‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 224 sur 306 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

rapportée de Cambrai ; et il s'était mis en mesure d'obtenir l'absolution de ses péchés, par le ministère du révérend père jésuite Maximilien , dont il recevait les visites dans la grande tour d'Anchin. Après avoir passé un mois de pénitence dans cette prison, il fut ramené à Douai. L'abbé le reçut avec bonté en présence du prieur et du sous-prieur, lui adressa une admonition, l'exhorta à réformer sa vie , à observer plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors les devoirs de la charité envers ses supérieurs. Le prélat lui promit, s'il se corrigeait, d'oublier ses offenses passées et de l'admettre parmi le troupeau , aussitôt qu'il aurait manifesté par un témoignage public qu'il était venu à résipiscence; ce que Jean Lamelin fît sans plus tarder. Le 9 avril 1582, dans le chapitre, toute la congrégation assemblée sous la présidence du prieur, il lut à deux genoux la déclaration écrite et signée de sa main, que nous traduisons fidèlement :

Moi dampt Jean Lamelin , par cette obligation écrite , je reconnais et confesse en présence de tous mes frères, cl publiquement, que je déteste les Fautes et les offenses par lesquelles me soustrayant à l'obéissance de mon abbé légitime, dampt Warnier de Daure, je m'étais donné au service et à l'obéissance de dampt Joachin Zoele ; et cela, induit que je fus parles suggestious de personnes aux conseils de qui j'ai mieux aimé déférer . qu'aux admonitions et prescriptions de mes supérieurs légitimes, auxquels j'aurais dû bien plutôt obéir. Mais puisqu'entin , grâce à la miséricorde divine , j'ai été ramené dans la tjaie de la vérité , par les conseils d'hommes doctes et pieux , j'ai un profond repentir d'avoir ainsi et si longtemps erré. C'est pourquoi , si quelqu'un voulait encore , pour quelque raison que ce fût , m'entraîuer à de pareilles erreurs ou m'y contraindre, je promets religieusement de ne jamais consentir à m'y livrer , ni de ne jamais me mêler à ceux qui feraient de telles choses. De plus , j'ai pris la ferme résolution , avec la grâce de Dieu , aussi long-temps que je vivrai , de rester inviolableinent attaché à l'obédience du révérend Warnier de Daure, et ici je conjure le Dieu très-bon et tout-puissaul de daigner pardonner les offenses de ce genre par moi commises , et implorant le paidou de mes supérieurs , contre qui je me suis rebellé et que j'ai profondément affligés; je prie aussi mes frères de me pardonner pour tant et de si grands scandales que je leur ai donnés.

Ainsi signé par moi : Jeax Lamelis.

Jean Lamelin est resté fidèle à ses engagements; et à dater du jour de son retour jusqu'à sa mort, rien dans sa conduite n'a démenti la résolution qu'il avait prise. D'ailleurs, c'était un homme droit, juste et simple, fidèle en tontes les affaires , marchant avec un esprit candide. Ainsi que nous l'avons dit , entraîné par les conseils des ennemis de Warnier, et par une amitié singulière pour Joachin , il lui était resté invinciblement attaché; et ce ne fut qne lorsqu'il se crut délié par la mort de Zoette, qu'il revint au culte de la vie monastique et au service de son abbé légitime. Et depuis lors il n'a pas cessé d'être un exemple des plus édifiants pour la communauté , par la grande humilité de son esprit1, par les macérations auxquelles il soumettait son corps , et par l'exactitude rigoureuse qu'il mettait à fréquenter les offices et à remplir tous ses devoirs.

Le prieur, lorsqu'il eut entendu la déclaration de Jean Lamelin , adressa dans la chapelle même du chapitre ses louanges an Dieu bon et tout-puissant qui avait inspiré cette grande contrition. Dans son discours il déplore les malheurs des temps. 11 fait le tableau des scandales et des désordres dont la religion , les églises de Belgique , et en particulier l'église d'Anchin , avaient eu à gémir ; il montre les religieux révoltés qui , après avoir méprisé l'autorilé de leurs supérieurs et avoir répondu par l'insulte aux avertissements chnritables de leurs

frères , sont obliges de vivre errants et dispersés , Je souffrir la fatigue et la faim , jusqu'à ce que la main de Dieu s'appesantissant , ils tombent et meurent misérablement ; celui-ci atteint par un boulet sur les remparts d'une ville assiégée ; celui-là expirant loin de ses frères sans abri , sans soulagement , sans consolation. 11 fait voir leur cbef Joachin frappé de la peste , puis deux autres frères , Philippe de Louvignies et Juste Probe, et jusqu'à leur domestique, Nicolas Foucault, qui subissent le même sort, lit ceux qui ont échappé à une si déplorable fin, il les représente dévorés du démon de l'ambition , poursuivant la conquête illégitime du trône abbatial sans pouvoir l'atteindre, ou s'ils sont arrivés à leur but, n'y trouvant que difficultés, inquiétudes et remords. Le prieur termine comme il a commencé, en rendant grâces à Dieu de ce qu'il a permis que le frère Jean Lamelin, cœur bon et facile , trop long-temps égaré par les conseils de gens pervers et par une tendresse aveugle pour Jonchin , fût sauvé du naufrage : Gratins igtlur Dco oplimo immortali ugamus , fratres dilectissimi , quod et hanc ovieuhim suant rcduxit, de cujus meliore vità et constantiore obedienliât cum sit naturâ vîr Ixmus, quam optimè speramus".

Il n'est pas hors de propos de mentionner ici la catastrophe qui , en ce temps-là , donna lieu à la mort inattendue de Philippe , troisième comte de Lallaing. Ce protecteur si ardent du parti de Joachin fut tué et foulé aux pieds par ses chevaux. Son épouse , dame de la noble famille d'Aremberg , écrivit à l'abbé Warnier pour recommander le défunt aux prières des religieux d'Anchin , et pour remettre au révérend le soin d'inhumer le corps de son mari. L'abbé se rendit aux désirs de la veuve, et les obsèques se firent sans pompe le 25 mai 1582, dans l'église de Lallaing , où étaient les sépultures des ancêtres du comte.

Alors qu'une soldatesque effrénée et des bandes de huguenots ravageaient le pays, saccageaient les villages, pillaient les églises et les monastères, on ne pouvait songer encore à retourner à Anchin ; ce couvent à tous instants était menacé d'être envahi par les gueux de Cambrai et par les soldats de Balagny. A Douai même , on était tenu dans une terreur continuelle par les mugissements du canon qui grondait aux environs, par les appels du tocsin et les cris d'alarmes qui à chaque heure du jour et de la nuit signalaient des désastres et des incendies nouveaux. La nuit du 15 octobre 15S2, les Français vinrent jusques aux faubourgs de Douai; dans celui de St-Eloi (aujourd'hui faubourg de Paris) ils brûlèrent soixante maisons , et trente dans celui de Notre-Dame. Les habitants de ces faubourgs , qui vivaient de la vente des fruits , des légumes et des herbes , furent réduits à la misère ; de beaux édifices et des maisons considérables , qui appartenaient à des personnes riches, furent dévastés et incendiés; ceux des malheureux qui n'avaient pu se sauver ou qui n'avaient pas été massacrés , étaient emmenés prisonniers ; les troupeaux étaient dispersés ou enlevés. A cette époque, l'église du village de Sin et son beau clocher, avec un grand nombre de maisons , furent brûlés; l'incendie fut si violent que les cloches furent fondues; et les flammes étaient telles qu'à une grande distance à la ronde on voyait clair comme en plein jour. La terreur que ces brigands inspiraient était si grande que les troupes de la garnison de Douai , quoique bien supérieures en nombre , n'osaient pas sortir de la ville pour les chasser, par la crainte de quelque embûche. Le village de Gœulzin aussi fut presque entièrement brûlé. Ces forcenés, en se retirant, occupèrent les châteaux

» Pr. de U«r. va», c te, p. 2%h , y.

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