CHAPITRE XXX
» la direction dans des mains autres que celles du mauvais pasteur qui avait » abandonné son troupeau, etc. » On montrait les dangers qu'il y aurait pour le bien du monastère à ne pas suivre les intentions et môme la volonté expresse de l'archiduc , qui s'était prononcé pour cet ordre de choses nouveau , etc. « que l'ad- » ministralion des biens temporels et spirituels était en souffrance , et que l'abbé m nouveau n'avait pas encore , par l'acte de confirmation , toute la puissance qui » lui serait nécessaire pour porter à ces maux un remède efficace et urgent, etc.»
Tout cela se pratiqait en l'absence du prieur de Bar, qui était parti pour la France, afin de faire une nouvelle tentative auprès de son abbé Warnicr et le ramener.
Cependant , malgré les refus d'adhésion , malgré les irrégularités et les fraudes à travers lesquelles il était arrivé, Joachin avait été nommé dans la forme ordinaire; et malgré ce marché , ou plutôt à cause de ce marché honteux et notoire qui l'obligeait à payer pour le 10 novembre 1578 douze mille florins, lesdits florins devaient être remis à son altesse l'archiduc Mathias , à l'époque prochaine de la Purification, outre les frais de procuration , Joachin était de fait en possession de l'autorité abbatiale. Les actes mensongers et frauduleux de l'élection , rédigés en latin , furent affichés le 18 du mois d'octobre 1578, sur les portes de l'église St. -Sauveur, avec cet avertissement :
Icy dessus appert qu'en vertu de mandement donné par Mgr le vicaire-général de Mgr le révérendissime évesque d'Arras, sont cités tous ceux qui se vouldront opposer à la confirmation de l'élection de dom Joachin de Zoete, esleu abbé d'Anchin, à comparoir le lundy xxvu* de ce présent mois d'octobre en la salle rouge de la maison épiscopale, à ix heures du matin précisément $ur intimation.
Pour compléter et sanctionner son usurpation , il manquait encore à Joachin la solennité de la bénédiction , de l'installation et de l'intronisation. Cependant , peu de temps après son élection ; et avant d'avoir été béni et installé, il fit usage de l'autorité abbatiale. Ce premier acte de sa prélature fut la présentation pour une chapellenie vacante de l'autel de la vierge Marie dans l'église de Tcmpleuve , en faveur d'un sien neveu, Arnould de Zoette , prêtre du diocèse d'Arras. 11 écrivit à cet effet à l'évèque de Tournai , qui avait alors dans son diocèse l'église de Tcmpleuve ; celte lettre, datée du 28 novembre 1578, commençait ainsi :
Reverendissimo in Christo Patri ac domino episcopo Tornacensi , Joachimus, permissione divinâ electus et confirmalus abbas ecclesia; Aquicinctensis, ord. Sti Benedicti, diœcesis Atrebat. gai u le m in Domino sernpiternam , etc.
Elle se terminait dans la forme ordinaire des lettres abbatiales :
Datum et actutn in monasterio nostro Aquicinctense , sub stgillis nostris pnesenubus lilteris appensis, anno Domini millesimo septuagesimo octavo , die ante penultimû mensis noverabris*.
Joachin, qui était fort désireux et pressé d'obtenir cette collation en faveur de son neveu, avait employé tous les moyens et jusqu'à la menace auprès de F. de Bar, pour le forcer à souscrire la demande et à faire en sa qualité de prieur les diligences nécessaires à l'expédition de l'affaire ; mais le prieur protesta qu'il n'en ferait rien avant, que d'avoir consulté les vicaires d'Arras, et qu'il en eût reçu réponse, pour savoir si Joachin avait droit et pouvoir d'ordonner cette présentation , droit et pouvoir
» M« de Fr. de Bar , n" 774 du ratai, p. 297 y.
qu'il croyait quo l'abbé légitime Warnier de Daurc avait seul , comme les tenant de l'évêquc d'Arras.
Cette résistance augmenta encore les défiances et les mauvaises dispositions de Joachin contre de Bar, et contre ceux qu'il savait ou qu'il soupçonnait d'être restés fidèles à l'abbé Warnier. Aussi ne ccssa-t-il de les faire surveiller par ses espions.
Au demeurant , Zoette paraissait mal assuré dans le rôle qu'il jouait ; il n'avait pas la fermeté ni l'espèce de courage qu'aurait demandés sa position illégitime. Ainsi, lorsque quelque chose de mal se fesait dans le service, il s'en excusait autant qu'il le pouvait , en rejetant la faute sur les religieux et sur ceux qui s'étaient laissés emporter par trop de zèle pour lui. A tout instant lui survenaient des obstacles et des embarras dans son administration , sans qu'il osât ou sût les surmonter. D'une autre part, il était gêné dans ses allures par un adversaire inexorable , Fr. de Bar , homme de haute capacité et d'énergie , fort dévoué à Warnier de Daure , et qui , connaissant parfaitement tous les détails du service et tous les devoirs de sa charge de prieur , lui était par sa présence fort gênant.
D'ailleurs aussi , Joachin Zoette autorisait par son exemple les désordres du couvent et s'ôtait le droit et le pouvoir de les réprimer. Alors même qu'il avait le plus d'intérêt à se montrer le moins indigne de la nomination qu'il avait obtenue et à mériter la bénédiction qu'il sollicitait , si quelques femmes venaient à Anchin , surtout de sa parenté dont il recevait de fréquentes visites, il les faisait mettre à table avec les hommes; et comme souvent il ne pouvait traiter les gens de sa famille et ses amis à sa volonté , il faisait servir le souper dans sa chambre à coucher ; et là les femmes parlaient et vociféraient tellement qu'on les entendait de la cour. Le repas se prolongeait jusqu'à neuf heures et au delà , quelquefois même fort avant dans la nuit. Souvent, aussi après le dîner, on se remettait à table, et l'on buvait tant que les femmes et les religieux de la bande de Zoette [suœ furinœ) en s'en retournant ne pouvaient marcher. 11 est arrivé que des religieux , oubliant l'office dans ces orgies , étaient obligés d'aller se coucher ; et bien plus , à la honte de la religion , on a vu des femmes ivres , soutenues par leurs compagnons, devenir la risée des spectateurs que ces scènes scandaleuses rassemblaient. Un certain jour, le onze de décembre 1578, Zoette n'eut pas vergogne après le dîner d'entrer dans la loge du concierge , et là avec la femme de ce concierge, en compagnie de deux religieux Fr. d'Hours et Pierre Passct, et de quelques étrangers , de s'attabler , de boire et de se livrer aux éclats d'une orgie bruyante , de façon que les passants et ceux qui entraient ou sortaient s'arrêtaient et étaient spectateurs de celte scène. Et le lendemain , qui était un vendredi , jour de jeûne régulier , il permit à deux religieux d'aller boire dans la maison du pasteur de Pccqucncourt avec des séculiers étrangers. Et lui , après avoir permis sans nécessité évidente et contre les décrets du concile de Trente , de célébrer des noces dans ce village de Pccqucncourt , il assista avec un autre religieux au festin et prit sa bonne part des joies désordonnées et de l'ivresse des convives.
Avec de pareils exemples et un tel relâchement, les désordres allaient croissant. C'était à tous instants des révoltes contre le prieur et le sous-prieur , qui faisaient tous leurs efforts pour maintenir la discipline. Si l'économe sortait , Zoette lui défendait do prévenir, comme cela se faisait ordinairement , le prieur de son absence; il avait fait la même défense aux autres religieux , qui allaient où bon leur semblait
• Fr. de Bar. ms citô