CHAPITRE XXX
qui lui était nécessaire pour consolider son autorité ; et n'ayant pu réussir auprès «lu révérendissime d'Arras, ordinaire d'Ane h in , ni auprès de l'archevêque de Cambrai et de l'évôque de Tournai , Joachin prit le parti de subtiliser cette bénédiction ; il se rendit avec le prieur d'Aymeries François d'Hours, et avec Antoine Travillers , à Bruxelles, où le sulTragant de Malines, circonvenu par des lettres subreptices du vicariat d'Arras, et par les assurances qui lui étaient données que tout le couvent était unanime en faveur de Joachin , conféra cette bénédiction.
Une fois muui de cette bénédiction extorquée , Joachin ne songea plus qu'à donner le plus de solennité et de magnificence possible à son installation et à son intronisation ; il écrivit de Bruxelles à dom Jean Ledien , qu'il avait mis à la tête du collège d'Anchin , pour lui recommander d'inviter à la cérémonie les amis et protecteurs qui avaient pris part à sa domination. Voici ce qu'il écrivait :
D. Jean, comme par la grâce divine avons receu notre bénédiction en la ville de Bruxelles, dimenche dernier, par les mains de monseigneur le sulTragant de Malines , reste seulement l'installation que désireroye estre faicte prochain. Espérant estre au logis vendredy ou samedy au plus tard , quy cause que j'ay envoyé ce messager avecq ce paquet de lettres ; et comme dom Pierre ne peult bonnement hors , ay trouvé bon que ailes vous-mesme en Arras avec M. Rubus , pour savoir l'intention de l'archidiach , et vous assistera en ce, maitre Pilippes Deleval. Vous vous pourrez ayder de M. le doyen Lengaigné et M. Maugré, et en cas de refus en prendre acte et l'envoyer incontinent à d. Pierre , pour nous le faire tenir par ce présent porteur , et au cas d'accord prirons de notre part monsieur de Saint- Vaast , monsieur Lengaigné , monsieur Maugré , monsieur Payen de nous faire ceste honneur d'assister. Et en Douay, monsieur le Recteur des Pères, monsieur Ferrarius, monsieur Rubus, monsieur Betsmere, le prieur de St-Sulpice ; et n'y fauldres avecq Ponthus , priant monsieur Rubus et monsieur le Recteur qu'ils aillent toujours devant avecq monsieur Betsmere ,* sy sa santé le peult comporter , qu'ils donnent le plus de contentement qu'ils polront aux altérés quy , selon droict et raison, se vouldront laisser mener, vous recommandant le tout ce quy sera besoing de faire et ordonner.
A tant d. Jean prieray le Créateur vous continuer ses sainctes grâces, me recommandant en vos prières et messieurs les Pères de de la société. De Bruxelles en très-grande haste , ce xvi* de febvrier <S79.
Votre confrère, F. Joachin Zoettb , abbé d'Anchin.
A côté de la signature : Vous trouverez deux ou trois chevaux de louaige que prendrez à Douay pour faire le voyage, et vous rembourserons le tout.
Sur l'adresse était : A mon confrère dom Jean Le Dion , au collège d'Anchin , à Douay.
Notre nouvel abbé n'était pas encore installé, que déjà des conflits et des querelles s'élevaient de toutes parts entre les nouveaux dignitaires et administrateurs , pour les attributions des offices; sans parler des désordres apportés dans les finances par les gaspillages de toutes sortes qui s'étaient commis et se commettaient encore journellement. Quant à ce qui regardait le service divin et les choses de la spiritualité , on prévoit ce qu'il en pouvait être au milieu de cette indiscipline et de cette anarchie.
Les événements du dehors, ainsi qu'on l'a pu voir déjà, n'ont pas laissé que de réagir et d'avoir de l'influence sur les affaires du couvent. Et il ne sera pas hors de propos , en nous reportant quelques mois en arrière , de dire quelques mots des troubles qui agitaient le pays, et notamment des émeutes qui eurent lieu à Douai et à Arras.
Donc, le 16 d'octobre 1578, des séditieux du parti huguenot se répandent en
armes dans les rues de Douai; les catholiques , sans savoir la cause de cette agitation , s'émeuv*înt et prennent les armes aussi. Bientôt on dresse des barricades sur la place du marché aux poissons avec les tables du marché , et sur la grand'place avec des chariots renversés. Une foule hurlante parcourt la ville portant des drapeaux et des bannières , et marche sur l'hôtel-de-ville , proférant des menaces et des cris furieux , exigeant que les jésuites et tous les étrangers soient chassés de la ville. Les échevins, épouvantés, ne font pas de résistance ; ils obéissent à la volonté de cette populace effrénée et publient immédiatement un édit, par lequel :
Au nom du magistrat , du gouverneur, du bailli et des citoyens de Douai , et pour obtempérer à la demande , aux instances et sollicitations du peuple , il est ordonné aux Pères de la compagnie de Jésus, sans exception , et à tous les étrangers qui n'habitent pas la ville depuis plus de trois mois, de sortir de ladite ville avant quatre heures de l'après-midi, sous peine d'en être expulsés par la force ; défeudons qu'il soit fait aucune :njure ou mauvais traitement aux dits étrangers.
Le jour même , les Pères de la société de Jésus furent chassés de la ville ; et par la même raison, M. Dion , M. Destrées, M. de Brues , et d'autres étrangers émigrèrent. Les Jésuites , d'après le conseil de l'université et de beaucoup de personnes pieuses, ne s'éloignèrent pas, mais se réfugièrent dans les couvents des environs , à Anchin , Hasnon , Marchiennes , etc. Le recteur des Pères vint à Anchin avec plusieurs autres pères jésuites. C'est pourquoi , le prieur de Bar fut envoyé h Douai vers un certain citoyen du nom de Risbonach , parent de Joachin Zoettc , et qui était un des principaux parmi les conjurés ; le prieur lui avait été adressé pour intercéder en faveur des Jésuites ; car ce Risbonach disposait h son gré de toute cette populace , qui lui obéissait au moindre signal.
Le lendemain 1 7 octobre , une émeute semblable éclata à Arras ; les hérétiques exercèrent dans cette ville le pillage et la dévastation ; ils s'emparèrent des échevins et les retinrent en prison , pour en exiger une rançon. Mais les honnêtes citoyens de la ville se réunirent et mirent en fuite celte bande de factieux , dont plusieurs furent pris et livrés à la justice. Le 23 octobre , deux des principaux, Pierre Bertoul rt Cruson , furent pendus avec un autre hérétique qui était un ouvrier du nom de Valentin Mordax. Le 25 du même mois , M. Goisson , un des premiers avocats de la ville et fort âgé , eut la tète tranchée ; il avait été par ses conseils le principal instigateur de la conspiration. Le 7 de novembre , un des factieux les plus forcenés, qui avait retenu prisonniers les échevins, fut pendu.
Au demeurant, à Douai, les Pères de la société ne tardèrent pas à rentrer dans la ville. Dès que les esprits furent calmés , les plus dangereux parmi les émeuliers furent mis sous la main de la justice , et les Jésuites furent rappelés par le magistrat, à la sollicitation surtout de l'université, ainsi qu'on le voit pat l'édit cl les lettres adressées par les échevins au recteur des Pères Jésuites.
Monsieur le recteur, nous estimons assez que vous n'estes ignorant combien nous a dépieu ralTronte que vous a esté faietc et ce qu'est advenu en vostre eodroict. Mais comme ce qui est passé, ne peult aultremcnl estre quy ne soit passé, reste de radober et réparer la faulte, pourquoy faire nous avons ccjourd'huy concludt et arresté , par advis du conseil de cette ville pour ce assamblé, cl sur l'instance , prière et requesle de messieurs et notables bourgeois, de révoquer, casser et annuler l'édict qui , par force, avoit esté extorqué de nous pour votre sortie , et de plusieurs seigneurs célèbres , hommes et aultres gens de bien réfugiés en celle ville , comme voirez par la coppic d'une puhlicalion fairte cejourd'huy, qui va quant et ce>te.