CHAPITRE XXX
Aussitôt que Fr. de Bar fut revenu à Cambrai , se rappelant que depuis longtemps Joachin avait flairé l'or et l'argent de la sacristie déposés à Cambrai , ainsi que nous l'avons dit précédemment, il songea à prendre les moyens de soustraire ce trésor à la convoitise de Joachin ; il en parla au vicaire du cardinal Granvollc , M. Maximilicn Morillon, qui était venu lui faire une visite de politesse (c'esl le même Maximilien Morillon qui fut parla suite évèque de Tourna y ), et d'anrùs le conseil du vicaire du cardinal , le prieur d'Anchin écrivit à l'archevêque de Cambrai et aux vicaires pour les prier de mettre sous la garde et protection de l'archevêché toutes les reliques des saints , les vases d'or et d'argent et les ornements et objets précieux appartenant à l'église d'Anchin. Le grand- vicaire de l'archevêché d'abord fit quelques objections , disant que déjà le seigneur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, avait fait des menaces contre l'archevêque, et qu'il en avait extorqué des sommes d'argent considérables ; que par ces motifs il serait plus prudent de transporter les trésors d'Anchin hors de la ville de Cambrai ; mais le prieur insista , et le 8 d'avril f 579 , cet acte fut dressé :
Messieurs les vicaires-générauli de monseigneur l'illustrissime et reverendissime archevêque et duc de Cambray , à h requeste et réquisition de dampt François de Bar, prieur de la maison et abbaye d'Anchin, ont ordonné de cacbeter et sceller trois coffres de leur dicte maison, estans en Cambray, à leur hostel d'Anchin , ensemble l'huis du comptoir où ils estoieut , du siège archiépiscopal de Cambray, pour conservation des biens y contenus , au prouftlct de la dicte maison et abbaye d'Anchin , ce mesme jour en présence de moy soutaignant , et veu de sieur maitre Jehan Nandermeer, chanoine de Cambray et seelleur à mon dict seigneur reverendissime, et dampt Georges Goisson , religieux de la dicte maison , et maitre Jean Anglois.
Ainsy ordonné et'faict à Cambray , le vin' jour du mois d'apvril 1.S79.
Ansy signé : Jo. Aqurt, $ecrétaire.
Joachin , dit François de Bar, entra dans une grande colère en apprenant cela , et en voyant que la fenêtre lui était fermée pour l'empêcher de dérober les vases sacrés' et les objets précieux du trésor d'Anchin , il remit au baron d'Inchy , qui se rendait à la cour de Bruxelles , des lettres pour faire arrêter le prieur. Sachant qu'une malle unique, appartenant à Fr. de Bar, était encore au prieuré de St- Sulpice, de Douai, où quelques religieux d'Anchin étaient réfugiés, il y envoie Anlhoine Le Thomas pour faire saisir celte malle , la faire apporter à Anchin et la brûler. Si cette expédition avait réussi , c'en était fait des titres et papiers les plus importants de l'abbaye; car ce coffre contenait , outre quelques vêtements du prieur, la plus grande partie des actes et archives de la maison. Mais Dieu ne permit pas qu'il en fut ainsi. Il arriva qu'au moment où l'huissier sortait du prieuré , quelqu'un fit remarquer le coffre qu'on emportait à Jean Joucqact , honnête marchand , citoyen de la ville de Douai. Celui-ci se rappelle qu'autrefois une cédulo lui a été donnée de la part du prieur , et qui l'autorisait , en cas de troubles et de tumulte (c'était au temps où les gueux tenaient la ville en leur pouvoir), a recueillir et à garder chez lui ce coffre. Le loyal bourgeois se rend près du magistrat , présente la cédule du prieur , et il obtient qne le coffre lui soit remis par l'appariteur. Ainsi furent sauves, par la grâce de Diou , les titres manuscrits, les lettres , les papiers importants dont la perte ou l'abus qu'en auraient pu faire les malveillants , aurait causé les plus graves détriments à l'abbaye et à l'Eglise.
Cependant Joachin , rendu plus libre dans ses allures et ne se sentant plus
importuné par la présence du prieur et du sous-prieur, se dépêche de faire acte d'autorité et de se donner toutes les jouissances du pouvoir. Après avoir éloigné •es religieux qu'il savait ne lui être pas dévoués , il nomme aux offices ses amis ; et afin de satisfaire plus de monde et de se faire des créatures, il imagine de nouvelles places ou fonctions , il remet en vigueur d'anciennes coutumes depuis long-temps abolies. 11 nomme Pierre Passet sous-prieur, et l'installe dans la chambre du prieur. 11 ne pouvait pas en faire un prieur complet , à cause de 'engagement qu'il avait pris envers Fr. de Bar, ainsi que nous l'avons vu par l'acte transcrit plus haut; il rappelle du prieuré de St -Georges dom Jacques de Billemont et y place , en qualité de sous-prieur, un des moines les plus vieux du monastère, avec la charge de préfet des forêts et des eaux, fonctions dont il démet Marc Deruelle , pour le nommer receveur des pitances et vêtements ; il fait evenir aussi Marc Danel , et lui assigne quelque office dans le monastère ; il crée Antoine Le Thomas troisième prieur, et Jérôme Buzelin quatrième prieur, etc. Au reste , c'étaient chaque jour régals et festins pour les parens , amis et protecteurs de Joachin ; les mets les plus recherchés couvraient sa table , et les vins les plus délicats coulaient à flots. Toutefois il ne payait point ses fournisseurs, et remplissait sa bourse , en prévoyance sans doute d'un revers de fortune.
Le prieur de Bar, qui vivait paisiblement à Cambrai , était profondément affligé de ces désordres ; il écrivit à son abbé , sous le couvert d'un tiers et par l'entremise d'un domestique , pour le tenir au courant de tout ce qui se passait ; il le suppliait de venir mettre un terme à de pareils désastres et de prévenir la ruine du monastère, tant dans les choses temporelles que dans les choses spirituelles. Mais l'éloquence du prieur, non plus que les prières de l'archevêque de Cambrai ni de l'évèque d'Arras ne pouvaient déterminer l'abbé de Daure à revenir. Enfin* Dieu anima l'esprit de M. de Câpres, gouverneur d'Arras: cet illustre personnage se rappela les bienfaits qu'il avait reçus de l'abbaye d'Anchin ; il se souvint qu'après une affaire malheureuse , et fuyant la poursuite de la famille d'un gentilhomme qu'il avait tué dans un moment de furieuse colère , il avait trouvé asile et protection à Cambrai dans la maison d'Anchin , et qu'il y avait été tenu caché et en sûreté pendant plusieurs mois , jusqu'à ce que le noble Lafallech 10 fût parvenu à apaiser les parents de celui qui avait été tué. 11 envoya donc avec des chevaux à Pont-à-Mousson (Lorraine), son domestique Mouchy, et un autre serviteur fidèle, ancien homme de confiance du prélat Warnier, nommé Benoit de Boni , un de ceux que Joachin Zoelte avait chassés d'Anchin. Ces envoyés de M. de Câpres avaient mission de ramener le révérend , qui en dernier lieu s'était retiré à Pontà-Mousson , où il vivait modestement dans la maison des Jésuites. Ces Pères de la Société avaient attaché à leur collège M. Odeoone , secrétaire du révérend , ainsi que M. le licencié Jean Dinée, autrefois lecteur d'Anchin, et son frère, aussi licencié de la faculté de théologie. 11 va sans dire que Mouchy était porteur de lettres de M. de Câpres les plus pressantes et les plus propres à le déterminer ; eu égard au caractère défiant et timide du prélat , il lui disait pourquoi , comment et par quelles voies il pouvait sans danger se mettre en route et gagner Arras. Au reste, Benoît de Bont, qui savait combien le révérend était craintif, et qui pavait aussi comment il fallait s'y prendre pour le rassurer, y employa tout son
• • Fr. de U«r. m*, cilé.