‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 221 sur 306 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Mais Joachin , ne pouvant se résigner à sa déconvenue , fit rédiger par un de ses fauteurs , le docteur Lengaigné , doyen de l'église Notre-Dame d'Arras , un rescrit où étaient discutées ces dernières lettres closes du Roi. Dans un factum adressé à Messieurs du Conseil d'Artois , le 17 février 1580, il cherche à établir que Zoelte n'est pas intrus, mais qu'il a été légitimement et régulièrement institué : que l'abbé Warnier, ayant abandonné ses ouailles après en avoir pris la laisne , es'imanl plus son prouffict particulier que le salut de son troupeau , a été déclaré incapable de posséder aucune prélature ou bénéfice, et qu'il est mort civilement; que c'est à tort qu'il aurait prétendu venir purger sa contumace ; qu'il ne peut donner aucun motif valable de l'abandon de son troupeau , n'ayant eu véritablement d'autre raison de le faire que la flechelc de cœur 9 ; « que Joachin a été justement promu, à l'exclusion perpétuelle de Warnier de Daure ; que Zoctte n'a spolié ni l'abbaye ni la maison de Cambrai ; qu'il n'a point exercé de voies de fait , qu'il n'a rien perçu contre son droit de la part des fermiers, etc.; que la désolation et ruine de l'abbaye ne se doivent imputer qua Warnier dont la fuite honteuse a causé tous les maux, etc.,» Il accuse Warnier de Daure « d'avoir manœuvré pour amener Zoette à se retirer à Cambrai comme dans un piège, afin de le perdre par ses actes déloyaux et ses astuces accoutumées, etc. » Enfin il cite en faveur de Joachin l'article 3 de l'acte de pacification où il est dit que : Sa Majesté ratifie et approuve toutes provisions faites et conférées par V archiduc Mathias avant le 16 de mai 1579, etc., il demande en conséquence que Daure soit débouté de la requête qu'il a présentée à Sa Majesté et de l'effet des susdites lettres closes , etc.

Les décisions et les conditions d'arrangements concernant les affaires de l'Eglise étaient subordonnées aux complications et aux débats de la politique, et aux éventualités des luttes sanglantes que les partis se livraient dans la Belgique et dans nos contrées 11 . Aussi se passa-t-il encore quelque temps avant que Joachin cessât tout-à-fait d'avoir la manutention des biens de l'abbaye , et que W'arnier de Daure rentrât dans la pleine et entière jouissance de ses droits légitimes.

Joachin , abandonné de presque tout son prétendu troupeau , et n'ayant plus avec lui que quelques religieux les plus compromis, ne laissait pas que de soutenir ses prétentions ; il lançait des accusations contre l'abbé WTarnier et contre l'administration des députés du comptoir. Afin d'en finir avec ces injustes récriminations et ces calomnies, on jugea nécessaire de dresser une information sur tous les faits. Cette information résume cette affaire longue et compliquée ".

Dans ces temps de troubles et de licence, l'abbaye d'Anchin n'a pas été la seule qui eut à souffrir et qui donna le spectacle de désordres et de coupables usurpations ; ainsi que nous l'avons déjà dit, les scènes de désastre et de scandale qui ont affligé l'Eglise d'Anchin se sont produites en même temps dans un grand nombre de monastères des Pays-Bas.

Quant à ce qui regarde l'abbaye d'Anchin en particulier, le caractère morose de l'abbé Warnier, son entêtement, ses exigences sévères, la sauvage austérité de ses habitudes , en amenant la désaffection des inférieurs , ont pu contribuer à faire éclater la catastrophe : il n'en est pas moins vrai cependant que le germe de la contagion déposé par l'hérésie prolestante existait depuis long-temps et qu'il couvait. Antérieurement à l'abbé Warnier, la présence du mal s'était manifestée dans diverses

» Fn.blwsc. manque de creur. '» Fr. de Bar , M« cite". " V' Hisl générale de la guerre de Flandre. Ht. v. Eltclio H Çftta R. D. Warnrrn. Ht. n • 77t du catol. p. 30'», v».

circonstances par des symptômes et même par des faits assez significatifs. Sans remonter plus haut que l'époque de Charles Coguin , sous la prélature de cet abbé, un moiue , dom Pion , qui avait été envoyé à Paris avec d'autres jeunes religieux pour suivre leurs études , y puis* le poison du luthéranisme. Etant revenu au couvent , il donna l'exemple de l'indiscipline en se mettant en révolte contre la règle; ensuite il alla à Genève , puis à Lausane , où il fut nommé ministre protestant. Son compngnon , Martin Le ma ire , abandonnant la profession religieuse , sous prétexte qu'il s'y était engage avant l'âge légitime, tout prêtre qu'il fût, se plongea dans les orgies d'une vie voluptueuse ; le troisième camarade , Grégoire de St-Marlin , qui par la suite devint un médecin habile , et qui écrivit des livres remarquables de médecine et d'histoire, jeta aussi, comme on dit, le froc aux orties et associa son sort à une misérable fille publique qu'il épousa. Et depuis, sous Jean Asset, n'est-ce point une histoire lamentable que celle de ce Quentin Vendeville, qui déserta la vie religieuse pour se jeter dans les désordres d'une vie crapuleuse ? Néanmoins, revenu de son apostasie, il avait entrepris d'aller à Rome ; mais en route il se trouva bloqué et enfermé dans une \ille assiégée, obligé de mener la brouette pour porter la terre sur les remparts; il fut tué par un boulet. Que dire de dom Hugues de Martigny, qui, ayant obtenu de l'abbé Lentailleur d'aller à Liessies, s'échappe avec d'autres religieux , gagne la France , et là épouse une femme noble ( il était lui-même de race illustre ) ? Ayant pris le parti des armes, il vient avec M. de Genly à Valenciennes , où il est pris avec d'autres Français et mené prisonnier à Gand. Réclamé , ainsi que les autres religieux , par l'abbé Lentailleur qui lui réservait la prison perpétuelle , en chemin il est frappé de la peste et meurt misérablement, de même que ses compagnons. Déjà du temps de Jean Asset , Jacques de ' Billemont et Gaspard de Bovincourt , n'étant encore que de jeunes novices , avaient pris leur volée vers on ne sait quelle partie de la Flandre , emportant des objets précieux de la trésorerie; heureusement, ayant été reconnus ils furent ramenés au monastère , où l'abbé Jean Asset leur infligea le châtiment qu'ils méritaient. Cependant, plus tard, Gaspard de Bovincourt, rendu sage par les années et l'expérience , reçut l'habit de la profession ; il fut fait prêtre et remplit l'ofûce de chapelain auprès de Jean Asset; puis, sous Lentailleur, il fut attaché à l'économat; enfin , il alla à Jérusalem , et de retour de la Terre-Sainte il fut appelé à la direction du couvent d'Odenbourg. 11 géra celte prélature avec distinction. Il fut ensuite envoyé avec d'autres religieux, en qualité de légat en Espagne, auprès du roi Philippe n. Nous avons vu que Jacques de Billemont , revenu de ses égarements, mena une vie monastique sans reproche auprès du prieur d'Aymcries.

Pour ce qui est du frère Antoine Pierquin , dout nous avons dit précédemment quelques mots , c'était un fort bon homme au fond. Lorsqu'il quitta Cambrai et qu'il vint à Douai , il s'y fit ami d'un jeune homme nommé Bascourt , novice dWnchin, qui étudiait au collège. Pierquin s'était procuré une permission avec laquelle il pouvait sortir de la ville, à la condition de ne pas s'éloigner. Il changea ses habits , car il était prêtre , contre des vêtements de voyage , et nos deux aventuriers partirent ensemble. Ils se mirent à parcourir les différentes parties de ces provinces, vivant du produit de l'industrie de Pierquin, qui, en sa qualité d'excellent musicien , chantait et faisait de la musique dans les églises. Bientôt le besoin les avait ramenés à Douai. C'est alors que Pierquin , accablé de chagrin , de misère et de remords , écrivit au prieur pour obtenir de rentrer dans la congrégation et recevoir

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