CHAPITRE XXX
d'adresser aux Etats d'Artois et à M. le vicomte de Gand , gouverneur de l'Artois et président du conseil, uue requête ou remontrance que lui, évêque d'Arras, se chargerait de présenter et d'appuyer avec M. de Câpres, M. d'Estrées et les parents et amis de l'abbé Warnier. L'évêque écrivait à Fr. de Bar le 3 mais 1579 :
Monsieur le prieur, j'ay escrit à monsieur Destrées le moyen qu'ayons en ceste circonstance de vous adsisler, n'en sçachant d'aultre s'il n'est paix ou sy votre preslal ne retourne. La volonté m'est fort bonne et prompte, mais tout ce que je tenterais pour le préseul seroit illusoir, sans ledit moyen. Il sera bon qu'adressiez à monsieur le vicomte en remonstrance de même substance que celle que m'envoyez pour les Estais , et seroit bon quelle fust signée entre vous. Je vous prie cependant continuer à vous maintenir prudentement et modestement, vous armant de la vertu de patience en attendant le jour que Dieu a ordonné pour votre délivrance ,
Quy sera la fin par mes très-affectueuses recommandations à votre bonne grâce , suppliant notre Sauveur vous maintenir toujours en la sienne saincte. De notre cité d'Arras, le m* de mars 1579.
L'entierement votre confrère, Matthieu Moullabt, évêque d'Arras.
Dans une lettre de même date, l'évêque d'Arras disait à M. d'Estrées, qui était en sa terre d'Estrées :
Monsieur,
Il ne me mancque volunté d'adsister les bons religieux d'Ancbin , mais le povoir n'y peult estre en ceste circonstance , ne fust que puissions persuader monsieur le Vicomte et de Câpres de nous y favoriser et adsister, à quoy lascheray incontinent leur retour de les y amener, et ne sera que bon qu'y employés votre crédit à mesme effect , car sans eux tout ce que par mon office je pourrois faire, seroit par dampt Joachin, en vertu des lettres qu'il a empêtré d'en bault rendues illusoir et vain par voie de faict opprimant le cours de droict et de la justice, etc.
Parmi les pièces , lettres , mémoires relatifs à cette affaire et que nous retrouvons dans les archives d'Anchin , nous choisissons , pour la transcrire textuellement , la requête en date du 3 mars 1579 , et adressée par le prieur et par les moines adhérents de l'abbé légitime , au vicomte de Gand. La même requête , présentée à Messieurs des Etats d'Artois , est à-peu-près dans les mêmes termes , mais elle est datée du 6 de mars :
A monseigneur monseigneur le vicomte de Gand , gouverneur d'Artuois , bumble salutation et recommandation en Jésus-Christ.
Monseigneur, nous ne doublons que votre signourie a bonne congnoissaoce comment il auroit pieu à son Alteze de nous dénommer dampt Jaachin pour preslat , combien que la plus grande part de notre convent ne l'avoit demandé sinon que pour administrateur des biens de notre monastère. Si néantmoins le dict dampt Joachin , depuis sa dicte dénomination , cerche par tous moyens qu'il est trouvé convenable pour son advanchement de procurer les dignités abbatiales ausquelles il est parvenu présentement. Mais comme nous estions suffisamment informés des voies qu'il aurait tenues pour y parvenir, nous sommes esté en grande perplexité de conscience , savoir si le pourrions recepvoir et lui promectre obéissance roesmes avecq quelques conditions, sans offenser notre bon Dieu et sans blesser notre conscience ou rompre nos vœux et obéissance devant promis à notre vray preslat encore vivant. Et voyans que les moyens nous estions ostés d'en faire consultation aux docteurs, tant pour la grande garde que faisoient à notre porte les fauteurs du dict dampt Joachin , que par le moyen qu'il nous ostoit d'avoir argent pour ce faire , pour plus bref et plus grande asseurance f nous nous sommes retiré* vers Mgr le R,", J'Arras , notre ordinaire , à quy appartient congnoistre
semblables causes , lequel après avoir le tout communiqué à sou conseil , nous a escrit que n'estions tenus presler aucune obéissance , honneur ou révérence au dict dampt Joachio , encore qu'il fust bénit. A quoy nous conformant, oioos plusieurs menaces, comme sy on debvoit mettre la main dessus nous , et de faict monsieur de Miebras est céans , lequel nous a dict qu'il est délibéré de maintenir le droict du dict dampt Joachio , suyvaot la commission qu'il a de court , laquelle estant consue quasi à demy, nous a leut passé aucuns jours , nous mcoassant de mestre la main sur le collet, sy aucun escrivoit ou appelloit monsieur Warny de Daure, notre révérend abbé, ce que n'avons aussy ossé faire depuis que le dict dampt Joachin a obtenu sa dicte dénomination , combien que sa commission ne portait seulement (aulant qu'avons de mémoire) que son Alteze entendoit que le dict dampt Joachin fût maintenu en plaine jois3ancc des biens de ce monastère , auquel si aucun donnoit empeschement, qu'il eust à desfendre son droict, et suyvant ce aussy ne congnoissons aucuns de nous y avoir donné empeschement, mais nous sommes seulement maintenus comme dessus. Sy néantmoins on nous tient icy comme prisonniers , défendant au portier de nous laisser passer la porte; semblablement à tous ceux quy pourroient avoir communication avecq nous, on défend d'entrer et sortir, combien que le dict dampt Joachin a donné congé aux trois religieux des siens de sortir depuis son installation , et journellement ledict dampt Joachin envoyé , renvoyé , admect ceux quy lui plaict , combien qu'il nous avoit promis à tous ne laisser sortir non plus d'un costé que de l'autre, mesme estant adverty que le prieur de céans s'en alloit pour ses affaires particulières jusques à Douay, il lui a fait fermer la porte semblablement à ses deux serviteurs , et après lui avoir requerru qu'il lui pleut nous donner liberté de consulter notre faict à gens de bien et doctes ne l'a voulu octroier, mais nous oste tous moyens . d'en consulter et prendre advis. Parquoy il semble que veult procéder contre nous par voye de faict et par main-forte , car il retient icy monsieur de Malboutry et le dict sieur de Miebras , quy est cause que de rechef, comme dépendent du gouvernement d'Arthois, nous supplions votre seigneurie nous avoir en protection , non point pour nuire à personne de ceux qui nous voudrions du mal , mais seulement nous défendre qu'aucune foulle ne nous fût faicte contre tout droict et équité.
Quoy faisant , nous serons davantaige tenus de prier notre bon Dieu par sa grâce maintenir votre seigneurie en toute félicité , à l'augmentation de la foy catholique et conservation du pays ; et pour approbation et téraoingnaige de ce que dessus , nous avons signés de nos signes manuels cesle requeste.
in • jour de mars 1579.
Ainsi que nous lavons dit , Fr. de Bar et l'évéquc lui-même écrivirent des lettres très -pressantes à M. de Câpres et à M. d'Kstrécs pour leur exposer le sujet de la requête des religieux et leur demander leur appui.
Tout cela se faisait par les soins du prieur, qui était environné d'obstacles et ne pouvait sans péril communiquer avec les frères ni avec aucun de ses amis ; car il était garde à vue comme un criminel , et c'est à peine s'il lui était permis d'aller jusqu'au temple pour assister aux offices. Il ne faudrait pas croire , toutefois , que Joachin en dormit plus tranquille et qu'il goûtât plus paisiblement les joies du pouvoir ; il se sentait mal assuré , aussi il ne se donna pas de repos qu'il u'eût reçu de la cour d'Anvers, et fait porter à la chambre du conseil d'Artois les titres, actes ou instruments de sa dignité , espéraut par là appuyer son autorité , et trouver des moyens d'action plus prompts et plus efficaces contre ceux qui ne voulaient pas se soumettre à lui. 11 avait pu s'apercevoir en effet que jusqu'alors la nomination par laquelle il avait été imposé , non plus que la confirmation , l'installation , ni môme la double bénédiction , et dans le chapitre , et dans l'auditoire , ne lui avaient donué aucune force , aucun empire sur les consciences.
Les pièces ou titres de la nomination de Joachin étant enlin parvenus au conseil
ciiapitri: XXX.
d'Artois , on vit immédiatement arriver à Anchin un appariteur ou espèce de sergenthuissier, avec maître Pierre Payen , sieur de Bcllacourt , avocat fiscal , accompagné </«• son collègue , maître Jean Pasquicr Pippre , avocat postulant.
Maître Payen était porteur d'une commission de la chambre du conseil d'Artois , conçue en ces termes :
Les gouverneur, président et gens du conseil d'Arthois , à notre cher et hien-aymé mailre Pierre Payen , escuyer, sieur de Bcllacourt, advocat fiscal du Roy notre sire au dit conseil, salut :
Comme par lettres de dom Joachin de Zoette , abbé moderne de l'abbaye d'Anchio , ayons esté advertis que en la dicte abbaye , y a quelque mal entendu et désordre apparant , pour à quoy pourveoir et remédier, congnoistre et entendre la cause du malentendu , nous avons commis et commectons par ceste , pour informer de ce que dessus , terminer et appoincter amiablemetit les parties qu'il appartiendra, si faire le poez, et par tous moiens convenables remédier et pouiveoir au désordre apparant, en rédigeant par oscripl tout votre besongne que aurez faict avec un adjoinct non suspect, pour icelluy veu, ultérieurement ordonner ce que de raison ; de ce faire vous donnons pooir.
Donné sous le seel du dict conseil , le cineque de mars xv c soiiante-dix-noeuf.
Ainsy signé R Rafiot, et scellé du grand seel du dict conseil de cire vermeil.
A celte commission élait jointe une lettre pour le prieur et les religieux :
Vénérables et discrets sieurs , ayans entendu , par lettres de votre preslat moderne et autrement, qu'entre vous il y a quelque mal entendu que porroit causer désordre et altération au préjudice de vous et de votre abbaye, avons este meus députer notre bien-aymé mailre Pierre Payen, sieur de Bellacourt, advocat tiscal du Roy en ce conseil, pour entendre les causes du dict malentendu, vous appoincter et tellement faire que aulcun désordre ne puist advenir en votre abbaye, selon que polrez plus amplement veoir et entendre, tant par les lettres de pooir du dict Payen, comme de ce que vous représentera de bouche, vous prions le vouloir croire et de avecq luy tenir la main à la pacification du différent quy est entre vous, puisque c'est pour le bien tant de votre maison que de chacun de vous en particulier.
Sur ce vous présentons nos cordiales recommandations, supplians notre Créateur vous avoir en sa saiocte garde.
Escrit en la chambre du conseil provinchial d'Arthois, le V jour de mars 1579.
Les président et gens du dict conseil d'Arthois, bien votre, etc.
Au bat de la lettre : A vénérables et discrets sieurs les prieur, religieux et convcnl d'Anchin.
Le 9 mars , les religieux ayant été réunis dans l'auditoire , maître Payen , après avoir fait donner lecture de la commission et de la lettre que nous venons de transcrire , fit un discours ; en exhortant tous les frères à la concorde , il engageait ceux qui étaient opposans à se soumettre à l'autorité de Joachin , et à se ranger sous son obéissance. Le prieur répondit que cette affaire , en ce qui concernait les choses spirituelles du monastère , n'était point du ressort de la chambre d'Artois , mais seulement de l'évoque ; que quaut à ce qui regardait les choses temporelles , il écouterait volontiers les observations et les plaintes qui pourraient être faites, et qu'il ne demandait pas mieux que de les discuter, ajoutmt qu'à cet égard personne ne voulait contrarier ni blesser dom Joachin ; que néanmoins touchant ce que mailre Pierre Payen avait proposé , dans le but de rétablir la concorde et l'amitié enlre les frères , le prieur s'engageait à provoquer un conseil pour discuter, et mettre tous les frères d'accord sur les différents points, mais que pour cela il fallait qu'il eût la liberté de conférer avec le conseiller du couvent et avec ceux
qui lui conviendraient , et qu'il pût correspondre avec les hommes compétents et experts dans la matière. Maître Payen répondit que cela était de toute justice , et il promit de faire qu'à cet égard toute liberté fût accordée. Alors le prieur saisit la plume et rédigea immédiatement la série des questions sur tous les points relatifs à l'objet du débat, savoir : si les religieux d'Anchin pouvaient prêter obéissance à Joachin Zoettc, sans préjudice pour le révérend Warnier, etc. Et après avoir pris l'avis des frères , il choisit d'eux d'entre eux pour porter ces questions à Douai et les soumettre aux lumières des quatre savants docteurs : Mathias Bossemius , professeur en théologie , Thomas Stapleton , aussi professeur en théologie , Adrien Puessius , Dr in utroque jure , et Georges Prielius , docteur in utroque et professeur de pandectes.
Mais Joachin et ses agents Grent tant par leurs manœuvres et par leurs menaces qu'ils empêchèrent le conseiller et les frères commissaires de sortir pour se rendre à Douai, et que l'affaire traîna en longueur. Maître Payen ne pouvant retarder davantage son départ, provoqua une assemblée du chapitre, où il prit connaissance des faits , et il partit après s'être fait donner copie de la déclaration signée des onze , qui avaient protesté avec le prieur contre la nomination de Joachin comme abbé , ainsi que la copie aussi de la ratification de ceux qui avaient promis obéissance à Joa:hin.
Déclaration des Warneristes :
Nous humbles religieux d'Anchin en nombre de onze, estans interrogés en présence de maître Pasquier Pippre advocal postulant et de Mtr* Payen, escuier, seigneur de Bellacourt, advocat fiscal du Roy, commis par messeigoeurs du conseil d'Arthois pour congnoistre la cause du malentendu qu'ils avions ouy de ce monastère , savoir sy estions délibérés de prester obéissance à dampt Joachin Zoette ou non , respondans que sommes bien marrys que n'avons encore advis des docteurs, tant ès lois qu'en théologie, pour lesquelles fins avons envoyé, pour plus aysement et arrestemeot respondre à la dicte demande. Toutefois, estant pressés d'en dire quelque chose à cause du parlement de messieurs susdicts, soubs correction, il nous semble que ne pouvons prester obéissance présentement audict dampt Joachin , sans Surfaire à l'authorilé de monseigneur le R"" d'Arras, notre ordinaire, duquel avons advis et conseil que ne sommes tenus promeclre obédience ou faire révérence et honneur an dict dampt Joachin, encore qu'il fut bénit, et mesme que sy lui exhibions choses semblables, nous le viendrions à subslraihere à notre vray preslat encore vivant , monsieur Wnrny de Daure, auquel sommes tenus obéir selon notre reigle et les saincts canons du concile de Trente , aultrement nous serions convincus de faire contre la profession qu'avons faicte en sa main tant solennellement. Cependant sommes prêts de nous conformer à tout ce qu'y sera trouvé raisonnable par monseigneur notre ordinaire.
Ainsy faicl à Anchin , ce xve de mars mil cinq cens septante-noeuf.
Suit la lettre des mêmes religieux, motivant la susdite déclaration :
Très -honorés seigneurs, nous remerchions bien humblement et affectueusement vos seigneuries de ce qu'elles aurions si bonne affection et grand soing de ce monastère , à raison de quoy elles ont envoyé monsieur Payen, advocat fiscal en Arthois, et monsieur Pippre , pour congnoistre du malentendu , tendant à désordre qui pourrait estre en cette maison. Comme possible en pourriont être informés par rapport d'aulcuus; toutefois, par la grâce de Dieu, ne congnoissons icy aulcun désordre apparent, n'est que nous, en nombre de onxe. estans en perplexité de conscience , avons requis monseigneur, notre R** évesque , ordinaire de ceste maison (comme est de coustume en cas semblable), pour en avoir son conseil et advis, auquel nous nous y sommes conformés, craiugnanls d'offenser notre bon D. ni. l'arquo;