‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 203 sur 306 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

élection , sous les peines canoniques prononcées contre lui et ses fauteurs. Mais sans y avoir égard, Zoette persista , et , comme dit un chroniqueur du temps, il s'enfonça de plus en plus dans le bourbier, et de façon à ne s'en pouvoir plus retirer ni se laver : Non dcsistit mugis ac magis in lutum se immerger," d. Joachintis ex quo nunqumn poiuit se expedire ac purgarc.

L'installation se fit selon la forme ordinaire. Les religieux partisans du nouvel abbé s'avancèrent vers lui en procession ; le cortège se dirigea vers le maîtreautel , de là aux cloches , puis au siège des vêpres et à celui de la messe , et enfin au chapitre , où chacun promit obéissance ; plusieurs cependant , sous condition ou qualité. Quant à ceux qui, au nombre de onze, avaient protesté, ils refusèrent de se présenter , et ne voulurent pas comparaître au chapitre ni prêter obéissance , motivant leur refus sur ce que a le R»# avait décidé que les religieux n'étaient » pas tenus de prêter obéissance à Joachin , et qu'ils ne pouvaient le (aire sans » trahir la foi promise à leur abbé légitime. » Pendant la cérémonie de l'installation, et après la messe et les offices, ils se tinrent dans la chambre du prieur, afin de ne pas participer au péché de ceux qui assistaient à ces profanations , et qui les approuvaient par leur présence.

Cependant , quelques-uns des religieux qui étaient réconciliés à leur abbé légitime , crurent pouvoir fissister aux festins que Joachin offrit dans le couvent pour inaugurer sa prélature. 11 arriva qu'un certain prêtre, pieux ermite et familier du monastère, étant à table auprès d'autres de sa condition , dit « qu'il aurait mieux aimé , en ce » jour , voir Joachin couronné de bouse de vache (stercore vaceco) , que de la mitre. » Ce qu'entendant , les amis de Joachin voulaient expulser de la synagogue le malencontreux ermite ; et on eut grand peine a les calmer et à leur faire entendre que le saint homme , animé d'un zèle ardent envers Dieu , n'avait pas proféré ces mots avec malveillance, mais seulement en vue et crainte des malheurs qu'il présageait dans l'avenir.

Le lendemain de l'installation , Joachin présida un chapitre où n'assistèrent pas ceux qui avaient protesté. Il fit un discours dans lequel , après avoir remercié et félicité ses amis de la constance et du zèle qu'ils avaient mis pour l'aider à conquérir la dignité dont il venait d'être revêtu , il exprimait le regret de ce que plusieurs des frères s'étaient séparés de lui ; il espérait , disait-il , les faire revenir à de meilleurs sentiniens , sans cependant qu'il voulût contraindre personne ni gêner les consciences. Puis il exhorta ses fidèles à la persévérance, assurant qu'il ne s'était résigné au fardeau de la prélature , que pour leur salut et leur consolation , et que, dans ce but, il ferait tous ses efforts afin de surmonter les obstacles et devenir un modèle pour tous. Kn même temps , les adeptes du nouvel abbé , par des paroles flatteuses , par des cajoleries et des demi-confidences , qu'ils jetaient dans l'oreille de ceux qui étaient opposés , cherchaient à les allécher et à les amadouer ; mais ce fut peine perdue.

Cependant Joachin s'était emparé des hommes les plus considérables , afin , dit notre chroniqueur, de battre en brecho les remparts et la ville, d'arriver plus facilement au cœur de la place , et d'étayer son édifice des plus fermes colonnes : Le docteur Bcsnières ; le docteur Dubuisson , supérieur de l'église de St- Pierre de Douai , un des premiers docteurs et professeurs en théologie , philosophe insigne et très-subtil ; Boccc Kpo , docteur et professeur , une des lumières de l'université de Douai, homme doué d'un jugement remarquable et d'un génie excellent; le

ABBAYE DANCHIN.

docteur Lengaigné , dont nous avons déjà parlé. Un jour après diner ces docteurs firent quelques tentatives auprès du prieur de Bar pour le détacher de la cause de Warnier de Daure ; ils essayèrent tous les moyens et raisonnements ; ils s'appuyèrent de la bulle du pape Grégoire, du mois de juillet 1578; ils invoquèrent même des considérations par lesquelles ils faisaient voir le danger qu'il y avait pour la religion et pour le monastère à lutter contre l'autorité séculière qui s'était prononcée en faveur de Joachin. Mais le prieur, avec sa petite phalange , resta inébranlable , ne prenant conseil et direction que de son chef immédiat et légitime , l'évêque d'Arras , avec lequel il ne cessait de correspondre , malgré les obstacles et les difticultés dont il était entouré. Le dernier billet qu'il avait reçu du révérendissime , en réponse à une lettre qu'il lui avait écrite au sujet de Joachin Zoette , disait :

Monsieur le prieur, non plus de droict lui apporte l'installation que la bénédiction , etc., attendu la malice. Parquoy notre advjg doibt avoir lieu pour tous ceux quy , tenans les sentiers des apostres , ayment mieux obéir à Dieu qu'aux hommes , et résoustent plustost à endurer corporel lement , que se blescber et intéresser en conscience spirituellement le cœur, ne juge qu'il est béni&t, partant fera question d'en vcoir l'instrument principalement encore venant d'aultre province que la nôtre , de Carabray , vu que le refus lui pourrait avoir esté fait comme à' Tournay. A tant , Dk'u soit garde de vous.

Le \\u febvricr 1579.

L'entiereraent votre amis, dom Matthieu Mocllakt, évêque d'Arras.

Joachin une fois établi sur le siège abbatial , il ne faudrait pas croire que le prieur et les frères en fussent mieux et qu'ils jouissaient de plus de liberté et de tranquillité qu'ils n'en avaient eu jusqu'alors ; au contraire , le monastère était partagé en deux partis , celui des Joachinistes et celui des Wanierisles • ces derniers étaient sévèrement surveillés, et le prieur de Bar, notamment, était tenu comme en chartre privée. Joachin avait obtenu de la cour des lettres qui donnaient à M. de Miebras, gouverneur de Douai, et à M. de Malhoutry mission expresse de protéger et de faire respecter l'autorité du nouvel abbé. Fr. de Bar était constamment sous la menace d'être appréhendé et conduit dans les prisons d'Anvers, à la moindre démonstration, à la moindre tentative qu'il ferait contre l'autorité ou la dignité de Joachin , et il lui était rigoureusement interdit de correspondre avec l'évêque d'Arras, dans l'intérêt de Warnier de Daure, et de rien entreprendre ou tenter pour ramener l'abbé légitime.

Quoiqu'il en fut , et malgré les surveillants et les espions dont il était environné , Fr. de Bar ne laissa pas que de continuer à être en relation avec l'évêque Matthieu Moullart, par l'entremise surtout du chanoine Michel Picquart , que M. de Verquignœul , beau-frère de l'abbé Warnier, avait recommandé comme étant entièrement dévoué à la cause , et digne de toute confiance pour les communications et messages que le prieur pourrait avoir à entretenir avec l'évêque.

Les négociations qui avaient pour objet de régler les intérêts religieux et politiques du pays , et de préparer la pacification entre le roi d'Espagne et les Etats se poursuivaient , mais on était loin encore d'être arrivé à une solution. D'une autre part , l'abbé Warnier n'était pas homme d'assez de résolution pour venir lui-même revendiquer ses droits et reprendre sa crosse. Aussi, dans ces conjonctures , l'évêque Matthieu Moullart , consulté par le prieur, pensa que la seule chose qu'il y eût à faire , et que le seul moyen à employer pour le moment , était

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