subsistât entre les supérieurs et les inférieurs ; aussi l'abbé Warnier s'était aliéné, par ses rigueurs , l'affection de beaucoup de ses religieux.

Néanmoins, dans l'opinion du prieur, il y aurait eu peut-être moyen de rétablir l'harmonie entre les sujets et le prélat, et d'obtenir une prompte et bienveillante obéissance, si l'abbé avait voulu céder en quelques points sur certaines prescriptions, et s'il s'était montré un peu plus libéral et plus liant, tel enfin qu'il se manifestait lorsqu'il n'était encore que prieur, et tel qu'on avait lieu d'espérer qu'il aurait continué d'être, après avoir été élevé à la prélature abbatiale. Fr. de Bar, son successeur dans les fonctions de prieur, ne laissait échapper aucune occasion de lui insinuer de respectueux avertissements; il le suppliait, en toute humilité , de se laisser fléchir et de céder sur quelques points qui n'auraient en rien compromis la dignité de la prélature , les principes essentiels de l'ordre , non plus que les intérêts spirituels et temporels du monastère. Mais soins et démarches furent inutiles ; ils ne firent qu'aigrir davantage l'abbé contre le prieur, et accroître son aveugle obstination.

Enfin, après avoir épuisé tous les moyens, dans la crainte d'un éclat scandaleux ou de l'explosion de quelque révolte, le prieur, après avoir pris conseil d'hommes sages , et après s'en être entendu avec le sous-prieur, se décida à adresser un mémoire dans lequel il présentait au prélat des observations détaillées sur ce qui était l'objet de plaintes de la part des religieux, et où il demandait une réponse, soit verbale, soit par écrit. Mais par la suite le prieur eut beau réclamer cette réponse , le révérend l'ajournant chaque fois la remettait de semaine en semaine , jusqu'à ce qu'enfin il signifia en quelques mots que la demande qui lui avait été faite , concernant les affaires des religieux , ne lui était pas agréable ; que son intention, et sa volonté bien arrêtée, était que tout ce qu'il ordonnait fût désormais ponctuellement exécuté sans retard et sans observation. L'abbé était pénétré de l'idée que c'eût été de sa part faiblesse ou imprudence, et que c'eût été porter atteinte à sa dignité et à l'intégrité du pouvoir abbatial, que d'obtempérer aux réclamations des subordonnés. Cependant les sollicitations ne cessaient pas de lui arriver, soit par le prieur et par les principaux du couvent, soit par des nobles ou des personnages considérables, qui s'intéressaient au bien du monastère ; l'abbé ne voulut se rendre à aucune raison , à aucune prière , de quelque part qu'elles lui vinssent.

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