‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 176 sur 306 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

fenient bien de requérir du prélat , des lettres déclarant que par Je fait de la colUtioo des ordres, il ne prétend porter aucun préjudice à la juridiction de l'abbé et qu'il entend laisser intacte et toute entière celle juridiction. Qu'en cas de refus de la part de l'évéque de donner ces Irltrea de non-préjudice , le prieur et les moines devaient protester.

2° Que le prieur et les raoiofs d'Anchin , n'étant pas soumis directement à la juridiction dudit évéque , et ne prêtant obéissance à aucun autre qu'à leur abbé , et leur abbé étant absent pour un temps, ils pouvaient répondre en toute révérence et modestie au R-* évéque qu'ils étaient disposés à le recevoir dans leur monastère, mais non cependant avec solennité, et sous (orme d'obéissance, n'ayant pas de leur abbé procuration pour cela; qu'ils avaient à demander benignement à l'évéque qu'il daigne différer sa venue jusqu'au retour de leur abbé , et à prendre acte ou témoignage de la réponse de l'évéque par des notaires.

Les droits de l'abbaye élaot ainsi assurés par les déclarations des hommes les plus compétents et par les autorités les plus respectables, le prieur attendit tranquillement la venue de l'évéque; et le 13 mars 1578, le révérend issi me étant arrivé à Anchin , le prieur, avec les Pères de Tordre et les officiers du trésor, allèrent le recevoir et lui adressèrent la prière de différer sa joyeuse entrée " jusqu'au retour du révérend , et de ne pas conférer les ordres dans l'église de Pecquencourl au préjudice de l'abbé.

L'évéque , d'abord , manifesta le désir de se reposer , et le lendemain , qui était le 14 de mars , après "avoir célébré la messe dans la nef à l'autel de la Sle-Croii , il conféra la tonsure à quelques-uns, et administra le sacrement de la Confirmation à un grand nombre d'enfants. Sur ces entrefaites survint le docteur Merlin , écolâtre cl officiai de l'église N.-D. de Cambrai, prétendant qu'il était défendu à l'évéque de conférer les ordres ou de remplir quelque charge épiscopale que ce fût dans le monastère, avant qu'il y ait été reçu officiellement et avec toutes les solennités par les religieux d'Anchin. C'est pourquoi les officiers du R-* accoururent vers le prieur, qui était alors à célébrer la messe , et lui signifièrent que Mgr avait prescrit par un ordre formel qu'on eût à procéder à sa réception. Le prieur , pour éviter tout scandale , et pour ne pas paraître se montrer obstinément en révolte contre l'évéque , ordonna de faire sonner les grosses cloches , fit ranger en ordre les religieux, avec la croix en tète, et suivi des frères, chantant les répons accoutumés, alla jusqu'à la porte à' la rencontre de l'évéque, et sous le portique de l'hôtel abbatial , il lui adressa un discours latin , dans lequel, sous les fleurs de la précaution oratoire, sous les pompons d'une rhétorique superlative, et à travers des allusions crudités puisées dans l'histoire sacrée et même dans la poésie profane , il insinua à l'adresse du prélat, par rapport à la situation, des observations et d'humbles remontrances.

Voici ce discours , que nous avons essayé de traduire :

Je ne sais quoi dire, ni quelle altitude je dois prendre; car, illustrissime prélat, lorsque je vois la face de votre révérendissime domination, mes mains tremblent, mes genoux fléchissent, ma vue s'obscurcit, et mes yeux ne peuvent pas plus supporter la splendeur de votre lumière qu'ils ne pourraient soutenir l'éclat des rayons du soleil; car je ne suis ni assez digue ni assea fort par mes mérites, pour me trouver en présence de votre illustrissime et révérendissime dignité, ce que notre abbé , s'il avait été ici , aurait fait avec une grande joie et avec plus d'assurance et plus de marques de révérence que je ne le puis moi-même. Mais puisque la modestie de votre humanité est telle , qu'elle ne dédaigne pas d'être reçue par les troupeaux intimes de son diocèse;

* Jucundui ou Jocondus adrtntut , joyeux avènement, fétes ou solennilés de la joyeuse entrée.

V ' Ducanee , Glosa.

ABBAYE D'ANCHItf.

fortifiés par l'appui de votre bénignité , et soutenus par les prières de tout le troupeau de nos frères, nous tâcherons de nous acquitter comme nous le pourrons de notre devoir, non pas cependant comme nous le voulons et le devons, mais selon qu'il sera au pouvoir de notre infirmité. Ainsi donc, de même que David, quoiqu'il fût oint roi, et vainqueur dans différents combats , et quoiqu'il eût désiré et qu'il eût cherché tous les moyens de rester dans l'amitié et dans la familiarité de Seul ; cependant , pressé par la faim et les misères , il fut à la fin contraint de se réfugier vers le grand prêtre Achimelecli, et de lui demander un peu de pain pour sustenter ses soldats: ainsi nous, révérendissime prélat, depuis plusieurs années déjà, implorant la présence et le secours de votre révérendissime domination , nous invoquons et nous supplions votre amplissime dignité pour qu'elle daigne se rendre à nos prières et nous faire l'aumône, non pas des pains laïcs que David demandait, mais de ceux qu'Achimelech lui donna, les pains sacrés de proposition; c'est-à-dire, la sainte faveur de votre bénédiction , conseils, consolation, secours de toutes les vertus et des dons spirituels qui viennent de la grâce de Dieu; car nous tous, il faut l'avouer , depuis long -temps déjà au milieu des dangers les plus graves, nous avons. lutté jusqu'à présent sans le secours de votre autorité, contre les séductions du monde, les désirs de la chair, et contre les malices de l'ennemi de la nature humaine. Mais maintenant, accablés de blessures, épuisés et pressés par le besoin de la nourriture spirituelle , nous sommes forcés d'implorer de votre révérendissime paternité le secours du pain et du vin que Melchisédcch , roi de Salem et prêtre du Très-Haut, que le roi Melchisédech, dis-je, roi de paix et de justice , selon l'interprétation de saint Paul, présentai Abraham , revenant après avoir poursuivi et défait les quatre rois ; nous demandons avec instance le pain et le vin, la bénédiction de la paix spirituelle et de la justice. Armés de v itre sainte intercession et de l'appui de votre approbation, il n'est pas de difficultés ni de périls dont, avec la grâce de Dieu, nous ne sortions vainqueurs; et nous supporterons avec courage et résignation les calamités et les afflictions de ces temps de malheurs ; car celui qui jouit de la paix et de la tranquillité de l'âme , ne peut succomber sous les traits de l'adversité , ni être renversé du poste de la constance. C'est la justice seule qui nous rend forts comme des murailles d'airain, au dire du poète: n'avoir rien à se reprocher, n'avoir rien à redouter d'aucune faute. Aï/ conicirc tibi , nulldque paflescere eulpd. Soyez pour nous ce mur d'airain , mais en retour d'une si grande bénédiction, nous n'avons, comme Abraham, à vous offrir que ladime de la dépouille de nos ennemis, c'est-à-dire, toute la révérence, tout l'honneur et toute l'humilité que nous pouvons et que nous vous devons. Et malgré notre insuffisance à reconnaître un si grand bienfait, nous tous les (ils de celte communauté chérie de votre paternité, nous vous implorons avec des supplications redoublées et encore redoublées, nous demandons de votre généreuse humanité , que non-seulement vous répandiez sur nous tous les biens spirituels . mais encore que vous nous accordiez secours et assistance temporels et corporels, surtout dans ces temps déplorables de malheurs et de troubles, quand les lois de l'Eglise sont bouleversées, confondues, foulées aux pieds, et qu'elles menacent d'être tout-à-fait détruites. C'est pourquoi , si votre révérendissime dignité, ainsi que nous en avons la bonne espérance, veut bien protéger ses lils chéris do ses conseils et de son autorité tutélaire, ils se trouveront bien plus tenus par la reconnaissance de prier pour le salut et la prospérité de votre révérendissime paternité , que chaque jour nous prions Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, de daigner conserver saine, sauve et florissante. Amen. ,

Apre? avoir entendu , sous le portique de l'hôtel abbatial , celte salutation ou compliment de réception, et après avoir reçu, de la main du prieur, la paix, le Rm* répondit en quelques mots pour remercier de l'accueil qui lui était fait, et pour louer la piété et la doctrine des frères d'Anchin. H ajouta qu'il lui restait cependant quelque scrupule touchant l'obéissance, mais qu'il remettait à un autre temps pour s'en expliquer; puis il promit qu'il porterait au monastère tout ce qu'il pourrait de secours et d'assistance; et il protesta que, par la réception qu'il avait voulu qu'on lui fît en l'absence de l'abbé, il ne prétendait porter aucun préjudice aux privilèges de l'abbaye ; qu'il ne voulait j as mettre le désaccord cuire la

Page 1