CHAPITRE III
torilé d'un homme fort compétent sur ces matières comme sur bien d'autres, du savant M. de Reiflenberg , qui, à ce sujet, a adopté entièrement notre opinion".
A la vérité, depuis longtemps déjà la dévotion du pèlerinage avait commencé, et en se communiquant elle était devenue plus vive de siècle en siècle. Au temps dont nous parlons , cette pieuse passion , accrue de la ferveur guerrière et chevaleresque, était devenue si ardente, qu'elle aurait pu se nommer à bon droit, selon une expression de saint Paul, la folie de la croix. En 1096 elle était arrivée au dernier terme de l'exaltation , et elle engendra cette prodigieuse entreprise qu'on a appelée la Croisade. Dans la Flandre il y eut beaucoup de seigneurs et de gentilshommes qui voulurent y prendre part. Quelques années auparavant, Robert le Frison, qui avait usurpé la principauté de la Flandre sur ses propres neveux, avait, pour expier ses victoires, fait un pèlerinage à Jérusalem. A son tour , Robert n , dit le Jetme, qui avait déjà gouverné la Flandre pendant le pèlerinage de son père", voulut aller en Palestine ; il se mit à la tôle des Frisons et des Flamands. Dans ces pays où tout le monde avait pris les armes, et où le peuple était animé par les récits que fesaient les pèlerins revenus de la Terre-Sainte , il ne lui fut pas difficile de trouver des soldats. Cinq cents cavaliers , envoyés par Robert le Frison , l'avaient déjà précédé à Constantinople. Il acheva de ruiner les trésors de son père dans cette expédition qui devait lui donner la réputation d'un intrépide chevalier , et le faire surnommer la lance et Vépée des Chrétiens. Il y fit des exploits merveilleux , et y reçut , des Sarrasins eux-mêmes , le surnom de Saint-George. Aussi , Robert le Jeune conserva par la suite, au Saint qu'il avait adopté comme son modèle et son patron , une dévotion singulière.
Or, en l'an 1099, les Croisés, après avoir délivré la cité de Dieu , voulurent relever Je trône de David et de Salomon et y placer un chef qui pût conserver et maintenir une conquête que les Chrétiens venaient de faire au prix de tant de sang. Un conseil de princes s'étant assemblé à ce sujet, Robert, comte de Flandre, y parla avec une grande sagesse Tous les chefs firent des éloges de sa prudence et de ses sentiments, et la plupart songèrent à lui donner la couronne de roi de Jérusalem ; mais il ne voulut point l'accepter , et il se contenta du titre de Fîis de Saint-George, qu'il avait obtenu par ses exploits dans la Terre-Sainte, n'ayant pas de plus grand désir que de retourner dans ses états. Peu après la prise de Jérusalem , qui avait eu lieu le sixième jour des ides de juillet ( 15 juillet) 1099 , il se remit en roule avec ce qui lui restait de son armée, et à travers les périls de toutes sortes, et les fléaux dévorants de la disette et du dénuement.
On raconte 11 qu'un prêtre de Lille , du nom de Gerbault, qui était à la suite du comte Robert , s'était détourné pour visiter un certain couvent , et qu'à force de sollicitations, il avait obtenu des religieux de ce monastère qu'on lui donnât un bras de saint George qui y était conservé avec des côtes et une épaule du même saint martyr. Mais comme pendant le voyage Gerbault ne montrait pas pour ces restes sacrés toute la dévotion et le respect qui leur étaient dus, il fut frappé d'un mal subit , dont il mourut, de même que son valet Gérard. Le comte Robert, remarquant
» Voir Monwn. pour servir à l'hUt. du Ilaynaut, etc. t. v. Introd. au Poème de Godefrol de Bouillon, p. xxxui.
" 1) avait succédé à son père, en 1099. Voir Michaud, H Ut. des Croisades, L î. p.
17 Voir pour cette délibéfaUon et pour le discoure de Robert, VHistoire d'Accoltl , Ut. i», et celle d'Yves Duchal.
* F. de Bar , Mt. cité , p. 159, r. et r.
que beaucoup souffraient de diverses maladies à cause d'une semblable négligence et irrévérence, recueillit auprès de lui ce bras sacré, et le tint en grand honneur et vénération. Et depuis, par les mérites de celte sccourable relique, il échappa à beaucoup de dangers de terre et de mer, jusqu'à ce qu'enfin il aborda heureusement sain et sauf en Belgique. Un grand nombre d'abbés , étant venus à sa rencontre, sollicitaient la possession du glorieux bras de saint George; le comte Robert choisit entre tous le seigneur Haymeric, prélat d'Anchin, et lui donna la sainte relique pour qu'il la déposât de ses propres mains sur l'autel de St-Sauveur d'Anchin François de Bar remarque que Meyer , à qui il emprunte ce récit , dit dans ses Annales, par erreur, saint Grégoire au lieu de saint George. Puis il ajoute que la chronique d'Anchin témoigne expressément que c'est Anselle ou Anselme de Ribemont, donateur de l'île et du monastère d'Anchin, qui, de Lidda, ville de Palestine, où il mourut en combattant vaillamment contre les Sarrasins, envoya le bras sacré de saint George, par Robert n comte de Flandre, au révérend abbé Haymeric. Le moine de Gemblours, Sigebcrt, dit qu'Anselme de Ribomont fut tué au siège d'Archas , d'un coup de pierre qui le frappa à la tête * et qu'en tombant il n'eut que le temps de prononcer ces mots, qu'il répéta trois fois : Dcus adjuva me M.
Pendant le gouvernement de l'abbé Haymeric, la prospérité d'Anchin s'accrut considérablement. Nous avons fait connaître plus haut la charte de 1088, qui confirme la fondation du fameux prieuré d'A'ymeries , établi par les soins de cet abbé , sous l'épiscopat de Gérard n , évêque de Cambrai. François de Bar assure que l'appellation d'Aymeries est venue à ce prieuré du nom même de cet abbé Haymeric , à cause des bienfaits temporels et spirituels dont il l'enrichit et l'embellit, et à cause aussi du lustre que recevait le prieuré, d'un pareil nom. Et en effet , dit le grand prieur, dans les anciens monuments écrits de l'église d'Anchin cet abbé est autant appelé Aymeric qu'Haymeric.
Les libéralités arrivaient de toutes parts à l'abbaye d'Anchin , les fondations pieuses se multipliaient; la renommée et l'exemple des vertus du prélat et de ses moines, en môme temps qu'ils attiraient les offrandes des fidèles, allumaient dans les âmes le désir de vivre sous la règle de saint Benoît. Une foule de néophytes vint grossir le troupeau , et beaucoup de personnages illustres se vouaient , avec leurs familles et tout ce qui leur appartenait , à l'égliso d'Anchin. Elles enrichissaient ainsi l'abbaye de donations et des dots de leurs enfants qu'elles voulaient consacrer à Saint-Sauveur d'Anchin. Nous avons déjà dit comme quoi Gelduîn , frère d'Arnould , prévôt du château d'Hesdin , et qui , de moine de Laon , ayant été créé abbé de Saint-Michel de Béarnais , avait refusé cet honneur pour se retirer à Anchin , afin d'y mener dans la retraite une vie sainte et tout entière
■» Sigeliert dit: 1100. Roberlus cornes F/andrensium , a Hierosolimis repatrians, detulit sacrum brachium *ai»c»i Georgii martyris, quod ecclcsiœ Aquic transmitit per venerandum Uaymcricum abbaiem , ipsius loci illalum Aquicincti. 12 kal. juin. Auctar. Aquic.
» Ibid.
Scion un manuscrit de la fln du quinzième siècle, provenant d'Anchin, et qui est à la blblioth. de Douai, Anselme de Ribemont aurait été tué au siège de Tripoli, d'un coup de pierre lancée par un Instrument de guerre, et qui l'atteignit à la tempe :
Sed dum dus ridel quia nihil proficeret, contra T'ipoïim dirait actes.... fuit autem mortuus Anselmus de Mbo'fimontc, vir per muUa laudabilis el in suo ordine pracipuut ; qui, dum in mundo fuit, multa digna relatu ptregit, ex quibus prœcipuum est quod Jqxiicingensis aenobii pracipuus adjutor in omnibus est titit.... cujus Ivmpora perforavit ictus lapidis tormento jaculatus.