CHAPITRE IV
Par un acte daté de l'an 1103, Godcfroi, fils d'Anselme de Ribemont, et Reinier, son maître d'hôtel {Dapifci-), donnent aux moines de St-Sauveur le droit de faire pécher dans les viviers et dans toutes les eaux de leur domaine de Bouchai n. L'original de cette charte, écrite en latin comme tous les actes de cette époque, a été retrouvé par M. le Dr Le GLiy; et il existe maintenant au dépôt général des archives du département du Nord à Lille, où je l'ai lu. Cette pièce intéressante a été reproduite par Aubert le Mire d'après d'Outreman'; en voici la traduction :
«L'an de l'Incarnation du Seigneur, mil cent trois, Henri, empereur régnant, Philippe étant roi de France, et Robert le Jeune étant comte de Flandre; Codefroi, liis d'Anselme de Ribemont, et Reinier, son maître d'hôtel , venant à Anchin , tous deux pour le salut de l'âme dudit Anselme, père de Codefroi, qui de son vivant fut le maître de Reinier, et qui a été fondateur et protecteur de ce même couvent d' Anchin, pour le salut de leurs âmes aussi , accordèrent à St-Sauveur, et aux frères qui y sont attachés au service de Dieu , le droit d'avoir à perpétuité deux pécheurs dans le vivier de Rouchain et dans toute l'étendue des eaux de leur domaine , sans obstacle ni contradiction.
d L'un et l'autre en particulier déposa, en signe d'offrande de ce droit de pèche, en présence des frères de ce lieu , sur l'autel de St-Sauveur, le gazon et le rameau , comme il est d'usage.
d Bien que la part de Godefroi soit plus considérable que celle de Reinier, cependant ce vivier est commun à tous deux. Et pour donner plus de solennité à cette donation , et pour qu'un plus grand nombre de témoins concourussent à sanctionner cet acte , à la sollicitation de ces deux gentilshommes , le seigneur abbé Gelduin a envoyé , le quatrième jour après , deux de ses moines pour reconnaître celte donation.
d Et en présence de ces moines, l'un et l'autre renouvelant la donation qu'il avait faite par cet acte , ayant ajouté en plus cette clause : que tous les poissons que lesdits pécheurs prendraient dans ce vivier, seraient envoyés à l'église d'Anchin pour la nourriture des frères malades. Et sont intervenus comme témoins :
9 Hugues , châtelain de Yalenciennes. — Gérard de Famars — Guillaume de Domat. — Alman de Pont. — Guillaume d'Anzin. — Gobert, père de Reinier. — Alman, prévôt de St-Amand, et Herbert, son frère. — Amaury de Landas. — Godin de Foret. — Bernard Prévost. — Hugues de Marquet. — Wagon de Courcelles. — Hubert d'Estrées. — Helbert de Belin. — Jean de Malcicourt, avec Gauthier, son frère. — Hugues de Wasncs , et Hugues de Marque. — Hervard de Rlioé. — Alulphe de Mastaing. — Rumauld de Wasberek. — Geoffroi d'Inchi. — Huard de Cambrai , et beaucoup d'autres. »
Dans la même année (1103), le révérend Gelduin se rendit auprès de l'illustre archevêque Manassé , à Reims , où il se tint une grande assemblée d'évèques et d'abbés, pour la confirmation des autels et bénéfices qui avaient été conférés à l'église d'Anchin. Les années suivantes 1104 et 1105, par l'intercession de Lambert, évéque d'Arras , Gelduin obtint des bulles du pape Pascal n , qui confirma tous les biens tant spirituels que temporels de l'église d'Anchin , ainsi que les prieurés de Sainte-Marie-en-Aymeries et de Saint-Georges d'Hcsdin. Ces bulles réglaient aussi qu'à la mort d'un abbé de Saint-Sauveur, nul n'y pût commander s'il n'avait été choisi et élu du consentement unanime des frères , dans le couvent d'Anchin ou dans un couvent étranger, si cela était jugé nécessaire d'après l'avis des plus anciens, et à la condition qu'il serait élu selon la crainte de Dieu et conformément à la règle de saint Benoît. Par ces bulles encore , le pape accordait la liberté d'ensevelir les fidèles dans le temple, et la faculté de célébrer les offices dans les temps d'interdit.
* Op. dii'Jom&tica. t. 2. p. si 3.
A la même époque , Odon , évêque de Cambrai , donna à l'église d'Anchin la u tel de Cagnicourt avec ses appendices.
On ne peut douter de la pieuse sollicitude qu'eut Gelduin pour le bien de l'abbaye d'Anchin et pour tout ce qui touche à la religion. L'abbaye de Ham , située entre Lillers et Aire , venait d'être fondée par Ingelran , seigneur de Lillcrs , et par sa femme Emma, sous l'approbation de Robert-le-Frison. Gelduin attacha cette abbaye naissante à l'église d'Anchin par les liens d'une société indissoluble tant spirituels que temporels , et par un commerce d'oraisons mutuelles.
Gelduin était dans une étroite familiarité avec saint Anselme, évêque de Cantorbéry *; et, 'quoiqu'éloignés l'un de l'autre, ils se communiquaient, par une correspondance assidue, leurs pensées et leurs sentiments sur les choses divines. On conservait , dans les archives d'Anchin , une lettre de saint Anselme en réponse à diverses questions que Gelduin lui avait adressées; et on peut juger par là, dit la chronique d'Anchin, de quelle valeur était Gelduin pour qu'un illustre évêque, un prêtre de si haute importance, un docteur de si grand renom, s'entretint avec lui et en pareils termes sur de si graves sujets.
Voici la traduction de cette lettre de saint Anselme , adressée à Gelduin , qui l'avait consulté sur quelques points délicats touchant des affaires ecclésiastiques , et sur le mode et la convenance de certains marchés concernant le rachat de dîmes, et aussi sur quelques cas d'interdiction. Au reste, on verra, dans la réponse que fit saint Anselme , ancien abbé de Bec et depuis archevêque de Cantorbéry , quels étalent les objets sur lesquels Gelduin lui avait demandé avis. L'original manuscrit de cette lettre était autrefois dans la bibliothèque d'Anchin ; il y en avait aussi un exemplaire manuscrit à l'abbaye de Saint-Martin de Tournai ; c'est la cent soixantetroisième du recueil imprimé des œuvres de saint Anselme *.
« Anselme, serviteur de l'église de Cantorbéry, à Gelduin, révérend abbé du » couvent d'Anchin, salut.
» Je répondrai ên peu de mots à votre révérence touchant les choses sur les- »> quelles elle m'a consulté. Vous me demandez s'il vous est permis d'acheter, de » la main des laïcs qui les possèdent, les dîmes appartenant à votre église. Il vous » est certes permis, avec le consentement du siège apostolique, de racheter, des » laïcs , toutes choses ecclésiastiques qui , par donation épiscopale , sont venues » dans la jurisdiction de votre église ; et vous ne devez pas , autant qu'il est en » vous , souffrir qu'un laïc tienne en fief, de vous , des dîmes des églises ou des » autels. Quant à ce que vous me demandez si vous devez accepter ou refuser un » bien ecclésiastique que , pour les besoins de l'église , quelqu'un aura racheté , » vous le sachant, mais ne vous mêlant à l'affaire, ni par parole, ni par recom- » pense : il me semble que vous pouvez licitement accepter sur le conseil et le » consentement de votre évêque. Pour ce qui est de l'avis que vous me demandez » concernant ceux qui ont été déposés pour crime de simonie : il me semble que » nul abbé ne peut, de son autorité, les relever, alors même qu'ils appartiendraient » à un ordre monastique. Vous me demandez aussi si , pour tout autre crime que » l'homicide, les clercs convers doivent être exclus du sacerdoce : je pense qu'il » est difficile de déterminer tout de suite quels sont les crimes pour lesquels ils
* K. de n.ir. M*, cité. p. 147 v, par une erreur matérielle dit : Thomis Je Cnnlorlwry, pour Insrhne, eveqtic de Cantorbéry. Celui-fl a vécu de 10:3 A llf)!), et saint Thomas de C.niorbéry, Uf III* à 1221. » Sancti Anselmi Opéra, Epist. clxiu. p. 424.