CHAPITRE XXIX
répondit qu'il ne demandait pas mieux que d'être débarrasse d'un tel fardeau ; que d'ailleurs il n'avait consenti à s'en charger que dans l'intérêt du monastère , et afin de veiller à la conservation des biens de l'abbaye et de la protéger contre les entreprises ennemies. H savait que des compétiteurs, même étrangers à la foi catholique, sollicitaient auprès du prince d'Orange pour se faire investir de cette commission.
Véritablement l'intrusion d'un séculier dans l'administration temporelle de l'abbaye , était une chose irrégulière et contraire à l'institut et aux coutumes sous lesquels l'abbaye d'Anchin avait vécu jusqu'alors. Aussi , cette innovation répugnait aux moines, même à ceux qui étaient de bonne foi et qui tenaient le plus au maintien de l'ordre et de la bonne discipline; et il fallait que la nécessité d'une pareille mesure parût bien urgente au prieur François de Bar pour qu'il l'adoptât. Mais, parmi les moines, il y en avait qui, sous l'apparence d'un zèle scrupuleux pour les intérêts de la maison et pour le bien de l'tglise , cachaient leurs intentions coupables et les convoitises de leur ambition. Quelque rumeur vague avait à ce sujet éveillé l'attention du prieur, et les renseignements assez précis qui lui étaient parvenus avaient donné consistance à ces bruits. Il avait appris que quelques religieux qu'on désignait, avaient adressé en leur nom des demandes, afin d'obtenir pour eux personnellement l'administration du monastère. C'est pourquoi le prieur , dès le mois d'avril , n'avait pas balancé à convoquer les frères , dans la salle du chapitre , et après les avoir interrogés l'un après l'autre , il avait .fait prendre acte, par un notaire, de leurs réponses, comme témoignage pour le présent, et comme garantie pour l'avenir, de leur fidélité.
Cette pièce , qui nous a été conservée par François de Bar , est ainsi conçue :
Estant venu à la congooissance des prieur el religieux de l'église et abbaye d'Ancuin au diocèse d'Arras , que l'on auroit présenté requeste à son alleze aux fins d'avoir quelque nouveau preslat el abbé pour l'absence (puis aucuns jours) de ces tu y de présent, leur prieur aurait le jour de la date de ce, faict assambler et congregier au lieu capitulaire tous les religieux du monastère , pour d'eux entendre le motif de la susdite requeste et quy auroienl esté les personnes ou personne eulx estans ingérés ce faire , veu que l'absence de leur dit preslat n'auroit esté aultre que pour estre intimidé d'aulcunes personnes et non pour chose déroganteà sa cherge ni patrie; tous lesquels religieux sur la dite proposition auraient unanimement respondu qu'ils n'ont on sorte quy soit, eu coognoissance de susdicte requeste, laquelle (sy quelque chose en estoil,) n'a esté présentée forméejn sollicitée à leur adveu, ains porroit estre advenu par quelque personne malveillant à leur monastère pour les troubler et presteodre rendre odieux à sa dicte alleae , à laquelle ils supplient très-humblement les volloir toujours tenir sous sa protection et sauvegarde, selon qu'elle les n déjà tenus attendant le retour de leur dict preslat et abbé, sans prendre regard à la susdicte requeste. Ainsi faicte et présentée sous les seings des dits religieux, le xxvm* d'apvril 1878.
Ayant oultre, les dicls religieux soussignés déclaré qu'ils sont intentionnés d'envoyer homme eiprès pour veoir leur dit preslat et abbé , la part oû qu'il soit , pour s'adviser de son retour el savoir sur ce poioct sa dernière résolution, pour-en cas de ne vouloir retourner et sur sa dicte response, eux conseiller de ce qu'ils porront avoir à faire pour le bien de leur monastère et conservation de leur ordre el religion ainsy signé : F. de Bar, J. La Thomas , dampt François de la Bacerie, Philippes de Haimy , dampt Maurice Le Rice, De Boniercs, Flamen , dampt . Georges Cuisson , dampt Léger Gossct , dampt Pierre Passet , dampt Jehan Ledieu , dampt Thiery Doyoo, dampt Jehan Favonu, dampt Anihoino Pierquin , dampt Juste Preudhommc , dampt Hierosme Buzelin, dampt Guillaume Moullart, dampt Jehan de Mecre, frère Francon , frère Jacques Boucqueau , frère Bonaventure de Tournay , frère Ponthus Uircboux , Mare Eraeme Grumeau . frère Gérard Caulier.
Cependant, peu de temps auparavant, ces mêmes religieux , voyant que l'abbé ne revenait pas, avaient adressé à l'archiduc Mathias une supplique, par laquelle ils demandaient qu'il fût pourvu dans les formes régulières à la nomination d'un chef religieux , afin de garantir les droits et privilèges de l'abbaye. Cette demande en provision fut envoyée vers la fin du mois de mars 1578; il y était dit :
Contre les anciennes louables observations accoutumées de la maison de Bourgoigne louchant la provision des prélatures vacantes , signament des abbatiales et ce qui a été observé jusques à présent; que la court a toujours député quelques personnaiges qoalliftés et d'autorité pour informer des trois religieux plus idoines et capables pour succéder en l'administration de la prélature et dignité vacante , son Àlteie et seigneurs du conseil d'estat ont recentement pourveu d'administrateur du temporel, l'abbaye d'Ancbin vacante par l'expatriation de dampt Warnier de Daure abbé moderne suspecté défavoriser le party de Don Jean, delà personne du seigneur de Coupigoy capitaine des hallebardiers de la garde de sa dite Altère , lequel auroit à ces lins pooir et commission expédiée pour praticquer et effectuer la dicte administration, combien que aucuns des religieux de la dicte abbaye eussent faict présenter de leur part requeste à sa dicte Alteze pour estre pourveus de la dicte administration pendant la guerre troubles presens et expatriation susdiete.
Mais les religieux et convent de la dicte abbaye voudraient résiner et empescher l'elfoct de la dite administration comme provisiou impertinente pour les raisons susdites et qu'il ne convient pas qu'un séculier et capitaine soit chef et surintendant de leur maison et biens de leur église , pour les causes justes qu'on peut adjouter.
Vray est que son Alteze prend pied et se funde que ladite preslature ne vacque par mort , mais par absence de la personne du preslat lequel s'est expatrié pour adhérer à l'ennemy de ceste patrie , comme l'on prétend , contre les placcarts et que partant se3 biens sont en confiscation ; à cause de quoi sa dicte Alteze et conseil appréhendent le temporel de la dicte abbaye, pour l'administration duquel seroit, le dit seigneur de Coupigoy, commis, etc.
Or posé qu'ainsy fut, que le dit prélat se soit expatrié pour adhérer à l'ennemy, ce qu'on ne peut asseurer , toutefois les placcards ne peuvent avoir leur endroict ; les biens de leur maison appartiennent à icelle, non au preslat, et comme il est seulement administrateur du temporel et spirituel vicaire, il est certain que sy le dit preslat auroit iorfaict contra les placards, que sa personne seule est coupable, non l'église, religieui et convent d'icelle, et parlant les biens du temporel d'icelle église , ne peuvent justement être appréhendez; parquoy la dicte administration du dict Coupigny, serait illicite.
Qutritw, par quel moyen on pourrait remédier contre t'effect de la dicte administration, car le dit Coupigny est favorisé de son Alteze et en respect d'icelle supporté des S" du conseil.
Semble que les religieux et convent doibvent adresser aux gouverneur, président et conseil d'Artois, même aux Estais pour remonstrer ce qui convient requérir d'emprendre le faict pour la conservation du droict des églises et privilèges et provisions d'icelle» , remonstrer la capacité de plusieurs religieux; la fidélité d'iceux, les debvuirs quils pourront faire et aultres raisons à prendre du susdit discours pour allégation du droict et avec la pernicieuse conséquence , etc.
Le prieur cherchait à gagner du temps et à modérer l'impatience des frères, il les réunissait dans le chapitre pour leur faire des exhortations , et les engageait à bien réfléchir au parti qu'ils voulaient prendre; à considérer quels effets funestes , dans le temps où l'on était , pouvaient résulter d'une démarche inconsidérée de leur part, et delà supplique qu'ils voulaient envoyer à la cour; c'était une chose, disait-il, contraire aux institutions, et en opposition avec la volonté de leur abbé, qui avait nommé certains religieux préfets du comptoir; ces religieux avaient été confirmés par l'évéque et acceptés par l'archiduc comme administrateurs des biens du couvent , pour empêcher que ces biens ne tombent aux mains d'intrigants avides ou de quelques moines ambitieux qui aspiraient à la dignité abbatiale , et trompaient les simples par de douces paroles.