CHAPITRE III
sous la rubrique de Mirœus, un fragment de la charte. A la suite de cette citation Doutreman ajoute : « Il est vraysemblable qu'en I'original , Mariasses Cameraccnsis {scilicet episcopus) signa le premier, et qu'après le mot de Cameracensis , il y a un E pour dire episcopus... etc.» A son tour, le P. Méncstrier, au chapitre du sujet des carrousels * , parle du tournoi d'Anchin , et cite textuellement une partie de la charte , d'après Carpentier et Mi nous.
Notez que les deux savants bénédictins, Martène et Durand, qui parlent assez longuement de ce qui concerne l'histoire de l'abbaye d'Anchin et signalent les principaux manuscrits qu'ils y ont rencontrés , ne disent pas un mot du tournoi ni de la charte en question.
Notre illustre archiviste général, M. le docteur LeGlay, qui indique cette pièce comme étant reproduite en deux endroits dans les ouvrages de Jean-Baptiste Carpentier, car c'était là ses vrais noms, et non pas Jean Le Carpentier10, M. LeGlay, disons-nous, n'a trouvé nulle autre part trace de ce document.
M. Duthillœul, bibliothécaire de la ville de Douai, a rendu populaire chez nous la connaissance de cette charte, par l'exacte et sobre traduction qu'il a donnée du texte de Carpentier". M. Arthur Dinaux.de Valenciennes , a reproduit cette traduction , qu'il a encadrée dans des considérations sur l'esprit chevaleresque de l'époque, et il l'a enjolivée de détails sur ce tournoi en particulier ". Enfin , M. Roger a emprunté aussi à M. Duthillœul la traduction de cet acte du tournoi d'Anchin, et l'a insérée dans les Archives de Picardie et d'Artois ,s.
De tout ce qui précède , il résulte que Jean-Baptiste Carpentier le premier a révélé le fait d'un tournoi qui aurait eu lieu à Anchin; que jusqu'à présent il est le seul qui ait jamais vu la charte mentionnant ce fait , charte qui aurait existé aux archives de l'abbaye d'Anchin ; que c'est de là que cet historien l'aurait tirée , comme il l'indique lui-même par une note marginale , et comme il le donne à entendre aussi dans sa préface. 11 s'en suit aussi que tous les écrivains qui ont parlé de cet acte , qui l'ont cité ou rapporté, ne l'ont fait qu'après et d'après Carpentier; que, par conséquent, l'authenticité du fait historique et du titre qui le mentionne ne repose que sur la seule autorité et l'unique garantie de Jean-Baptiste Carpentier. Mais , nous le demandons , si cette solennité a eu lieu en effet , s'il a existé un acte authentique aussi important , étendu , circonstancié et appuyé de l'autorité de près trois cents noms les plus considérables du pays , est-il vraisemblable que dans aucun écrit ancien ou monument quelconque, il ne se rencontre rien qui témoigne du fait et puisse cautionner la charte en question?
Un pareil événement aurait été pour la contrée , et en particulier pour l'abbaye d'Anchin , un fait très-considérable , qui aurait laissé dans le pays et surtout dans le monastère, à défaut même de titres écrits, quelque trace, quelque souvenir traditionnel. Et il est di ffi ci le de s'expliquer comment l'historien François de Bar, le savant prieur d'Anchin , vivant et écrivant dans l'abbaye même , à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, puisant ses documents dans les vieux titres et monuments écrits des archives de la communauté , et en ayant examiné un si grand nombre , comme il le dit lui-même , qu'il en aurait pu remplir au-delà de quinze mains de papier : supra quindecim charlarum implrre m inus potuissemus ; il est difficile de
» Traite" des tournois, joutes et carrousels, p. 'G. " Voir Sotice sur J.-B. Carpentier , par A. LcGIa;. ,! Petites llisl. des pays de Flandre et d irtois , p. II.
" irehir. hùl->r. cl lUtër. du Sord de la France ( décembre I842J. >»Tom, 3. pa?. «b.
s'expliquer, dis-je, comment cet historien spécial, ce moine bénédictin d'Anchin, si minutieux, si scrupuleusement jaloux des droits, des titres, des avantages et mérites de sa chère abbaye , non-seulement n'a pas rapporté , sinon textuellement et intégralement , du moins en partie ou en substance cette fameuse charte , mais comment môme il n'a fait mention d'aucun titre quelconque, ne fût-ce que d'un souvenir ou d'une simple tradition orale.
François de Bar rappelle les solennités et fêtes religieuses de la dédicace de l'église St-Sauveur d'Anchin , qui eurent lieu le 15 octobre 1086, c'est-à-dire dix ans avant l'époque du prétendu tournoi (festivum certamen). Il faut le remarquer, le grand prieur d'Anchin parle aussi et en détail , ainsi que nous l'avons vu plus haut , de cette fameuse donation signalée dans l'acte du tournoi , donation que Grent en effet Bauduin et Nicolas de Chiévrcs , de tout ce qu'ils possédaient au village d'inchy ; il énumère ces donations et beaucoup d'autres encore , d'après les titres et chartes qu'il a sous les yeux ; et il dit que ces dons pieux se firent vers le temps où Gelduin , abbé de St- Michel , ayant quitté la prélature , se vint faire reclus au monastère d'Anchin , en Tan 1090. Il est évident que le fabricateur de l'acte en question aura choisi parmi les faits et circonstances ce qui cadrait à ses vues; qu'il aura amalgamé ces divers éléments pour en composer son factura, qui est, il faut en convenir, un pastiche et un trompe-l'œil assez adroit.
Ce n'est pas qu'avec un peu d'attention on n'y rencontre çà et là des indices de la fabrication , malgré les touches de couleur locale qu'on y a multipliées. Ainsi , certaines tournures et précautions oratoires me semblent de véritables anachronismes ; et nous trouvons , par exemple , quelque peu emphatique et déclamatoire cette phrase dans la bouche d'un seigneur du onzième siècle : Jures , obsecro , prœbete attentas. Et celte formule de politesse : Gaudens débitas grattas egi dilecto milili; et cette indication de mise en scène : Ad quos Ansellus oculos et vocem dirigens; et cet appel théâtral et classique : Promissionem ad pedes altaris hujus sacramentts cor* roboretis ; enfin la disposition dramatique et en récits de la plus grande partie de la pièce , la redondance de précautions et de souvenirs d'érudit , tout nous parait y dénoncer les préoccupations d'un écrivain du dix-septième siècle.
Au demeurant, il faut au moins tenir compte à l'auteur de cette mystification archéologique, du labeur qu'elle lui a coûté, et de la dépense qu'il y a faite en imagination et en érudition. J'en sais un qui n'y a pas mis tant de façons, c'est un M. Ilaudickerde Blancourt , qui a publié, en 1693, un Nobiliaire de Picardie: 11 s'est trouvé apparemment avoir besoin non d'un , mais de deux tournois d'Anchin , voici comment il a procédé : « La maison de La Marque, dit-il, est très-ancienne , » car dès le onzième siècle , nous trouvons que Thomas , seigneur de Marque , fut » l'un des chevaliers d'Ostrevant, qui furent admis au tournoy d'Anchin l'an 1070, » aussi bien que Philippus, seigneur de Marque, son fils, à celui de 1096. Preuves » plus que suffisantes de leur ancienne noblesse , puisque chacun sait que , par les » loix des tournoys , il étoit expressément défendu d'y recevoir aucune personne , » qu'il n'eut préalablement fait apparoir de l'extraction noble de ses ancêtres , » tant du costé paternel que maternel u. »
Enfin , si tout ce que nous avons dit concernant la charte du tournoi d'Anchin ne suffisait pas pour convaincre notre lecteur, nous appellerions à notre aide l'au*
»» AoWl. de Picardie, par Haudiquer de Blancourt, Parla, 1603, pag. M7.