CHAPITRE XXX
il était naturellement amateur des libations et de la bonne chère , les occasions ou les prétextes ne lui manquaient pas de se livrer à ses goûts , chaque fois qu'il avait à traiter des hôtes , des cousins , des frères , des sœurs , des neveux , les commissaires , ses agents et confidents. C'étaient des repas à n'en plus finir, c'étaient des frais qui se renouvelaient chaque jour, pour solliciter, pour obtenir les lettres de confirmation du vicariat d'Arras ; faire faire des consultations et suivre les démarches nécessaires à la légitimation de l'élection. C'était tantôt l'un , tantôt l'autre qu'on envoyait à Arras , à Douai, à Cambrai. Le plus dévoué elle plus souvent employé parmi eux était dom Pierre Passet , que Joachin avait institué et confirmé comme économe , après l'avoir fait élire par les frères. Et pour obtenir plus facilement des docteurs les avis favorables à leurs projets , ils ne se faisaient point faute d'affirmer ' que Warnier s'était enfui chez les ennemis en emportant le. trésor du couvent et les subsides du pays , qu'il avait abandonné les siens , qu'il avait renoncé à son monastère et à sa prélature , et qu'il leur avait dit un dernier adieu pour n'y plus revenir. Après avoir donné, en les répandant, certaine consistance à ces bruits mensongers , ils amenèrent facilement quelques misérables jurisconsultes d'Arras à déclarer et à signer, pour do l'argent , que le révérend était mort civilement et que , selon h: droit, il était déchu de sa dignité, qu'il pouvait être remplacé par un autre , qu'aurait désigné !e vœu des frères et que la cour aurait agréé. S'emparer de l'administration et de l'autorité abbatiale, du vivant même de son supérieur et prélat légitime, c'est ce qui ne s'était pas vu encore et ne pouvait s'autoriser d'aucun précédent , et ce qui jamais n'avait pu être appuyé de l'avis ou du conseil d'aucun docteur ni légiste. Joachin n'avait trouvé que l'expédient dont nous venons de ' parler , c'est-à-dire que comme les difficultés étaient grandes d'obtenir la confirmation du vicariat d'Arras, et que cela entraînait de la controverse, il lui fut nécessaire d'étayer sa nomination de prince de l'Eglise à l'aide d'approbations telles quelles de docteurs, et de produire même un décret de l'archiduc ou pour mieux dire du prince d'Orange.
Tandis que tout cela se pratiquait, Joachin cherchait, par ses lettres et par l'entremise de quelques-uns de ses amis, à décider le prieur à revenir de Douai a Anchin , espérant pouvoir le circonvenir plus facilement et l'attirer à son parti. Mais le prieur attendait la (in de toute cette comédie. Dom Philippe Deleval , un des plus ardents partisans de Joachin , et ancien procurateur de l'abbaye qui , après la mort du révérend Lentailleur, avait fait tout ce qu'il avait pu , lors de l'élection de l'abbé , pour faire élire Warnier de Daure , agissait maintenant en faveur de Joachin auprès du prieur, à qui il cherchait à persuader que Zoette ne tenait à être nommé que dans l'intérêt de la paix et de la tranquillité du monastère ; qu'il se contenterait de la seule administration des choses temporelles, afin de faire rentrer les revenus *Ui couvent et de rétablir le bon ordre dans les affaires et les finances. Et c'était sans doute , dit Fr. de Bar, pour mettre plus facilement l'ordre dans les affaires et les finances du monastère, que Joachin envoya au prieur une lettre par laquelle il réclamait la clef d'un coffre qui contenait les pièces et titres de comptes du couvent , lequel coffre était conservé à Cambrai. Comme le prieur tardait à envoyer cette clef , sachant que le coffre en question renfermait divers papiers importants que le révérend Warnier désirait avoir, Joachin envoya pour faire enlever et transporter à Anchin ledit coffre. Mais aussitôt que le prieur en fut informé , il eut soin de faire retirer secrètement, par un serviteur fidèle, les papiers, et fit remettre ensuvtc \a clef à
Joachin , qui trouva bon de s'approprier et de convertir à son usage particulier de beaux et précieux livres qui y étaient conservés.
Sur ces entrefaites , Pierre Passet est envoyé à Douai , et là , sans demander la clef de la chambre où étaient conservés des livres manuscrits d'Anchin , avec divers ustensiles et meubles appartenant à l'église Notre-Dame , il fait sauter la serrure et enlève les calices d'argent du couvent et d'autres objets précieux , et fait ensuite fermer la porte avec des chaînes. Ce Pierre Passet , tout en traitant les affaires de son Joachin, ne négligeait pas ses intérêts propres ni les soins de son avenir; pour obtenir des recemmandations , il faisait sa cour à ceux qui étaient au pouvoir ou qui étaient en faveur. Il s'attacha particulièrement à obtenir les bonnes grâces de M. François Moschus , officiai d'Arras, qui pouvait beaucoup pour le succès de l'affaire de Joachin.
Cependant quelques-uns des religieux , voyant les désordres et les dilapidations auxquels était en proie l'abbaye , et prévoyant des suites encore plus funestes , se repentirent d'avoir favorisé l'entreprise de Joachin , et ils sollicitèrent du prieur des lettres d'obédience pour se retirer du monastère. De ce nombre fut Léger Tassart , qui demanda à être envoyé au prieuré d'Aymeries.
Enfin , après bien des démarches , des débats et de graves discussions , on reçut les lettres de l'archiduc Mnthias, qui ordonnait qu'il fût procédé à l'élection définitive du nouveau prélat , par l'entremise de Messieurs du vicariat d'Arras. En vertu de ces lettres, Pierre Passet, au nom de Joachin Zoetle nommé, convoqua le prieur et les autres religieux appartenant à l'abbaye , pour assister à celte élection :
Monsieur ,
Suyvant les lettres de son Alteze desquelles je vous envoyé icy joinctemenl la coppie escrites aux rcligienx d'Anchin. Demain s'il plaist à Dieu se fera l'élection d'ung nouveau pre&lat pour cesle maison par MM. du vicariat d'Arras lesquels à ces fuis nous ont promis d'estre icy aujourd'hui. Pourtant par la cherge de M. notre dénommé et de la part du couvent je vous envoyé ce chariot avecq ce petit mot d'advertence aftin que ne veuillez faillir de venir et vous descharger de votre debvoir en cest endroict. Aquoy bien fort nous vous prions vouloir incliner et espérons que n'y ferez faulte non plus que M. le soupprieur lequel aussy prendra part i ces lettres s'il lui plaist. Finiray par mes humbles et affectueuses recommandations à vôtres bonnes grâces, priant Dieu le créateur, Monsieur , vouloir nous tous maintenir soubs sa saulvegarde et protection.
De notre monastère, ce xiiii* de septembre 1578.
Votre obéissant et humble subjet ,
P1BRRB PASSKT.
Lettre de l'archiduc :
Malbias par îa grâce de Dieu , archiduc d'Autrice duc de Bourgoigne et gouverneur capitaine-général des pays de pardecha.
Vénérables, très-chiers et bien aymés, eomme après deue information ayons par d'avis et meure délibération des seigneurs du conseil d'Eslat dénommé dampt Joachin de Zoete votre confrère pour preslat de votre abbaye, vous avons de ce bien voulu advenir, comme aussy requérir et ordonner qu'ayez unanimement à procéder à l'élection du dict Joachin de Zoete pour votre futur preslat, le congnoissant por tel en luy rendant le respect et l'obéissance qui conviennent, esperans que le dit dom Joachin s'acquittera de telle sorte qu'aurez matière de contentement.
Por ce , vénérables très-chiers et bien-aymés prions Dieu le créateur vous avoir en sa sainte garde.
D'Anvers, le I " de septembre 1578.
t.. V. Mai ni as» Van Asseliers