CHAPITRE XXX
quoiqu'il fût entouré de surveillants et d'ennemis, et malgré toutes les précaution? qu'on prenait \wnr l'empêcher d'avoir des relations au dehors , et pour intercepter les messages qui lui étaient adressés, quoiqu'on fouillât minutieusement chaque personne qui entrait , il ne cessa pas de communiquer avec ses amis , soit par le moyen de son domestique, soit par d'autres. Il semblait que ceux qui étaient chargés de le surveiller fussent frappés de cécité. Lorsque des paquets de lettres lui étaient apportés, ceux qui avaient pour mission expresse de les intercepter, et d'en avertir les conjurés, ne s'en appercevaient pas, et jamais aucun des messages n'a été surpris.
Enfin, sur la demande du prieur, l'official de l'église N.-D. d'Arras, M. Fr. Moschns', homme très-docte et très-éloquent, vint à Anchin avec le promoteur, le doyen, ainsi que le pasteur Page de la Valle, pour entendre la plainte des religieux. Les sept signataires de la plainte avaient donc été cités à comparaître pour être mis en présence du prieur, dans une salle de l'hôtel abbatial , afin d'y reproduire les accusations et administrer les preuves ; mais François d'Hours et Antoine Passet se présentèrent seuls , disant que les autres signataires n'avaient rien à déclarer; qu'ils n'avaient fait que garantir comme témoins , par leur signature , l'acte de dénonciation. L'official fit observer qu'il était d'usage et de justice que les accusateurs fussent mis en présence de l'accusé et assistassent an jugement. Ils furent donc interpellés l'un après l'autre , mais aucun ne voulut répondre. Afin de leur donner facilité d'énoncer leurs assertions et de répondre aux questions qui leur seraient faites , le prieur exposa l'histoire de son départ , de son séjour en France et de son retour. Il expliqua les motifs et les circonstances des faits qu'on lui reprochait. Ensuite l'official fit lire par le promoteur tous les articles sur les divers points, afin qu'ils pussent ajouter, retrancher ou changer ce qui n'aurait pas été exactement conforme à ce qu'ils avaient déposé , et afin qu'ils s'expliquassent sur chacun des griefs qu'ils reprochaient au prieur; puis l'official les interrogea l'un après l'autre et demanda à chacun d'eux ce qu'ils savaient au sujet de ce dont on aurait pu accuser le prieur. Ils répondent qu'ils n'y avait rien absolument qu'ils pussent ou voulussent reprocher à leur prieur, et qu'ils n'avaient aucune plainte à faire de lui. L'official fit prendre acte par le promoteur des réponses faites , et proclamant l'innocence du prieur, il déclara qu'il n'avait encouru aucun blâme.
Toutes les accusations étant évanouies et tous motifs de débats ayant disparu , de l'aveu même des accusateurs, l'official pensa qu'il ne lui restait plus qu'une chose à faire : exhorter les religieux à se rendre obéissants à leur prieur et à renoncer pour l'avenir aux accusations mensongères, aux calomnies et aux vexations dont ils l'avaient abreuvé ; c'est pourquoi le lendemain , qui était le 22 du mois d'août , l'official se rendit à la salle de l'auditoire , et ayant fait appeler les frères conjurés , le prieur non plus que le promoteur ni le pasteur n'y assistaient , il leur fit un discours latin fort disert; et, prenant pour thème de son argument ce texte de saint Paul : Obedite prœposilis vextris , il les engagea à l'obéissance et à l'humilité , et il termina en leur donnant lecture d'une prière que faisait Fr. de Bar pour être délivré des persécutions et des chagrins que lui suscitaient les frères rebelles.
Mais le prieur, présumant que les efTets.de leur rage et leurs persécutions ne s'arrêteraient pas là , voulut essayer si , par l'absence , il ne parviendrait pas à modérer lu violence de leurs esprits et les effets de leurs dispositions malveillantes à son égard.
* (> François Mo'chus a lai s* des outrages cirlfux. V' Pnrjmt , 3 1 2 , el Foppeni, 30Î.
Avant que l'official fût parti, et pour voir si on lui aurait laissé la liberté de sortir, il fait demander un cheval, afin d'accompagner l'official d'Arras et de vaquer à quelques affaires; tout botté il va à l'écurie, et trouvant la porte fermée , il demande pourquoi on lui fait cette injure. Dom Passet répond que cela s'est fait par sa volonté à lui , dom Passet , et en vertu des ordres qui lui en ont été donnés par le couvent. En entendant cela, le prieur invoqua le secours et l'appui de l'official, qui était lui-même déjà à cheval et prêt à partir avec M. le doyen , l'intendant du monastère et le procurateur. Etaient présents à cette scène aussi dom Noël Flameng , le chapelain et le domestique Jacques qui gardait les chevaux. Mais le prieur aurait eu beau appeler à son aide tout le vicariat , quand les autres avaient recours à la force du bras séculier; car ils avaient fait venir au monastère , pour assurer l'exécution de leurs mauvais desseins, les soldats du sieur de Miebras, gouverneur de Douai. En outre ils avaient écrit à Bruxelles, pour dénoncer aux Etats de Belgique le prieur comme traître au pa>s et rebelle à l'autorité de l'archiduc, afin de le faire arrêter et traîner dans les prisons de Bruxelles. En effet, le soir même, vers cinq heures, M. de Malboutty, déterminé par leurs lettres et leurs appels pressants , animé surtout par les sollicitations de dom François d'Hours, arriva accompagné de M. Louvet, bailli de Pecquencourt , et déclarant les motifs qui l'ont fait accourir en toute ha te de Bruxelles, il dit qu'il vient pour arrêter et emmener prisonnier le prieur, accusé d'avoir voulu livrer le monastère aux troupes françaises , de s'être opposé aux décrets de Son Altesse , et d'avoir dérobé et emporté le trésor du couvent. En entendant cela, le bailli de Pecquencourt, homme pieux et ami de la paix , s'interposa généreusement, et conjura M. de Malboutry ► de vouloir bien attendre , pour en venir à de pareilles extrémités , que le prieur ait clé entendu , et que les raisons aient été examinées. M. de Malboutry alors s'approche du prieur et lui dit que ce n'est pas sans quelque répugnance qu'il s'est chargé de la mission qu'il remplit , mais qu'il obéit à un ordre donné par Son Altesse , sur des dénonciations faites dans des lettres écrites et signées par les religieux. Le prieur demande qu'il lui soit permis d'exposer sa défense et de prouver la fausseté des accusations portées contre lui , ce qui ne lui fut pas difficile. D'après celte demande , M. de Malboutry interrogea les religieux pour recueillir leurs plaintes et savoir quels étaient les griefs qu'ils avaient contre leur prieur. Mais tous furent unanimes pour reconnaître qu'ils n'avaient rien à lui reprocher, et même ils avouèrent ingénument qu'ils n'avaient eu aucune raison de porter une accusation quelconque contre lui , et que la seule chose qu'ils demandaient était que le prieur lui-même voulût bien s'employer pour retirer des mains de l'official la note qu'ils avaient rédigée contre le prieur et qui était , disaient-ils , un tissu de calomnies et de mensonges. Le prieur répondit qu'il en écrirait volontiers à l'official , et qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour obtenir ce qu'ils désiraient.
Le prieur écrivit donc pour cet objet à l'official d'Arras, quelque temps après, et il en reçut une réponse dans laquelle cet officiai témoignait tout le plaisir qu'il éprouvait de cette réconciliation ; et parlant des lettres et de la pièce écrite que les moines lui faisaient redemander, il disait qu'il était inutile de les envoyer, attendu qu'il y avait à Arras comme à Anchin du feu pour les brûler : Quod allinet ad eax chartas quas liabeo pênes me, nihil opus est istùc milli, cùm twn desit nobis Vulcanits cui possumus cas dicare.
Le prieur, ainsi justifié de toutes façons , espérait que la liberté lui allait être rendue et qu'il lui serait permis d'aller et venir comme ils voudrait , qu'il pourrait commu-