CHAPITRE XXXI
île Joachin , parcourait avec quelques soldats maraudeurs de la garnison de Cambrai les campagnes des environs , faisant son profit de tout ce qu'il trouvait ou volait. Il arriva que dans un de ces villages où la peste exerçait ses ravages, ce misérable tailleur, comme c'est dans le caractère et dans l'habitude des pillards , de ne prendre pas souci de la contagion , s'empara d'accoutrements de femme qu'il trouva abandonnés , et qu'il les apporta à Cambrai pour en faire cadeau à sa femme. La malheureuse n'eut pas plus tôt fait usage de ces vêtements infectés , qu'elle ressentit les atteintes du mal. Comme s'il se fut agi d'une maladie ordinaire, elle demanda à Joachin d'être reçue dans quclqu'endroit tranquille pour y cire traitée. Joachin , poussé par on ne sait quel désir, alla visiter cette femme ; et bientôt après il fut pris lui-même par la contagion. Comme il était d'une nature vigoureuse , il pensait se débarrasser facilement de la maladie et avoir raison de la fièvre à l'aide de quelques libations d'un vin généreux. Dans cet espoir donc Joachin se met à table avec des hôtes qu'il avait conviés pour cette belle expédition ; et encourageant ses convives par son exemple , il vide une première rasade , et puis son verre ne cesse plus de vovager de la bouteille à sa bouche , jusqu'à ce qu'enfin le malheureux tombe enseveli dans le sommeil de l'orgie ; car, dit un chroniqueur, il avait englouti tant de vin qu'il ressemblait à Holoferne vaincu par la puissance de l'ivresse; aussi ce ne fut pas une facile besogne pour ceux qui le conduisirent ou plutôt qui le portèrent dans sa chambre. Us s'imaginaient qu'il se serait réveillé bien portant et dispos comme à son ordinaire. Mais le mal fit des progrès rapides et saisit le patient à la gorge , tellement qu'il ne pouvait plus respirer et encore moins parler. Ses amis alors désespèrent de la guérison , et prévoyant qu'ils, allaient être privés de son appui et de ses conseils , lui demandent ce qu'ils devront faire s'il vient à quitter le monde : persisteront-ils dans le parti qu'ils ont suivi avec lui, ou devront-ils retourner vers leur ancien abbé? Mais le moribond , suffoqué et se débattant dans les luttes de l'agouie , ne pouvait pas exprimer par des paroles ce qu'il pensait ou ce qu'il désirait ; cependant , il indique avec la main le coté où était le camp , il leur fait signe de s'en remettre à la protection et aux conseils du baron d'inchy : ce que dom Noël Fruy comprit tout de suite. Noël Fruy était sourd ; il avait pris l'habitude d'interpréter la pensée de ceux qui lui parlaient, plutôt par leurs gestes ou leurs mouvements que par leurs paroles , et il devinait au moindre signe , avec une merveilleuse sagacité , les intentions et les volontés des autres. Il saisit donc une plume , et rédige à la hâte une demande au nom de Joachin pour le baron d'Iochy; puis il présente ce papier au mourant qui réunit tous ses efforts pour y écrire sa signature ; mais sa vue et son esprit étaient troublés; et ce ne fut qu'à grand' peine qu'il traça quelques linéaments informes ; puis il s'éteignit peu à peu , et rendit le dernier soupir.
Ses disciples apportèrent son corps en grande pompe à l'église St-Nicolas , pour lui faire rendre les honneurs comme à un abbé , et lui faire des funérailles magnifiques; mais le pasteur, soit parce que Joachin était schismatique (car, ainsi qu'il résultait d'un placet et d'un décret du prince d'Orange, Joachin s'était retiré de l'obédience du pape , de la juridiction de son évèque et de l'autorité de son roi) , soit qu'il fût considéré comme un apostat , soit enfin parce qu'il était mort d'une
maladie pestilentielle , le pasteur ne voulut pas qu'il fût inhumé dans son église ;
il fut humblement enterré dans le cimetière, sans aucune cérémonie ni appareil.
« Puisse- t-il avoir obtenu miséricorde du Tout-Puissant, et qu'il nous soit permis ,
» dit le chroniqueur, d'adresser an ciel nos prières pour le salut de son âme ; qu'il » dorme en paix dans le sommeil éternel celui qui , après avoir rêvé la gloire et les i> honneurs , gît dans une humble sépulture î »
Joachin Zoette avait été précédé dans le tombeau par son disciple dévoué et son plus ardent sectateur, dom Antoine Lethomas, dit Travillers, qui était mort le 8 des ides de mars 1580, âgé de trente-sept ans, la vingt-deuxième année de son entrée en religion , la dix-septième depuis qu'il avait fait profession. Une cédille avait été envoyée au couvent d'Ancliin , ou plutôt au prieuré de St-Sulpice , pour recommander qu'il lui fût rendu des honneurs funèbres ; mais cette invitation ne fut pas accueillie , parce qu'il n'était pas constant que le frère Lethomas eut reconnu son abbé légitime. Cependant il avait été administré des sacrements de l'Eglise avant de mourir, et il donna des marques d'un grand repentir de ce qu'il avait affligé le prieur d'Anchin par des injures et des insultes.
Après la nnrl de Zoette, dom Gérard Ganlthier, ou Walter de Draconcs, fut errant quelque temps, cherchant, au moyen de lettres de recommandation de Joachin, à se pourveoir de quelque prieuré ou bénéfice, mais il n'y put réussir; et après avoir sollicité et avoir frappe à toutes les portes , il obtint , par l'entremise de quelques personnes honorables, d'être reçu en grâce auprès du révérend Warnier de Daure. 11 rentra dans la congrégation le 10 des calendes de novembre l;>81 , précisément le jour consacré à la dédicace de l'église d'Anchin. Une fois réconcilié avec son abbé légitime , il fit tout ce qui était en lui pour donner des preuves de la sincérité de son repentir. Non-seulement il s'occupa avec une ferveur exemplaire du soin de son salut et devint un modèle d'humilité; mais aussi il travailla ardemment à ramener à l'obéissance de l'abbé légitime ceux qui n'étaient pas encore revenus.
La même maladie pestilentielle, qui avait frappé Joachin , atteignit ensuite deux des moines rebelles d'Anchin dans la maison de Cambrai , Philippe de Lovignies et Juste Probe ; ils moururent quelques jours après.
A propos du moine Juste Probe , rappelons une note qui le concerne , à ce que nous croyons , note qui est reproduite dans Y Histoire de Lille de M. Derode d'après la Statistique du déparlement dn Nord , du préfet Dieudonné '*.
Au commencement de ce xix * siècle des commissaires de la république firent une descente judiciaire aux ruines du château de Montigny et de l'abbaye d'Anchin. Dans leur rapport, après avoir décrit en style de l'époque la tour du château de Montigny avec ses cachots affreux et ce fameux instrument de torture, lequel après tout n'était que ce qu'on appelait ceps ou entraves t espèce de pilori ou manière de prison dont nous avons déjà eu occasiou de parler plus haut , les citoyens commissaires ajoutent :
A Anchin , c'était plus lugubre encore ! Derrière le quartier de l'abbé , existait une tour dans laquelle on ne pouvait s'introduire qu'en passant par plusieurs petits corridors secrets. Quand les commissaires de la république voulurent y avoir accès , il fallut recourir au marteau du serrurier. Sur une plate-forme pratiquée i l'un des étages de cet édifice , on remarqua une trappe munie de nombreux verroux. La trappe levée, on aperçut un caveau bâti en cône tronqué , au fond duquel se trouvait une autre trappe qu'il fallut également forcer. Alors l'œil put plonger dans un cachot profond et obscur.... où se trouvait une sorte de siège en pierre; auprès étaient dea objets qu'on ne distinguait pas bien. On descendit donc ; on trouva un crâne
» Tom. i" j> »« Tom. 1" p. 13t.
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et des ossements humains. Sur le mur était celle inscription gravée avec la pointe Je quclqu'instrumeut :
Chij a esté enfermé Jom Robe.
Quel était ce malheureux?... Etait-ce un sujet justicié ou une victime de la vengeance!... (l'est ce que nous ignorons....
Il est fort vraisemblable que les citoyens commissaires de la république auront mal lu le nom de ce mullteuretix supplicié , victime de la vengeance , et que l'auteur présumé de ladite inscription , n'était autre que le frère Juste Probe , et non pas llobc , d'autant qu'il n'y a jamais eu à l'abbaye d'Ancbin de religieux du nom de Robe. Du reste , on conçoit l'erreur qui a pu faire prendre aux sensibles citoyens commissaires un P initial suivi d'un petit r pour un grand lt. — La vérité est que peu de temps avant la retraite de Warnier de Daure , ce Juste Probe, qui était un fort mauvais sujet , avait subi des peines disciplinaires qu'il n'avait que trop méritées, voire aussi le châtiment de la prison. Auquel cas cependant , le poids de scJt fers et l'obscurité du Imjubre cacliot ne l'auraient pas empêché de tracer la légende en question ; et on peut assurer en toute sûreté de conscience que le squelette dont les citoyens commissaires disent avoir rencontré les débris n'était pas celui du moine Probe , mort de la peste dans la maison de Cambrai , ainsi que nous venons de le voir.
11 ne restait plus à Cambrai que deux religieux rebelles : Noël Fruy et Jean Lamclin. Gérard Gaullliier leur écrivit amicalement pour les prier de lui conserver ce qui lui appartenait à lui, mais surtout de ne pas aliéner les objets précieux provenant à l'abbaye d'Anchin : des ciboires d'argent , des calices , des cuillers et d'autres ustensiles de l'église , mais de faire remettre au légitime abbé ces objets avec l'anneau de la Vierge Marie et les sceaux du monastère. Il leur écrivait cela le G février 1 582 ; et dans sa lettre qu'il montra au prieur, il les sollicitait de rentrer au bercail. Il cherchait à les attirer en leur montrant les intérêts de leur salut; il leur faisait espérer qu'il ne leur serait prescrit qu'une légère pénitence, peut-être même aucune ; cependant lui-même subissait un châtiment qui , à la vérité , n'était pas en proportion avec la gravité de la faute qu'il avait commise en se faisant ordonner prêtre , sans y avoir été autorisé par des lettres de son ordinaire , l'évêque d'Arras, ou de son abbé légitime. Pour ce motif il avait été suspendu par Mgr l'évêque; et la célébration de la messe lui avait été interdite jusqu'à ce qu'il eut complété sa pénitence. Mais il ne voulait pas effrayer ses compagnons et retarder leur retour par la crainte du châtiment ; ce retard d'ailleurs ne faisant qu'aggraver de jour en jour leur faute.
Dom Jean Lamelin , ému par les lettres deGaulthier, revint le 22 février 1582 et rapporta avec lui les sceaux du couvent. C'est pourquoi , d'après l'ordre du révérend , le prieur brisa les nouveaux , et replaça les anciens dans la trésorerie.
Sur les indications de Jean Lamelin , le prieur s'occupa aussi de faire réintégrer à l'abbaye la fameuse crosse d'argent et d'or qui était en dépôt avec des bijoux et argenteries sacrées chez l'abbé de St-Sépulclire. Hlle avait été engagée par Joachin et ses partisans pour une somme d'argent. Un orfèvre lapidaire, appelé pour en faire l'estimation , jugea qu'elle valait six cents florins , valeur intrinsèque de l'or, de l'argent et des pierreries , et cinq cents florins pour le travail et la façon. En effet, il n'y avait pas dans tout le pays une crosse d'abbé, ni
même d'évêque , qui lui fût comparable ; admirablement ciselée et enrichie de pierres précieuses , elle portait la représentation exacte de l'église d'Auchin. Ce travail était d'une telle perfection et d'une si grande exactitude , que l'on aurait pu compter les fenêtres et les colonnes extérieures. Enfin le révérend Warnier, ayant payé les dettes de Joachin , racheta ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie , et il y lit mettre un autre bâton d'argent doré.
Nous avons déjà dit dans quelles circonstances le baron d'Inchy avait fondu et converti en monnaie , pour la paie de ses soldats , les magnifiques statues des douze apôtres, faites d'argent et d'or, ainsi que d'autres statues , châsses et reliquaires en métal précieux. Après la mort du seigneur d'Inchy , les reliques dépouillées de leurs ornements avaient été déposées entre les mains des chanoines de Notre-Dame de Cambrai. Nous verrons plus bas que Dieu permit que ces restes sacrés revinssent à l'église d'Anchin.
Jean Lame! in avait été détenu dans la grande tour du monastère d'Anchin jusqu'à ce qu'il eût déclaré quelles sommes d'argent on avait retiré de la vente ou de l'engagement des calices , patères , cuillers , etc. de Cambrai , et des joyaux et bijoux d'or d'Anchin , et comment l'argent avait été employé. Il donna enfin des renseignements à ce sujet , et dans une lettre qu'il écrivit au prieur le 9 de mars il dit : a que lui-même avoit été recevoir chez Pierre Creppin , receveur de la »' ville de Cambrai , une somme de cent florins , laquelle somme avoit servi à libérer » Joachin d'une obligation contractée envers les héritiers de Jacques Lcmaire, défunt ; » <{ue pour cela on avoit donné en nantissement , et à la condition que les objets >» pourraient être repris lorsque la somme prêtée seroit rendue , six calices d'argent » ciselés et évasés (patères) en forme de grandes coupes; que six autres calices, » aussi en argent , mais plus profonds et montés sur des pieds historiés , avoient » été portés par les domestiques de dom Jean Fruy , abbé de St-Sepulchre cl frère » de Noël Fruy, à Guillaume Ligier, avec quatre petits calices ou gobelets de » novices, et quatre salières, le tout pour cent trente florins que Ligier leur avoit » prêtés , sauf à remettre ces gages quand on rendroit l'argent. Le révérend abbé » de St-Sepulchre se portoit garant de la restitution de tous ces objets, aussitôt »• qu'on enverrait les deux cent trente florins. »
D'autres vases et objets précieux avaient été pris par le nouveau gouverneur de la citadelle et de la ville de Cambrai , M. de Balagny, qui avait succédé au baron d'Inchy " , exceptées cependant trois coupes d'argent dans lesquelles buvaient les religieux d'Anchin, et qui avaient été données au révérend de St-Sepulchre pour les frais de trais mois de nourriture. Par la suite , l'abbé Warnier racheta de l'abbé Jean Fruy le ciboire d'argent doré qu'il avait , selon une ancienne coutume , donné au couvent , lors de son initiation dans les ordres.
Un nommé Gaspard Lescaillié , qui avait épousé une sœur de Joachin , s'était emparé d'une coupe ou ciboire d'argent doré , gravé aux armes et au nom du prieur François de Bar, à qui elle appartenait. Ce Lescaillié s'était adjugé ce vase ainsi que deux salières d'argent doré provenant du mobilier de table de l'abbé , en dédommagement des dépenses qu'il aurait faites pour procurer à son beau-frère la dignité abbatiale.
Jean Lame lin avait remis au révérend une certaine somme d'argent qu'il avait ': llitt dt Cambrai et du Cambrais, de M. Eug. Bouly, \n-V . 1842, p. 81, et suivante*.