‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 171 sur 306 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

que de rares visites à l'hôtel, et n'y séjournait que fort peu de temps; et lorsqu'il avait été obligé d'y passer la nuit, il était toujours parti de grand matin, sans même prendre eongé du révérend. -

On apprit que, à quelques jours de là, des satellites avaient été envoyés à Flines, pour surprendre le chevalier Latour de Warlim , et l'arrêter comme traître au pays et agent de conspiration. On le soupçonnait particulièrement d'avoir voulu livrer les villes de Douai et de Boucha in aux Espagnols. Mais le chevalier , qui était vigoureux, encore alerte et habile à tous les exercices du corps , ne se laissa pas prendre ; il sauta par-dessus les murailles du monastère de Flines, traversa la rivière à la nage, s'élança sur un cheval et se sauva au galop.

Le pasteur de Pecquencourt s'empressa de venir avertir le prélat de ce qui se passait, en lui faisant un tableau effrayant des dangers qu'il y avait à demeurer plus long-temps dans son abbaye , tant en raison du peu d'empressement qu'il avait montré pour assister aux assemblées des Etats, qu'en raison des interprétations fâcheuses auxquelles pouvaient donner lieu ses relations apparentes avec un homme si mal famé que le chevalier Latour. A la vérité, c'était bien inoins l'abbé que le pasteur de Pecquencourt , qui avait eu des rapports avec le personnage suspect ; et s'il y avait danger à se trouver compromis par celte circonstance, le danger était surtout pour le pasteur oflicieux. Néanmoins, le révérend, qui était fort timoré, quoiqu'il n'eût pas fait de mal et qu'il n'eût rien à se reprocher, se laissa aisément persuader que ce qu'il y avait de plus sûr et de plus pressé pour lui était de s'en aller; d'autant qu'un certain citoyen de Douai nommé Allard, grand fauteur des libertés du parti d'Orange, avait naguères fait entendre des menaces contre le pasteur de Pecquencourt et contre l'abbé d'Anchin. Enfin , le prélat se remettant en mémoire le sort des évèques d'Ypres et de Bruges , et d'autres personnages ; peutêtre aussi , voulant éviter d'être forcé de souscrire quelque chose de contraire à l'autorité apostolique , ou à l'autorité du roi , prit la résolution de partir avec son secrétaire et le pasteur de Pecquencourt. Ce pasteur était un bon prêtre , assez savant , d'un jugement droit, d'une mémoire précise, prédicateur zélé qui s'était montré défenseur ardent de la foi catholique et des bonnes mœurs ; Jacques Odcnone , le secrétaire de l'abbé , était un gentilhomme de grande piété ; il avait voulu autrefois embrasser la vie monachale ; mais , après s'être soumis quelque temps aux épreuves du noviciat, et n'ayant pu supporter les rigueurs de la discipline , il avait renoncé à la profession; mais ne voulant pas rentrer dans le siècle, il s'était attaché à la personne de l'abbé Warnier, en qualité de secrétaire.

Un matin , le 10 février 1578, deux jours arant le dimanche de la quinquagésime , le révérend fit appeler le prieur à la chapelle de St-Fiacre , et lui annonça qu'une affaire pressante concernant le monastère lui étant survenue , il était obligé de faire un petit voyage; qu'il ne serait absent que peu de temps, et qu'il comptait être de retour pour le jour des Cendres. Le prieur, qui se doutait de quelque chose , demanda quel était le motif d'un départ si subit. L'abbé répondit que c'était une affaire urgente , du plus grand intérêt pour la maison , et que lui seul pomait traiter. Comme le prieur insistait pour engager l'abbé à ne pas quitter le monastère, à moius que d'y être contraint : a Pourquoi donc, dit l'abbé, me pressez- » vous tant de rester? sauriez-vous quelque chose? — Oui, dit le prieur, il y a » beaucoup de choses que je sais. » L'abbé, ne demandant pas plus d'explication, répéta qi.'il était obligé de partir pour affaires du couvent. Le prieur, voyant que

par ses prières il ne pouvait le retenir : «Hélas! dit -il, je vois d'avance les » malheurs qui vont suivre votre départ, et cet abandon où vous nous laissez; » je prévois la perte des âmes qui étaient confiées à votre garde, et peut-être » la ruine totale de notre monastère. Dieu veuille que par sa grâce mes tristes « prévisions ne se réalisent pas! » L'abbé, sans répondre, détourna son visage et sortit, en pleurant, de la chapelle. 11 descendit avec ses compagnons de voyage , monta à cheval et partit en toute hâte pour Cambrai. Il ne séjourna que quelques moments dans cette ville, visita le monastère de Vaucelles et arriva le soir à Saint -Quentin , où il fut honorablement reçu parle gouverneur de la ville, M. du Plcssiers, parent du mari de la sœur du prieur Fr. de Bar. Les perquisitions des commis préposés pour empêcher l'exportation de l'or et de l'argent , l'ayant inquiété , il ne voulut pas y demeurer, malgré les instances que fit le gouverneur pour le retenir. Il se dirigea sur Péronne et logea auprès de cette ville , à St-Christ, chez la sœur de Fr. de Bar; puis il gagna Paris, où il demeura quelque temps. De là il retourna vers Laon , au monastère de St- Vincent , où il fut accueilli avec toutes sortes de bontés par l'abbé de ce couvent , et il y vécut quelque temps en commun avec les religieux. Mais l'abbé de St-Vincent , ayant un voyage à faire, avait désiré que, pendant son absence, Warnier de Daure gouvernât le monastère en son lien et place , et à cet effet il avait prescrit à ses moines obéissance et soumission envers l'abbé Warnier, comme si c'eût été envers lui-même, voulant qu'on lui rendît tous les honneurs dus au chef, jusque-là qu'il avait fait des recommandations particulières aux domestiques, pour la cuisine et le service de la table. Warnier de Daure , se dérobant à ces honneurs et craignant d'être à charge , alla à Reims, chez le doyen Hubert Mouries, homme de grande science et de piété; delà il passa en Lorraine, sans doute, pour se rapprocher de don Juan d'Autriche, et être plus à portée de suivre les affaires du parti catholique et du roi d'Espagne. Il séjourna plusieurs mois à Pont-à-Mousson , et ce ne fut qu'après plus d'un an d'absence, ainsi que nous le verrons, qu'il revint à Anchin , au mois d'avril 1579.

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