‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 170 sur 306 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

de Mouscron , bailli de Gand , avec ses deux fils ; ils arrêtent et emprisonnent M. de Winghien et Zeneghes, M. de Rasenghien, gouverneur de Lille, homme sans reproche, et qui avait rendu de grands services à la patrie lorsqu'il avait été en Espagne ; et ils n'épargnent , ainsi que nous l'avons dit , ni l'évôque de Bruges , ni le prélat d'Ypres.

Pour justifier de pareils actes de violence et d'arbitraire , les factieux n'auraient pas pu produire une seule lettre de la main d'aucun de ceux qu'ils accusaient d'en avoir écrit. Ils avaient recours à des lettres supposées. Nous ne citerons qu'un de ces écrits fabriqués par les hérétiques , et qui a été répandu à profusion dans tout le pays; c'est une lettre prétendument écrite par M. J. de Helselt, au comta de Rœux, gouverneur de Flandre et de Namur :

Monseigneur, tous plaira avertir Mgr de Herges que la négociation des amis qui tiennent la main aux intelligens des FI amen» ont déjà réduit plusieurs des nobles du magistrat à la dévotion de son altesse avecq telle diligence et vigilance et bonne menée , que nous espérons que à la réception du duc d'Arghotte au gouvernement l'on polra dresser des moyens tout nouveaux par faveur dudict magistrat pour restablir l'intention du roy conforme au poinct de son altesse et renger ce pretieux hérétique avecq toute sa suyete et adhérent, pour aquoy mieux parvenir seroii nécessaire denvoyer de la part de la dicte altesse, ung homme iostruict de parole et credence pour taire entendre à ceste cause, singulièrement à Mgr d'Oignies, Mgr de Mouscron Wenghen , le président du conseil et aultres que savez quy sont tous de bonne dévotion, d'acconduire' ledit duc d'Arscholle a faire tout ce que l'on le persuadera estant d'humeur que vous cognoisseï requise. A quoy je masseure sa dicte altesse saura bien faire sans mon conseil, me eonliant en la prudence de votre segneurie pour satisfaire au surplus. Finiray ceste priant Dieu , Monseigneur , qu'il vous donne heureuse prospérité et longue vie.

De Gand, ce xvi» d'octobre 1577.

Au bas était écrit :

Votre affectionné en service J. de Helselt. A Monseigneur, Mgr le comte de Roeux, gouverneur de Flandre ei Namurre.

Nous rapportons ces détails qui expliquent comme quoi, lorsque la dépravation des idées avait envahi la Belgique , et lorsque tout le pays était dévoré par le monstre de l'hérésie , le monastère d'Anchin , ainsi que les autres monastères , avait subi les effets de la contagion. Alors que des exemples funestes étaient donnés par les supérieurs et par les pasteurs du troupeau ecclésiastique , les inférieurs et le troupeau étaient facilement entraînés. On a vu des princes de l'Eglise , même des évoques d'un nom illustre, des docteurs célèbres de la loi sainte, soit qu^ils eussent cédé à un sentiment de crainte, soit qu'ils fussent égarés par des idées de liberté où animés par d'autres motifs , on les a vus se ranger sous la bannière des hérétiques et implorer la protection des ennemis de la foi.

Ce qui s'est passé à Anchin n'est qu'un reflet, ou une répétition de ce qui a eu lieu dans d'autres monastères. A Saint-Bertin , par exemple , où l'abbé étant mort et le grand -prieur absent, l'abbé de Maroilles voulut s'emparer de cette prélature. Mêmes scènes à l'abbaye d'Aines , où les moines en révolte se disputent la domination ; à St-Winoc, le prieur, en l'absence de son abbé légitime , usurpe le siège abbatial; un autre, dans le couvent de St-Bernard à Anvers, de l'autorité des Etats, s'instale sur le siège abbatial. Mêmes tumultes, mêmes scandales se produisent à Lobbes , et dans un grand nombre d'autres maisons religieuses. Par l'entraînement de ces exemples, et sous l'influence de fatales circonstances , l'abbaye d'Anchin donna le spectacle des scènes déplorables que nous allons raconter.

L'abbé, qui n'avait séjourne que fort peu de temps à Bruxelles, était revenu à Anchin. A son retour, il ne modifia point sa manière d'être à l'égard des religieux, et ne se départit en rien de sa rigueur pour la scrupuleuse observance des prescriptions, et pour l'administration de la maison, malgré les avis du prieur qui l'engageait fréquemment et qui même souvent le suppliait avec larmes de se relâcher de sa rigidité, afin de conjurer les malheurs qu'il prévoyait.

Don Juan d'Autriche , qui lui-même un peu auparavant , cédant aux nécessités des circonstances, avait éloigne les Espagnols et les troupes catholiques, ayant vu que la douceur ne faisait qu'enhardir les révoltés , s'était rendu maître , par surprise, de la citadelle de Namur, occupée par des troupes flamandes; et ayant rappelé quelques régiments espagnols, il avait attaqué les rebelles le 31 décembre 1577, dans la plaine de Gemblours, et les avait taillés en pièces. Cette victoire, pour le dire en passant , marqua le terme de la vie de ce jeune héros ; il tomba malade peu de jours après , et mourut à Bouges , près de Naraur , l'année suivante, le 1" octobre, âgé de trente-trois ans.

La nouvelle de cette victoire des catholiques avait irrité les Huguenots et avait augmenté leur animosité contre les ecclésiastiques, notamment contre les prélats d'Anchin, de Marchiennes et d'Hasnon, qu'ils accusaient d'avoir favorisé le parti espagnol en fournissant une somme d'argent au duc Juan d'Autriche. 11 n'en était rien certainement; mais par-là les Huguenots espéraient, imprimer la terreur parmi les ordres religieux de la Belgique , afin de les chasser et de s'emparer plus facilement de leurs biens et de leurs trésors. Ce qui lit croire à ce projet de la part des hérétiques, c'est le bruit qu'ils avaient mis en circulation à Douai, que l'abbé d'Anchin avait fait cacher des armes dans le prieuré de St-Sulpice; et, sous ce prétexte , une populace effrénée , excitée par les agents du prince d'Orange , fit irruption dans ce prieuré et le pilla outrageusement.

Dans ces temps déplorables, une circonstance vint se joindre à toutes les autres pour combler les malheurs de l'abbaye d'Anchin, en faisant prendre au prélat la détermination de s'éloigner de son troupeau.

Il y avait dans la contrée un certain chevalier nommé Latour de Warlim ; il était de noble extraction, et appartenait au parti catholique; mais se livrant à tous les genres de débauches, il s'était dégradé par les scandales d'une vie crapuleuse. Arrivé à un âge déjà assez avancé il avait abandonné son épouse, femme fort distinguée et de bonne famille, pour s'attacher à la destinée d'une infâme prostituée. Pressé par le besoin et à bout de ressources, il traînait sa misérable vie de tous côtés, tantôt à Douai, tantôt à Bouchain , à Marchiennes, à Flines, quelquefois à Anchin. Or, comme ce Latour s'était trouvé assez souvent en relation avec maître Seulin , le pasteur ou chapelain de l'église de Pecquencourt , homme fort respectable, qui plus tard fut doyen de St-Amé de Douai; comme aussi il avait eu quelques rapports avec M. Odcnone, le secrétaire du révérend, il lui était arrivé quelquefois de dîner ou de souper à l'hôtel abbatial, et même d'y passer la nuit. Ou sait du reste combien l'abbé, tout- à -fait étranger au commerce du monde et avec ses habitudes ombrageuses, était peu comrnunicatif et causeur. Il n'ignorait pas d'ailleurs ce qui se disait des débordements scandaleux de ce Latour; aussi n'était-ce qu'avec une extrême répugnance qu'il le recevait, et il se serait bien gardé d'entretenir un commerce quelconque avec un pareil personnage. De son côté, le chevalier n'était pas homme à s'accommoder des austérités de l'abbé, et il ne faisait

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