CHAPITRE XXVIII
ils y placèrent des images injurieuses ; d'autres se portèrent au jardin de la communauté, brisèrent et arrachèrent les jeunes arbres; un des plus acharnes voulait qu'on allât saisir l'abbé pour le pendre à une des tours.
11 n'est pas possible d'imaginer le degré de colère dont ces furieux étaient animés contre l'abbé. Trois surtout étaient exaspérés au dernier point, le prieur eut la prudence charitable de ne pas les désigner au révérend.
Comment , dans cette confusion , distinguer et atteindre les plus coupables? L'abbé, ayant assemblé le chapitre, prononça une sentence d'excommunication contre ces malheureux égarés, et il les tint en interdit jusqu'à ce qu'ils eussent fait l'aveu de leur faute ; et pour être plus mr de parvenir a son but , il suspendit de leurs fonctions tous ceux qui étaient chargés de recevoir les confessions , afin qu'ils ne pussent absoudre ceux surtout qui avaient commis des excès dans l'église , et de façon que les coupables fussent obligés do se déclarer à l'abbé lui-même.
Néanmoins, le révérend leur accorda l'absolution, excepté à un d'eux, qui avait persisté à ne vouloir pas assister à la lecture de midi , et qui fut puni d'une peine plus grave.
Plusieurs avaient dirigé contre les supérieurs de petits pamphlets scandaleux; ils avaient répandu des images satyriques (ce que de nos jours on appellerait des caricatures) qui exprimaient les haines et le mauvais esprit qui les animait. Le prieur, ainsi que les autres pères de l'ordre et quelques hommes pieux , pensaient que le révérend aurait dû alors se laisser fléchir et chercher à ramener ses moines, en leur montrant un peu plus de douceur ; mais le prélat , au contraire , pensait que c'eût été compromettre son autorité que de faire quelques concessions, a M fallut donc, » dit Fr. de Bar , demander à Gédéon , que , dans ce trop malheureux temps , il dai- » gnàt nous secourir et nous donner conseil , car le calme n'était qu'apparent, et des • moines qu'on n'avait pas soupçonnés jusqu'alors , n'étaient pas les moins exaspérés.»
Le prieur redoutait que ces scènes de désordre ne se renouvelassent, surtout en l'absence de l'abbé, qui, en effet, après avoir différé autant qu'il avait pu ce départ, était obligé de se rendre à Bruxelles, pour assister comme les autres prélats aux assemblées des Etats-généraux. Le révérend partit la veille même du jour de la dédicace de l'église d'Anchin , vers le 15 octobre 1577.
A cette époque aussi les Flamands avaient rappelé de la Zélande a Bruxelles le prince d'Orange, et l'avaient revêtu du titre de gouverneur- général de Brabant. Nous avons dit comme quoi cependant les seigneurs du pays, ne voulant pas que l'autorité fût concentrée entre les mains de Guillaume, avaient offert la place de gouverneur à l'archiduc Mathias, dans l'espérance de partager le pouvoir avec un prince qui leur serait redevable de son élévation. Nous avons vu que Guillaume, instruit de leur démarche, était allé lui-même au-devant de l 'archiduc , et qu'il avait si bien gagné sa confiance, que Muthias lui avait laissé toute l'autorité avec le titre de son lieutenant-général.
Or , comme le prince d'Orange , par le moyen des agents huguenots qu'il avait dans le conseil des Klats , était tenu au courant et recevait de première main communication de la correspondance , il arriva que , dans une assemblée , ayant lu certaine lettre , laquelle avait été approuvée en séance générale , et par les ecclésiastiques qui y assistaient, il demanda, d'un air impérieux, quel était celui qui avait eu l'audace d'écrire pareille lettre, (elle contenait les raisons et l'indication des moyens par lesquels on pourrait entrer en accommodement avec dom Juan d'Autriche).
Le scribe, qui avait expédié celte missive, homme pieux , sincère et bon catholique, dit tout simplement que c'était loi qui l'avait écrite. « Savcz-vous, dit le prince, » que pareil crime se paie de la tête? — Pourquoi serais-je coupable? répondit le » secrétaire, moi, instrument passif, qui n'ai fait qu'écrire par l'ordre de ceux de » Rions et des anciens du conseil. — Ce n'est pas une excuse, répondit le prince, » et c'est une grande grâce que je vous fais de ne pas vous punir. » Tel avait été le début par lequel le prince protestant avait annoncé ses projets contre la foi catholique et contre l'autorité du roi", et c'est qu'ainsi qu'il préluda à tous les actes d'injustice et de violence qui se firent, soit par lui, soit par ses ministres hérétiques. Toute autorité et influence fut ôtée aux catholiques , qui avaient quelque poids dans les assemblées , et ils ne pouvaient pas y dire librement ce que leur conscience leur dictait ; car lorsqu'ils tentaient de faire prévaloir quelqu'avis en faveur de la foi catholique, une tourbe d'hérétiques et de séditieux envahissait en armes l'assemblée , pour imposer, par l'intimidation , l'avis contraire.
Afin d'assurer les projets des protestants , il fut décrété contre l'autorité royale et contre l'opinion de tous les honnêtes gens, malgré même l'avis du comte de Lallaing, chef du déparlement de la guerre dans la Flandre française pour les Etats, il fut décrété que les forts et citadelles du pays seraient démantelés ou rasés, du moins ceux qui étaient en vue des villes , de façon que les catholiques ne pussent y introduire des troupes. Bientôt on étendit cette mesure aux citadelles de Cambrai et de Tournai , qui d'abord en avaient été exceptées.
Pour seconder les mesures oppressives et donner prétexte à des arrestations , les Huguenots forgeaient des écrits à l'aide desquels une foule de nobles et d'ecclésiastiques des Etats de Flandre so trouvèrent compromis, et furent arrêtés comme suspects de conspirer pour le rétablissement du pouvoir des Etats et de l'autorité légitime du roi d'Espagne , et de mettre obstacle aux progrès des protestants.
Ceux de Gand , sous couleur de recouvrer leur ancienne liberté ( ils avaient été réduits à l'obéissance par l'empereur Charles-Quint , qui avait fait élever un fort paive qu'ils n'avaient pas voulu d'abord le reconnaître comme leur empereur, et que même ils lui avaient fermé les portes de leur ville), ceux de Gand , disonsnous , avaient publié et fait afficher des lettres supposées qui compromettaient les membres les plus considérables des Etals de Flandre et de Gand , parmi lesquels , outre l'évêque d'Yprcs et l'évêque de Bruges , hommes d'une haute intégrité et d'une grande science , était le duc d'Arschot, qui avait été nommé gouverneur de la Flandre parles Etats. Les Gantois allèrent le trouver tandis qu'il était à table, demandant impérieusement qu'on leur rendit leurs anciennes libertés. Leduc pris au dépourvu, leur répondit qu'il avait déféré cette affaire aux Etats-généraux de Bruxelles, et qu'il les priait d'attendre patiemment la réponse. Mais les factieux, animés contre le duc , excitent une sédition avec quelques chefs qui étaient dans les environs de la ville et avec des soldats du prince d'Orange , lequel avait toujours été ennemi du duc. La nuit suixante , les furieux se portent à l'hôtel du duc de Gand , le surprennent au lit , et sans lui laisser le temps de se vêtir le traînent en prison ; ils jettent dans un cachot le plus noble et le plus considérable seigneur de toute la Belgique. Ils poursuivent leurs expéditions et se portent chez d'autres personnages qui avaient assisté aux séances des Etats de Flandre avec M. d'Arschot. Ils saisissent le fils du duc ainsi que le gouverneur de ce jeune homme ; ils s'emparent également de M.
« Kr. de Bar, nu. n* 77». p. Si r*