CHAPITRE XXXI
jugée, et que le procès ait reçu une solution. Le révérend issi me , le voyant obstine dans sa désobéissance , et pour le punir, lui retira la permission qui lui avait été accordée autrefois par un synode de Cambrai , sur les instances mêmes de l'abbé Lentailleur, d'absoudre dans les cas réservés à l'évêque. Mais Noël Fruv, sans se soucier autrement de cette défense, répondit que, comme il ne tenait pas ses pouvoirs de l'évêque, Monseigneur ne pouvait pas les lui Ôter ; et là-dessus il quitta l'auditoire.
Pendant que Noël Fruy tenait tête audacieusement au révérend issi me , et qu'il soutenait, par des discours et par des citations de textes et de témoignages accumulés , les prétentions de Joacbin , dom Louis Grcnct , par des signes d'approbation , donnait son assentiment à tout ce qu'il disait ; mais les autres gardaient le silence. Enfin l'évêque termina la séance par une allocution où il déplorait les tristes destinées du monastère que tant d'hommes doctes , qui auraient pu en faire la gloire, entraînaient à sa perte; et tout en rendant justice aux qualités, à la science et à l'habileté de Joachin , il gémissait de ce qu'il s'était précipité dans la funeste voie qui devait aboutir à une fin malheureuse dans ce monde et dans l'autre.
Mais la mauvaise volonté et l'esprit de rébellion se manifestaient en toutes choses. Un peu avant le dîner et après la messe du St-Sacrement , que dom Martin avait dite à voix basse , personne n'ayant voulu chanter, l'abbé appela auprès de lui dans la nef du temple , d'où il avait entendu la messe , ceux qui étaient restés ; et s'adressant d'abord à dom François Baschic , il lui demande , en présence de M. Bruine , notaire canonique , s'il le reconnaissait comme père spirituel. François Ba-chie, ainsi que dom Maurice, répond sèchement que non ; mais dom Louis Grenet ajoute , ce qui était plus fort , qu'il ne serait pas juste de reconnaître pour père celui qui s'était montré bien moins comme un père que comme un tyran. L'abbé , pour éviter le scandale de pareilles réponses et peutêtre de pires encore , n'alla pas plus avant , quoique dom Martin et quelques autres fussent disposés à répondre plus décemment.
Enfin , comme tous ceux des religieux qui étaient demeurés à Anchin s'opiniâtraient à rester sous l'obéissance de Joachin , les hôtes partirent pour se rendre à la cour où le devoir de leur charge les appelait. Quant à l'abbé Warnier, il s'en retourna à Douai , d'où il envoya à Anchin le sous-prieur Jean Le Thomas , afin de recueillir et de sauver tout ce que les conspirateurs n'avaient pas emporté dans leur fuite. Mais il ne restait que bien peu de choses , Joachin ayant déjà depuis longtemps fait disparaître les objets les plus précieux , comme la belle crosse d'or et d'argent , dont nous avons déjà parlé , les mîtres d'or et de perles , les ciboires , les statues de métal précieux , le fameux anneau de la Vierge Marie , les reliquaires, les chasubles, les chappes, les aubes, etc. Le ré\érend envoya aussi de Douai à Anchin , en même temps que le sous-prieur, tous ceux qui avaient été chassés par Joachin et ceux qui étaient réconciliés à l'abbé légitime , afin d'y reformer un personnel suffisant pour la célébration des offices divins.
François de Bar, qui était dans le prieuré de St-Sulpice de Douai, attendant sa guérison, commençait à reprendre des forces; il fut fort chagrin d'apprendre que les frères qui vivaient à Bouchain avec Zoelte exerçaient toutes sortes de vexations envers les paysans de l'abbaye, qu'ils les pressuraient et les ruinaient sous prétexte de leur faire payer les revenus du monastère. Ces exactions se faisaient à la
ABBAYE D'ANCHl N.
faveur de lettres que Joachin s'était fait donner par l'archiduc Mathias pour le comte de Lallaing et pour M. de Willerval , gouverneur de Lille , Douai et Orchies. I)e son côté aussi l'abbé Warnier avait obtenu des lettres pour M. le baron de Rossenghicn 1 , qui , depuis peu échappé des prisons de Gand , où les gueux l'avaient tenu captif, venait reprendre son gouvernement de Lille, Douai et Orchies. Mais celui-ci , après avoir vu les lettres de l'archiduc , dit que , pour savoir de quel côté était le droit et pour agir sans blesser les intérêts de l'un ni de l'autre, il fallait attendre que les conditions d'alliance et de paix qui se négociaient fussent réglées; que d'ailleurs le débat n'était pas seulement entre ceux du Hainaut et ceux de l'Artois , que des commissaires avaient été aussi envoyés à Bruxelles par le duc de Guise, pour hâter la solution de l'affaire. Pendant ces retardements , Joachin avait obtenu de nouvelles lettres de l'archiduc .Mathias pour la chambre d'Artois et pour le grand conseil de Malïues; en vertu de ces lettres, notre intrus était mis en libre possession des biens d'Anchin. Warnier, d'autre part, soutenu par de puissants protecteurs et par les nobles seigneurs qui avaient une grande influence dans les provinces, défendait son droit contre Joachin; de telle sorte que les revenus et les ressources de ce malheureux monastère se dissipaient et se perdaient an milieu de ces conflits et de ces luttes désustreuses.
Le prieur de Bar, qui savait bien que Joachin et ses partisans avaient été soutenus dans leurs prétentions par les avis et conseils de plusieurs docteurs de Douai , alla trouver maître Du Buisson , prévôt de l'église de St-Pierre et docteur en théologie, et lui demanda s'il était vrai et commeut il était possible qu'il approuvât la conduite de religieux en révolte contre leur abbé et chef légitime. Le prévôt se défendit énergiquemeut d'une pareille intention, et dit qu'au contraire tous ses efforts désormais tendraient à ramener les religieux égarés ; quoiqu'il ne désavouât pas l'opinion qu'il avait soutenue, savoir : que l'abbé Warnier, ayant abandonné son couvent et ayant obstinément refusé de revenir, avait pu et dû être remplacé par un autre.
Le docteur Boece , qui précédemment avait écrit beaucoup de lettres et de mémoires à l'évêque pour la confirmation et la bénédiction de Joachin , ayant rencontré dans les rues de Douai le prieur, l'aborda et, dans une conversation , il exprima tous les regrets qu'il avait de s'être employé à la promotion de Joachin. 11 raconta comment il avait été entraîné à cela par les suggestions et les mensonges , à l'aide desquels on avait surpris sa bonne foi.
Joachin convoitait toujours les objets précieux de la trésorerie d'Anchin, qui étaient sous les scellés à la maison de Cambrai ; et il avait résolu de s'en emparer définitivement par la force. C'est pourquoi il vient accompagné de soldats , et forçant le gardien de lui donner les clefs de la maison , il y établit ses hommes armés et se prépare à faire son expédition sacrilège. Warnier, qui avait prévu les desseins de Zoelle , avait écrit aux vicaires généraux pour demander que ce trésor fût placé sous la protection du vicariat , et que les reliques les plus précieuses fussent transportées dans l'église même de l'archevêché ; ce à quoi l'archevêque et le vicariat avaient consenti. Quelques moments donc après que Joachin eut envahi la maison, un appariteur lui signifia une ordonnance qui lui enjoignait, sous peine d'excommunication , d'évacuer la maison sans en rien enlever que ce soit , et de se présenter dans le délai de dix-huit heures pour avoir à répondre de l'acte qu'il venait de commettre et donner des explications :
* Maxifflillen Vilain de (.ami, comte d'l«enghleo . baron de Ha*enghten.