CHAPITRE XXX
dévouaient et toute son adresse , tant et si bien qu'enfin l'abbé se décida à tenter l'aventure. 11 est vrai que les affaires de la politique étaient en bon train ; que la situation des catholiques s'améliorait, et que les conditions pour la paix entre le roi d'Espagne et les Ktats étaient sur le point de se conclure.
Le prieur ignorait ces choses; et dans la pensée que son exil devait se prolonger, il attendait patiemment des jours meilleurs. Comme il était gênant pour lui d'avoir à sortir de la maison chaque fois qu'il devait dire la messe , il avait fait des démarches réitérées auprès du vicariat, pour obtenir la permission de faire les offices dans la belle chapelle de la maison d'Anchin ; ce qui avait souffert quelque difficulté, parce que l'archevêque avait défendu, d'après les décisions du concile de Trente, de célébrer la messe dans un lieu qui n'aurait pas été érigé en forme d'oratoire. Le prieur avait visité la chapelle avec deux au trois chanoines , pour leur montrer qu'on ne pouvait, sans risque de nuire à la construction, exécuter les travaux nécessaires pour mettre la chapelle dans les conditions d'un oratoire. Enfin il présenta une demande dans laquelle il fit valoir ses motifs et raisons auprès de l'archevêque de Cambrai , Mgr Louis de Berlaimont , et il obtint pour lui et ses religieux la permission de dire ou faire dire la messe et les offices sur un autel portatif dans la chapelle de l'hôtel ou maison d'Anchin.
Le texte de ce décret daté du 12 avril lo79, porte :
Vicarii generalis io spiritualibus et temporalibus illustrissimi ac reverendissimi in Chrislo Patris et Domini Domioi Ludovici de Berlaymoul , Dei et apostolicaj sedis gratjà archiepiscopi et ducis Carneracensis , dileetis nobis in Christo abbati et conventui monasierii aquicinctensis , atrebatensis diœcesis , ut super altari perlabili, missas et alia divina officia in capellà veslri bospitii seu domû» Cameraci exislentis, celebrare seu celebrari facere possitis et valeatis liceuUam concediraus et facultatem impertimur per présentes bine ad nostrum beneplacitum duntaxat duraturas.
Datum Cameraci sub sigillo sedis , anno Domini millésime» quingente3imo septuagesiroo-nono , die duodecimà aprilis (14 avril 1579).
Subsignalum erat : Jacquet , secretarius.
Mais le prieur ne profita pas de ce privilège; car le même jour il fut surpris agréablement par cette lettre de l'abbé Warnier qui le rappelait à Douai :
Prieur, nous sommes arrivé, Dieu mercy, en bonne santé au logis monsieur d'Estrées; sy proposons de bref nous acheminer en Arras pour parfaire ce qu'avons encoromenché , s'il plaist a Dieu, estant nos affaires en bon train. Et comme avons entendus qu'estiei à Cambray, désirerions bien de vous retrouver à Douay avecq dampt Georges Goisson , lequel avons entendu estre chez vous pour certaines raisons. Au demeurant des bons offices et debvoirs qu'avez faicts avecq aultres religieux de la maison en notre absence , n'avons sceu que grandement les louer, desquels Dieu et toutes personnes de bon jugement ne vous saurions sçavoir que bon gré. Et espérant de vous revoir de bref , liniray icelle par mes recommandations . priant d'estre participant de vos nonces prières et oraisens.
D'EsIrées, ce xn" d'apvril 1579.
Votre confrère à vous faire plaisir et amitié, YVahurr db Daire.
Le jour où il avait reçu cette lettre , le prieur était malade ; c'est pourquoi il dut remettre son départ au lendemain. A cet effet , il engagea à déjeûner un nommé Valentin , qui demeurait à côté de la maison : cet homme avait une grande influence sur le baron d'Inchy , et , selon toute apparence , c'en eût été fait
dit prieur fugitif, si le baron eût été averti; mais au contraire Valentin y mit toute la complaisance possible , et il voulut accompagner les voyageurs jusqu'à plus d'une demi-lieue. Dom Georges Goisson engageait Fr. de Bar à n'emporter que sa robe et une ebemisc ; mais le prieur répondit, comme Bias, omnia mecum porto , dans un autre sens toutefois , c'est-à-dire qu'il fit charger un charriot de louage de tout ce qui avait été apporté à la maison de Cambrai ; et bien lui en prit , car, à peine était-il parti d'un jour , que le seigneur d'Inchy arrivait de la cour avec pouvoir de mettre la main sur le prieur, de l'arrêter et de saisir tout ce qui lui appartenait , jusqu'aux plus minces objets , au profit du trésor public. Quand le seigneur d'Inchy arriva à Cambrai pour faire cette expédition , il fut fort irrite de voir que sa proie lui était échappée. 11 s'était fait accompagner de Pierre Bérard , le gardien de la maison. Apres avoir fureté partout et ne trouvant rien : a Qu'est donc devenu ce prieur, dit-il ? » est-ce qu'il s'est envolé? il n'a donc rien laissé? — iNon , monseigneur, dit Pierre, >• il a tout emporté. »
Le prieur, s'étant mis en route , s'arrêta un instant au château d'Cstrées , le temps de faire sa révérence à l'abbé et de lui témoigner toute la joie qu'il éprouvait de son heureux retour ; puis il se rendit avec Georges Goisson, son compagnon d'exil , à l'hôtel d'Anchin , près de l'église Notre-Dame , à Douai. Pendant que le prieur était chez M. Désirées, AI. Rose, conseiller de l'abbaye, y était venu aussi pour présenter ses salutations au révérend ; et c'est par lui que Joachin Zoelte apprit le retour de l'abbé. Cette nouvelle ne fut pas celle qui charma le plus Joachin , et dans la crainte de se voir abandonné par les siens , il se hâta de leur faire prêter serment et d'assurer son autorité , en leur faisant signer une promesse d'obéissance.
Voici comment était conçue cette nouvelle déclaration signée , du reste , des mêmes noms que ceux que nous avons vus au bas de la première du 1 5 mars , laquelle avait été remise à l'avocat fiscal , Pierre Payen , de la part des partisans de Joachin :
Nous soubsignés , religieux représentans le convent de l'abbaye d'Anchin , ayant receu le commandement de son alteze et de messieurs du conseil d'Estat de procéder à l'élection d'un»? nouveau preslat , pour les causes amplement reprinses aux lettres de fa dicte Alleie , et depuis par les commissaires députés pour effectuer le bon plaisir , volonté et commandement d'icelle , plus sérieusement informés des causes susdictes finablement , suyvant la reigle de notre profession , aveeq toute humilité nous sommes submis à la bonne volonté de son Altexe , et avons procédé canoniquement à l'élection de la personne de dampt Joachin Zoette , notre confrère , en conformité de la nomination que sa dicte Alteze en auroit faict , et de laquelle nous est apparu suffisance, arecq protestai ion nrinv monx que ne prétendions et ne voulions aucunement préjudicier, par notre dicte élection , au droit de monsieur de Daure , absent. Ayant depuis présenté le dict dampt Joachin , ainsy par nous canonicquement eslcu pour preslat , au vicaire de monseigneur le uroe evesque d'Arrras , pour obtenir sa confirmation , et depuis à son installation nous a esté faict commandement le respecter, le révérer et luy porter toute obéissance , ce qu'aurions faict. Pour ces causes déclarons tant et sy longuement, quautrement en sera par sentence ordonné le congnoislre notre bon prélat et partant promectons, Dieu aydaut, luy porter et rendre obéissance par nous respectivement promise.
Ainsi faict en Anchin.ce xmr d'apvril 1570.
On voit par les termes du cette déclaration et par la façon plus explicite dont les droits de W arnicr sont réservés, que le dévoùnient des JouvUimsles est ébranlé. Au reste , nous verrons bientôt par quelles raisons le plus grand nombre est revenu